de Patrick Scemama

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La République de l'Art
Anselm Kiefer: à l’origine, le livre

Anselm Kiefer: à l’origine, le livre

Alors que sa grande rétrospective (la première depuis 30 ans) va s’ouvrir très prochainement au Centre Pompidou, Anselm Kiefer a choisi de montrer à la Bibliothèque Nationale une part beaucoup moins connue de son travail, qui en occupe pourtant une place centrale : les livres. Car depuis toujours, l’artiste allemand né juste à la fin de la Guerre à Donaueschingen (la ville qui, sous l’impulsion de Pierre Boulez, entre autres, deviendra le temple de la musique sérielle) a créé des livres et s’est passionné pour la poésie et la littérature. Grand lecteur (il possède une impressionnante bibliothèque), il s’intéresse en particulier à des poètes tels que Jean Genet, Paul Celan ou Ingeborg Bachmann, des philosophes tels Martin Heidegger et se nourrit de textes fondateurs tels que les récits mythologiques nordiques,  grecs ou tirés de l’Ancien Testament, la kabbale et le mysticisme juif, les traités liés à la cosmogonie ou à la contemplation de la nature. Mais tous ces livres ont la particularité de ne pas avoir été édités et de n’exister qu’en un seul exemplaire. A l’instar des peintures et des sculptures de l’artiste, ils sont constitués de nombreux matériaux : le papier et le carton, bien sûr, mais aussi la photo, le plâtre, le bois, la craie, l’argile, la cendre, etc., et bien sûr le plomb, matériau préféré de Kiefer, pour la proximité qu’il entretient avec Saturne, la planète de la mélancolie, et parce qu’il était la matière première des recherches alchimistes.

L’exposition de la BNF a été conçue par l’artiste lui-même et elle reproduit en grande partie la manière dont les livres sont montrés dans son atelier, sur des étagères, et dans de grandes boites en fer sur lesquelles il a écrit leurs titres. Elle confronte aussi ces livres à des peintures ou à des sculptures, qui elles-mêmes intègrent des livres ou des fragments de livres à leur composition, faisant ainsi une circulation entre l’objet à plat et celui sur le mur ou dans l’espace. Et elle suit un ordre chronologique, ce qui permet aux visiteurs qui ne sont pas familiers de son œuvre, d’en mesurer l’évolution et de la découvrir sous un angle peut-être plus facilement abordable.

Kiefer 1On commence ainsi par les premiers livres, des années 70, que l’on avait déjà pu voir chez Yvon Lambert et qui relèvent encore d’une démarche conceptuelle. Dans ces ouvrages, qui ne font pas encore appel à des matériaux autres que ceux utilisés habituellement, Kiefer se moque du minimalisme américain en recouvrant d’images pornographiques un catalogue de Donald Judd (Donal Judd hides Brunhilde) ou interroge l’identité allemande après la Shoah, en particulier à travers une série de performances qui consistent à se faire photographier en train de faire le salut nazi, dans l’uniforme de son père, et dans différents lieux et pays (Für Jean Genet). Ce n’est qu’au milieu des années 70 qu’il commence à intégrer à ses livres des éléments qui les rapprochent de sculptures. Dans les livres consacrés aux poèmes de Paul Celan, par exemple, Das Lied von der Zeder ou Es ist einer, der trägt mein Haar, des photographies en noir et blanc de paysages enneigés sont enrichies de brindilles calcinées ou de mèches de cheveux noirs. Dans Blutblume, dédié à Jules Michelet, les pages en plomb sur lesquelles l’artiste a peint des fleurs peuvent peser jusqu’à plusieurs dizaines de kilos et rendent le livre, bien sûr, totalement impraticable.

A partir des années 90, Kiefer quitte l’Allemagne pour s’installer en France (à Barjac tout d’abord) et s’éloigne des thèmes germaniques pour se rapprocher de thèmes liés à la nature et à la cosmogonie. Il devient nostalgique de l’époque où les hommes vivaient en étroite relation avec le cosmos et où le microcosme (l’homme) entretenait une relation le monde (macrocosme). C’est le moment où il s’intéresse aux végétaux, pour le lien sacré avec la nature dont ils sont porteurs, qu’il colle à même les pages. Dans La Vie secrète des plantes, d’innombrables graines de tournesols sont ainsi intégrées, qui renvoient à la théorie du philosophe anglais du XVIIe siècle Fludd, selon laquelle chaque plante sur terre a son équivalent dans l’univers. Parallèlement, il voyage en Israël et se passionne pour la Kabbale juive. Dans la figure du Juif, il voit « l’autre, maintenant disparu, de l’Allemagne » et crée à cette occasion une bibliothèque monumentale, Bruch der Gefässe, composée d’une trentaine de livres en plomb séparés par des parois de verre brisé qui tombe sur le sol. La signification de cette œuvre, qui fait allusion au mythe kabbalistique de la Création divine selon Isaac, est que la pensée allemande peut se réconcilier avec l’autre, qu’elle a exclu, et que le livre sauve.

