de Patrick Scemama

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La République de l'Art
Après les seventies, les eighties…

Après les seventies, les eighties…

Enfin une exposition « fun » à la Villa Arson ! Enfin, « fun » ne veut pas dire pour autant superficielle, légère ou simplement divertissante, mais il est vrai qu’elle tranche, tant par le choix des artistes que par le concept mis en œuvre, sur la radicalité et le cérébralisme auxquels nous a habitué le centre d’art niçois. De quoi s’agit-il ? Il s’agit d’une exposition intitulée Tainted Love, du nom du tube du duo Soft Cell qui fit les beaux soirs des discothèques au début des années 80, et elle a été conçue par Yann Chevalier, qui est le directeur du Confort Moderne de Poitiers et qui est aussi DJ. Elle fait d’ailleurs suite à une exposition qui s’est tenue l’année dernière à Poitiers, sous le même nom, et qui regroupait quasiment les mêmes artistes. Mais comme à l’époque il existait des maxi 45 tours qui présentait deux versions d’une même chanson, une première standard et une seconde, sur l’autre face, plus étirée et en général destinée aux clubs, cette exposition est la version « étirée », une version à laquelle d’autres artistes se sont rajoutés et qui met bien l’accent sur ce lieu de sociabilité particulier qu’est un club, d’où son sous-titre de « club edit ».

Car après les années 70 avec Vasarely (cf http://larepubliquedelart.com/le-come-back-des-seventies/), c’est bien des années 80 dont il est question ici (même si la plupart des artistes qui y figurent étaient alors à peine nés). De ces années hautes en couleurs où on dansait au Palace, où le nouveau Forum des Halles -en construction-  devenait le quartier branché de Paris et où la disco de Gloria Gaynor et tant d’autres triomphait sur les dance floors. D’ailleurs, trois œuvres font directement référence à l’époque : la première est une suite de photos de Pierre René-Worms qui ont été prises dans le mythique théâtre transformé en discothèque par Fabrice Emaer (dont une de la ravissante et regrettée Pauline Lafon), la deuxième est une sorte de plan des Halles devenue une archive jaunie et presque en état de décomposition de Théodore Fivel, et la troisième est une boule à facettes et menottes (plaisir et soumission confondus) de Brian DeGraw. Et le spectateur est accueilli par un néon violet de Sylvie Fleury qui reprend le sigle Ô du parfum Lancôme et, plus loin, par une version en bronze de la même artiste des chaussures Alaïa, comme abandonnées sur la piste par une danseuse qui, quelques instants avant, se mirait dans une pièce en acier inoxydable et réfléchissant de Tarik Kiswanson ou cherchait son reflet dans une toile de Jacob Kassay sur laquelle de l’acrylique mêlée à de l’argent a été déposée. Le corps est bien sûr au cœur de cette exposition, même s’il apparait le plus souvent de manière fantômatique, un corps sensuel, épanoui et libre.
Mais il ne s’agit en aucun cas d’un exercice de mélancolie ou d’une tentative de reconstitution. Juste une effluve, le parfum d’une époque où les identités étaient moins figées et où tous les domaines se confondaient, sans ordre hiérarchique : l’art, la mode, le design, le graphisme, etc. D’où la présence récurrente dans l’exposition de vêtements ou d’œuvres qui y ont recours, comme le tee-shirt teinté sur un morceau de chaise de We Are The Painters, les blousons de cuirs customisés de Nicole Wermers, les sculptures en gants ou en renard argenté d’Emilie Pitoiset ou surtout l’ensemble de mannequins avec d’élégants vêtements peints qui sont chacun porteurs d’une sonorité différente que le spectateur peut entendre au casque de l’artiste d’origine danoise Lise Haller Baggesen. Et dans la nuit, derrière ces masques, les corps et les sexualités se superposent et se brouillent : ce sont les représentations de sexe explicite de Betty Tompkins, les organes sexuels masculins et féminins délibérément mis au centre de la toile par Celia Hempton, les selfies à caractère gay de Tarek Lakhrissi ou, leur faisant face, comme dans le placard dont on commençait à peine à sortir, deux paires de jeans tombés aux chevilles sur des slips Calvin Klein d’Elmgreen & Dragset1. « Les bons sentiments et la morale permettent souvent l’accession au pouvoir des cyniques, souligne Yann Chevallier. Endosser des identités hybrides, réversibles et mouvantes, faites de jeux, de masques, de travestissements permet de garder entière sa liberté d’embrasser un réel scandaleux ».

