de Patrick Scemama

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La République de l'Art
Au Nord, l’Afrique

Au Nord, l’Afrique

C’est parce que Lille a été nommée, en 2020, « Capitale du design », que Françoise Cohen, la directrice de l’Institut du Monde arabe (IMA) de Tourcoing, s’est demandé comment son musée pouvait s’inscrire dans cette célébration. Et elle y a répondu par l’objet vernaculaire marocain, en le considérant comme un objet de design traditionnel et collectif. « De tradition millénaire, précise-t-elle dans le dossier de presse, la production populaire au Maroc de tapis, textiles, céramiques, bijoux témoigne d’une formidable créativité, dont les femmes, particulièrement en milieu rural, sont porteuses. Présents dans toutes les sphères de la vie sociale, ces objets expriment une identité, une vision du monde ».

Elle a donc axé l’exposition qui vient de s’ouvrir et dont elle assure le commissariat sur cet objet. Mais elle a voulu aussi interroger sa place dans la culture contemporaine. Et après avoir envisagé de le faire dialoguer avec des œuvres de production récente, elle s’est concentrée sur les années 60-70, c’est-à-dire l’époque, au Maroc, où, après avoir commencé leurs carrières à l’étranger, les membres de ce qu’on appellera le « Groupe de Casablanca » (Farid Belkahia, Mohamed Melehi, Mohamed Chabâa) reviennent dans leur pays et se mettent à réévaluer l’apport de la tradition. Mais ils n’envisagent pas cet objet comme un simple élément décoratif qu’ils pourront reproduire dans leurs peintures : eux qui sont nourris de l’abstraction occidentale de Klee ou de Kandinsky, tout autant que du Futurisme italien que de De Kooning, envisagent d’inclure leur patrimoine dans une modernité qui leur est propre. Et c’est aussi, bien évidemment, après l’indépendance de leur pays, une manière d’affirmer une identité marocaine qui s’affranchisse du colonialisme et s’inscrive dans le panarabisme, la conscience de l’appartenance claire au camp africain.

Ils iront même plus loin, en investissant les Beaux-Arts de Casablanca et, dans l’esprit du Bauhaus, en ouvrant les études à des matières comme la photographie, le graphisme, la calligraphie, la céramique, l’architecture, etc. Et ils seront vite rejoints par d’autres artistes tels que Mohamed Ataallah ou Mustapha Hafid ou par l’anthropologue Bert Flint et, avec eux, exposeront leurs œuvres sur la Place Jemâa el-Fna de Marrakech ou créeront des revues de haute volée intellectuelle, telle que Maghreb Art. C’est ce que montre cette belle exposition qui fait cohabiter des objets vernaculaires (céramiques, tapis, bijoux, etc.) avec des peintures des artistes cités. On y découvre toute une école que l’on connait mal en France, qui est fondatrice de la modernité marocaine et qui dépasse largement le cadre artistique. Une école que l’on devrait encore davantage découvrir prochainement, puisqu’à l’automne prochain, le magnifique Musée Reine Sofia de Madrid et le Centre Pompidou vont la mettre à l’honneur. L’IMA-Tourcoing  fait donc figure de précurseur !

C’est aussi en grande partie pour des raisons politiques que William Kentridge, cet autre Africain, mais du Sud, lui, s’est tourné vers l’art. Son père était avocat, très impliqué dans la lutte contre l’Apartheid, et il a même défendu Nelson Mandela. Après avoir étudié les sciences politiques, il a d’abord voulu être peintre, mais n’y est pas parvenu, puis il s’est tourné vers le métier d’acteur et est même venu en France étudier le mime pendant un an à l’Ecole Jacques Lecoq. Mais il s’est vite rendu compte que c’était quand même pour le dessin qu’il était le plus doué et, après un passage comme assistant à la télévision, il est revenu en Afrique du Sud et a commencé à travailler pour le film d’animation.