Kiefer 4Les femmes aussi ont une place toute particulière dans l’œuvre de Kiefer, mais pas n’importe quelles femmes, les Trümmerfrauen (Femmes de ruines), c’est-à-dire celles qui sont plus ou moins liées à une catastrophe, les Agrippine, Sapho ou Bérénice tirées de l’Antiquité ou de la mythologie, et qui évoquent pour lui les femmes allemandes qui ont reconstruit le pays après la Guerre. Représentées par des robes de plâtre, elles portent à la place de la tête des livres en plomb qui sont comme la mémoire qu’elles véhiculent. Ces femmes, enfin, on les retrouve dans les livres récents, où des aquarelles érotiques évoquant Rodin sont réalisées sur des pages en carton recouvertes de plâtre, pour, à la fois, absorber l’eau et donner l’impression de peau. Peintes en trompe-l’œil, comme du marbre, ces pages évoquent aussi la mythologie grecque.

Encore une fois, l’exposition a le grand mérite d’aborder l’œuvre du « maître » par un biais plus intime, moins spectaculaire et intimidant que ceux par lesquels on est généralement confronté à elle. Et du coup, elle apparait peut-être plus subtile, moins pesante que certaines installations, certes grandioses, mais qui ont un peu tendance à bien faire comprendre au spectateur « qu’ici, il est là pour penser ». Enfin, c’est tout le rapport de Kiefer au livre – et donc à son travail tout entier – et au rôle qu’il peut jouer dans le monde qui s’y trouve résumé : l’exposition s’ouvre par une toile, Lichtung, au centre de laquelle sont des cendres de livres, comme une allusion aux autodafés organisés par les Nazis et se clôt par une autre, une marine au centre de laquelle se trouve aussi un livre, intact cette fois, et qui semble s’élever au-dessus des éléments, mais que le poids en plomb ramène vers le sol néanmoins…

Anselm Kiefer, l’Alchimie du livre, jusqu’au 7 février à la Bibliothèque Nationale François Mitterand, Quai François Mauriac, 75013 Paris (www.bnf.fr). Catalogue sous la direction de Marie Minssieux-Chamonard, 266 pages, 366 illustrations, co-édition Editions du Regard/Bnf, 39€.

 

Images : Anselm Kiefer, Lichtung, 2015, Clairière, huile, émulsion acrylique, shellac, feuilles d’argent, fil métallique et livres brûlés, 280 x 570 x 40 cm, collection particulière ©Anselm Kiefer, photo © Georges Poncet ; Blutblume, 2001, Fleur de sang, plomb, photographies, acrylique et craie, pages 16-17, 74,5 x 104 x 8 cm, collection particulière ©Anselm Kiefer, photo © Charles Duprat ; Shevirat Ha-Kelim (Le Bris des vases), 2011, collection Thaddaeus Ropac Paris/Salzbourg ©Anselm Kiefer, photo ©Avraham Hay .

PS : du 8 décembre au 17 janvier se tient aussi à la Bnf François Mitterand (galerie des donateurs) une exposition de maquettes de décors et de costumes d’opéra d’Isabel Echarri et de Diego Etcheverry. Isabel Echarri et Diego Etcheverry, plasticiens d’origine basque, ont pendant près de 40 ans cosigné des décors et des costumes d’opéras sans jamais dissocier la conception des uns et des autres. Leur activité les a conduits à travailler sur de nombreux ouvrages, aussi bien classiques que contemporains, dans des théâtres de plein-air (Théâtre Antique d’Orange) comme dans des salles fermées (Opéra du Rhin, Opéra de Liège), en France comme sur de nombreuses scènes internationales. Ils viennent de faire don de l’intégralité de leur matériel scénique (1300 maquettes de décors et de costumes !) à la BnF.

EtcherriIsabel Echarri et Diego Etcheverry : Maquette de décor pour Don Juan ou l’amour de la géométrie d’Ivan Semenoff, mise en scène de Jacques Luccioni , création mondiale au Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis, 1969. © Adagp, Paris 2015 (pour DE)

BnF, Bibliothèque musée de l’Opéra

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