Bien qu’elle emprunte son titre à une chanson et renvoie constamment à la culture rock, l’exposition est muette. Seule une pièce d’Azzedine Saleck, construction en bois avec un toit en tôle ondulée dans laquelle une seule personne peut pénétrer à la fois, fait résonner des rythmes qui attirent le spectateur comme un aimant (Outside The Club, You Are Always Part Of The Club). Ce sont donc  aux images que reviennent la charge d’évoquer l’exaltation des sens et le crépitement des lumières stroboscopiques. Ces images, ce sont, par exemple, les tirages d’Eileen Quinlan, qui proposent des variations chromatiques sur une sorte de papier cadeau, ou les toiles de Nobert Bisky, un peintre qui est né en ex RDA et à qui une sorte de mini solo show est réservé au sein de l’exposition. Mettant en scène, dans des couleurs flashy et un style qui rappelle le réalisme soviétique, des jeunes garçons aux corps lisses, qui se livrent à des activités ambigües, elles sont bien dans la veine de cette sélection qui convoque l’intime, le trouble, le ressenti plus que l’analytique et qui ne cherche pas à tenir des discours définitifs, mais laisse au visiteur le soin de se frayer son propre chemin au sein des interprétations possibles.

Dans cette évocation de la culture club des années 80, un autre artiste flamboyant aurait pu trouver sa place, Robert Malaval, qui mit fin à ses jours, en août 80, à l’âge de 43 ans : les peintures à paillette qu’il réalisa dans les dernières années de sa courte vie préfigurent celles que John Armleder, par exemple, réalisera plus tard ou font écho aux expériences les plus abstraites de Warhol. Mais cette époque n’était qu’une phase dans la vie de ce dandy mondain, qui craignait la répétition et l’ennui  plus que tout et qui, parlant de son travail, disait : « la seule ligne que je peux me trouver, c’est une ligne en zigzag ». Il avait commencé, dans les années 60, avec une peinture proche de Dubuffet, puis, temporairement associé à l’Ecole de Nice (sa ville natale), avait développé des « aliments blancs » sorte d’excroissances qui font penser aux « expansions » de César, avant d’imaginer des installations immersives que ne renierait pas un Philippe Parreno ou un Pierre Huyghe. A chaque fois qu’il avait le sentiment d’avoir fait le tour d’une chose, Malaval passait à une autre, complètement différente.

La galerie Pauline Pavec inaugure son nouvel espace avec une mini-rétrospective de cet inclassable artiste. On y voit aussi bien des peintures et des dessins des débuts que les très glamours et très séduisantes peintures à paillettes ou un ensemble de planches correspondant à cent demi-heures de dessin quotidien (en fait des points destinés à rompre avec la pratique de la peinture et à occuper le temps). C’est peu, mais cela donne une idée assez précise du personnage et de ses multiples identités. Et surtout cela donne envie d’en savoir davantage sur cette œuvre baroque (une des dernières expositions de Malaval a eu lieu aux débuts du Palais de Tokyo, lorsque Nicolas Bourriaud et Jérôme Sans en étaient les directeurs) ou de se plonger dans les différents livres, dont celui de Michel Braudeau, qui lui ont été consacrés.

1 Le jour où j’ai vu l’exposition, cette dernière pièce avait été enlevée, car un petit malin –ou un fétichiste- n’avait pas trouvé mieux que de voler les slips.

 

Tainted Love/Club Edit, jusqu’au 26 mai à la Villa Arson, 20 avenue Stephen Liégard, 06 Nice (www.villa-arson.org)

-Robert Malaval, Joker, jusqu’au 23 mars à la galerie Pauline Pavec, 45 rue Meslay 75003 Paris (www.paulinepavec.com)

 

Images : 1 et 2, Tainted Love/Club Edit , vue de l’exposition avec, 1, Norbert Bisky (8 huiles sur toile), Windowlicker, 2018, 100 x 80 cm/Riecher, 2006, 200 x 150 cm/Tunnel, 2012, 200 x 150 cm/Kiss, 2018, 80 x 100 cm/ Musa Tropicana, 2017, 200 x 150 cm/Sans Titre, 2017, 50 x 70 cm/ Tropical Convection, 2018, 170 x 130 cm/Trunkenes Schiff, 2017, 230 x 200 cm. Courtoisie l’artiste et König Galerie, Berlin, et Collection Schmidt-Kubica, Collection Hildebrandt,/Collection Ingo Pott/Collection Ralph Wolter/Collection Richard Schütz ; avec, 2, Tarik Kiswanson, 2016, 2016, acier inoxydable, 250 x 135 x 3 cm, et …of…at…h, in…warflowers (the weawer’s machines), 2016, acier inoxydable sculpté à la main 300 x 180 x 55 cm. Courtoisie de l’artiste et Carlier/Gebauer, Berlin/Jacob Kassay, Sans titre, 2009, Acrylique et dépôt d’argent sur toile, 122 x 91,5 cm (sans cadre). Courtoisie Frac-Poitou-Charentes/Sylvie Fleury, Alaïa Shoes, 2003, bronze, 17 x 23 x 7 cm. Courtoisie Galerie Thaddaeus Ropac, Paris. Photos : François Fernandez/Villa Arson ; 3, vue de l’exposition Joker de Robert Malaval à la galerie Pauline Pavec.

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