Une de ses premières grandes pièces va combiner le théâtre et le goût pour le dessin : il s’agit des décors de scène de la pièce Sophiatown, qui est le fruit d’une collaboration avec la Junction Avenue Théâtre Company et qui met en scène l’évacuation forcée et la démolition, à la fin des années 50 d’un quartier noir de Johannesburg. Car le théâtre ne va jamais sortir de la pratique de William Kentridge : avec la Handspring Puppet Compagny, dont plusieurs spectacles ont été montrés en France grâce au Festival d’Automne, et plus récemment à l’opéra, avec entre autres une Flûte enchantée qui a tourné sur de nombreuses scènes et qui relisait l’œuvre de Mozart au prisme noir et blanc de l’Apartheid ou Le Nez de Chostakovitch conçu dans l’esprit de l’Agit-Prop. Récemment, il a repris au MET de New York une très puissante mise en scène de Wozzeck de Berg initialement conçue pour le Festival de Salzbourg.

Théâtre, dessin, mise en scène, mais aussi films d’animations ou installations qui combinent tout ensemble. Car Kentridge est un touche-à-tout de génie, qui réussit tout ce qu’il entreprend, même s’il affirme que chez lui, tout n’est que suite de déceptions et d’échecs. Ses thèmes sont bien sûr le racisme, la migration ou le rôle joué par l’Afrique dans la Première Guerre mondiale. Mais ses influences sont européennes : le constructivisme russe, l’expressionnisme allemand, Dada (il vient d’une famille d’immigrés juifs lituaniens). Pour autant, son travail n’est jamais lourd ni appuyé, ni revendicatif : au contraire, il brille par son humour, son autodérision, sa poésie, sa faculté de toujours enchanter.

L’exposition que lui consacre actuellement le LaM de Villeneuve d’Ascq, Un poème qui n’est pas le nôtre, est la première de cette ampleur organisée par un musée français (une précédente exposition avait eu lieu en 2010, au Jeu de Paume à Paris, mais pas de cette taille). Elle occupe la moitié de la surface du musée et présente des œuvres qui n’ont jamais été montrées en Europe. On passe des premiers dessins aux décors de Sophiatown justement, en passant par les premiers films d’animation, les « Drawings Lessons » (des petites séquences dans lesquelles il apparait lui-même), de grandes installations comme The Head & The Load ou  Ubu tells the Truth (certaines, comme O Sentimental Machine, qui reproduit une chambre d’hôtel dans laquelle aurait séjourné Trotski, ont déjà été vues à la galerie Marian Goodman). Parmi elles, deux marquent singulièrement les esprits : The Refusal of Time, une sorte d’opéra visuel et sonore qui a été présenté à la Documenta 13 de Kassel  et qui met en scène les interrogations de l’artiste sur la notion de temps et Triumphs and Laments, une frise de plus de cinq cents mètres de long qui a été réalisée sur les bords du Tibre, à Rome, en 2016, et qui renvoie à l’histoire de la ville, de sa fondation jusqu’à l’assassinat de Pasolini. Mais tout est fort, puissant et impressionnant dans cette magnifique exposition dans laquelle le spectateur est totalement immergé et dans laquelle il pourrait rester des heures. A noter qu’à cette occasion, les éditions Flammarion, en collaboration avec le LaM et le Kunstmuseum de Bâle, publient un très beau catalogue, qui présente des images de toutes les œuvres présentées, avec des textes, entre autres, des commissaires (Marie-Laure Bernadac, Sébastien Delot, Josef Helfenstein), mais aussi et surtout des textes de Kentridge lui-même (dont la retranscription d’un discours prononcé en 2018, à Rome, pour la réception du prix Feltrinelli) qui sont très éclairants sur son travail (environ 200 pages, 35€).

Maroc, Une identité moderne, jusqu’au 14 juin à l’IMA-Tourcoing, 9 rue Gabriel Péri à Tourcoing (www.ima-tourcoing.fr)

-William Kentridge, Un poème qui n’est pas le nôtre, jusqu’au 5 juillet au LaM, 1 allée du Musée 59650 Villeneuve d’Ascq (www.musee-lam.fr)

Images: Mohamed Chabâa, Sans titre, 1967, Société Générale Maroc ; William Kentridge, deux extraits vidéo de The Refusal of Time, 2010, photos : Henrik Stromberg © William Kentridge/ Courtesy de l’artiste & Marian Goodman Gallery, New York/Paris/Londres

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Gascon dit: à

Sublime l’expo Kentridge au LAM

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