de Patrick Scemama

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Blatrix-Kiswanson: travail bien fait

Blatrix-Kiswanson: travail bien fait

Dans le champ de l’art contemporain, où la conceptualisation et la délégation font souvent loi, Camille Blatrix occupe une place un peu particulière : il fait presque tout lui-même, de ses propres mains, et se refuse à tenir un discours théorique sur ses œuvres. Pourtant, celles-ci ne relèvent pas de l’artisanat, puisqu’elles n’ont pas de fonction pratique, mais elles partent d’objets du quotidien (une sonnette, une borne informative, par exemple) pour les détourner et leur donner un autre statut, les faire glisser vers un registre qui est celui qui différencie justement l’art de l’artisanat. En fait, Camille Blatrix croit en la force des matériaux, en leur capacité à transmettre des émotions (il appelle ses sculptures des « objets émotionnels »). Du coup, il revalorise des techniques traditionnelles et s’applique à ce que les objets qu’il produit soient beaux, bien finis, séduisants, même si on ne sait pas forcément à quoi ils renvoient. Mais sans être pour autant dans une démarche conservatrice (et le résultat final prouve bien qu’il n’y a rien là de conservateur) : il ne s’agit pas regretter le bon vieux temps, juste d’avoir recours à des savoir-faire anciens à des fins et dans une esthétique purement contemporaines.

C’est la raison pour laquelle Guillaume Désanges l’a invité à inaugurer le nouveau cycle qu’il vient de mettre en place à la Verrière Hermès de Bruxelles et qui s’intitule Matters of concern/Matières à panser (cf http://larepubliquedelart.com/retour-a-la-matiere/). Pour le commissaire, ce cycle « propose un retour à la matière, mais investie de préoccupations spirituelles, symboliques, voire thérapeutiques, comme une alternative critique aux modes dématérialisées de l’économie dominante ». Et le travail de Camille Blatrix s’inscrit naturellement dans cette démarche, même si on n’est pas sûr que la dimension politique (celle de « l’alternative critique aux modes dématérialisées de l’économie dominante ») en soit le moteur. Chez l’artiste, la matière s’impose pour ce qu’elle est et pour toutes les possibilités de façonnage et de combinaison qu’elle offre. D’ailleurs, un peu plus loin, ce même commissaire écrit : « Sa production se revendique comme individuelle et autonome, autocentrée, et donc a priori peu soumise aux sujets et tourments du monde ».

Si elle ne révolutionne donc pas l’ordre du monde, l’exposition de Bruxelles place le visiteur devant un choix existentiel : aller à droite ou à gauche, suivre un itinéraire où domine le jaune ou un autre, où domine le vert ? Car Camille Blatrix a complètement repensé l’espace de la Verrière et a conçu une sorte de labyrinthe qui s’ouvre par une œuvre qui a valeur de manifeste et sur laquelle les mots suivants sont inscrits : Incipit vita nova (« Ici commence une vie nouvelle »). Et plus loin, c’est toute une série d’œuvres que l’artiste a disposé de manière symétrique et qu’il a accompagnée de lampes du designer Joschua Brunn, comme pour donner à l’ensemble un caractère domestique. La particularité de ces œuvres est d’être de la marqueterie, une technique extrêmement minutieuse, qui demande des heures de travail et qui se démarque des interventions sur les matériaux industriels qu’il pratique habituellement. Et le titre de l’exposition est Les Barrières de l’antique, une expression qui désigne, dans une sorte d’argot d’artisans, les limites posées par l’obsession du détail et de la finition. C’est dire si tout y est pensé, soigné, parfait dans la réalisation et si Camille Blatrix n’a rien laissé au hasard.

Mais sans doute par peur que tout cela paraisse trop léché, trop clean et, du coup, trop impersonnel et froid, il a aussi tenu à subvertir le bel équilibre de l’ensemble. Et il a placé, par exemple, dans différents endroits, des cartons d’emballage, qui ne se distinguent pas par leur esthétisme et qui laissent penser que les choses ne sont pas encore totalement en place ou qu’elles sont sur le point de partir. Dans d’autres endroits, plus particulièrement dans les niches, il a placé des petits objets qui lui appartiennent, qu’ils a toujours près de lui et qui renvoient à l’enfance (un appareil dentaire, une balle de tennis customisée, un nounours, etc.). Enfin, il a conçu avec son père, qui était artiste avant de devenir charpentier de marine (dans un entretien publié dans le journal de la Verrière, l’artiste explique à quel point, dès l’enfance, il a baigné dans l’univers de l’atelier), une œuvre qui est placée au cœur même de l’exposition et qui est une sorte de coque de bateau relevée, dont le bois forme  un dessin qui s’apparente à de la marqueterie. Là, tout semble se rejoindre et l’affect est à son comble. Camille Blatrix aura laissé son cœur s’épancher, mais en s’excusant presque de son habileté, de la puissance créatrice de sa main.

Un même souci de la forme se retrouve dans la nouvelle exposition que Tarik Kiswanson présente à la galerie Almine Rech, Vessels. Mais à la différence du précédent, ce n’est pas lui qui découpe les plaques en cuivre pour en faire des volumes aux lignes parfaites et qui fait que son travail, à l’instar de celle de Camille Blatrix, se trouve parfois à la lisière du design. Depuis qu’on l’a découvert au Salon de Montrouge avec des sortes de totems qui faisaient autant penser aux masques de guerre qu’à des niqabs portés par les femmes de la péninsule arabique jusqu’au XVIIIe siècle, on est fasciné par l’ambiguïté dont sait faire preuve cet artiste d’origine palestinienne, mais né en Suède et qui vit en France. Et depuis, il a produit toute une série de pièces aussi intrigantes que déroutantes, qui interrogent l’identité et les origines et qui, en ayant recours aussi bien à l’image qu’au son ou au texte écrit, semblent elles-aussi revenir à l’enfance, cet âge déterminant de l’existence d’un homme, le moment où tout se joue et se décide (cf http://larepubliquedelart.com/intrigantes-enigmes/).
L’exposition qu’il présente actuellement semble faire la synthèse de ses précédentes propositions. On y retrouve les plaques en cuivre, mais qui ne sont plus simplement une forme mystérieuse et élégante (un négatif). Elles semblent avoir épousé un corps disparu et qui survit à travers un fil rouge qui tombe jusqu’au sol. On y voit aussi une série d’œuvres murales, Passings, que l’artiste a développées à partir de sa dernière performance au Centre Pompidou et qui sont faites de radiographies de robes traditionnelles prêtées par la Fondation Tiraz en Jordanie (importance du vêtement, produit culturel, dans son univers). Mais c’est l’enfance qui est encore au cœur du projet et plus particulièrement le moment où le préadolescent acquiert une faculté d’abstraction. A travers un très beau film, The Reading Room, qui a été filmé dans la bibliothèque d’Edward Saïd, un intellectuel palestinien décédé en 2003, et dans lequel un enfant bégaie en essayant de lire à haute voix, tandis qu’une sorte de double voyage dans le temps et l’espace. Et à travers des dessins à la poudre de charbon où des visages d’enfants apparaissent, pas encore clairement affirmés ou cherchant à se défendre d’une trop rapide exposition. Tout l’art de Tarik Kiswanson est là, dans cet entre-deux, dans cette fragilité où âge, mais aussi provenance, identité, langage se mêlent et se confondent. C’est comme le moment où l’on sort du cocon : un moment difficile, presque douloureux, où le corps n’est plus tout à fait en phase avec l’esprit, mais aussi plein de grâce et d’une émouvante candeur.

-Camille Blatrix, Les Barrières de l’antique, jusqu’au 8 novembre à la Verrière, Fondation d’entreprise Hermès, 50 bld de Waterloo – 1000 Bruxelles (www.fondationentreprisehermes.org)

-Tarik Kiswanson, Vessels, jusqu’au 5 octobre à la galerie Almine Rech, 64 rue de Turenne 75003 Paris (www.alminerech.com)

 

Images : 1 -vue de l’exposition de Camille Blatrix, Les Barrières de l’Antique, La Verrière (Bruxelles), 2019 © Isabelle Arthuis/ Fondation d’entreprise Hermès ; 2- Camille Blatrix, Bingo (jaune), 2019, bois d’érable, marqueterie, 163 x 100 x 3cm, La Verrière (Bruxelles), 2019 © Isabelle Arthuis/ Fondation d’entreprise Hermès ; 3- vue de l’exposition Vessels de Tarik Kiswanson à la galerie Almine Rech © Tarik Kiswanson, Photo : Ana Drittanti, Aurélien Mole, Courtesy of the artist and Almine Rech

Cette entrée a été publiée dans Expositions.

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commentaire

Une Réponse pour Blatrix-Kiswanson: travail bien fait

Garance dit: à

La vidéo de l’exposition de Tarik Kiswanson est particulièrement touchante

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