de Patrick Scemama

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La République de l'Art
Carré noir sur la Tamise

Carré noir sur la Tamise

Il ne reste que quelques jours pour voir, à la Tate Modern de Londres, la magnifique rétrospective consacrée à Sigmar Polke, Alibis, qui est organisée en collaboration avec le MoMA de New York, où elle a été présentée l’an passé. Une exposition qui couvre toute la carrière du peintre allemand, depuis ses débuts dans les années 60 jusqu’à sa mort en 2010, et qui permet de mesurer  l’extraordinaire étendue de sa puissance créatrice et la faculté constante qu’il a eue de la remettre en question. Car on connait surtout les premières œuvres d Polke, celles ironiques et pop, qu’il créa lorsqu’il faisait partie, avec entre autres Gerhard Richter, du mouvement baptisé « réalisme capitaliste » (dont le but était, à travers la critique du miracle économique allemand, de rappeler le passé récent du pays). Mais on a  peut-être moins en tête les œuvres psychédéliques et violemment engagées des années 70 ou les expérimentations sur les matières et l’abstraction des années qui suivirent. Or c’est là que l’artiste se révèle le plus passionnant, là où il fait preuve de la plus grande inventivité en usant, à de nouvelles fins, les matériaux, techniques, images et mots qu’il trouve autour de lui, quitte à se perdre parfois. Et c’est ce que montre cette importante exposition, qui prouve que, jusqu’à ses derniers jours, Polke a su être un spectateur particulièrement attentif de notre monde contemporain.

Mais une autre exposition londonienne se veut être un regard aigu sur la société. Il s’agit de Adventures of the Black Square : Abstract Art and Society 1915-2015, qui vient d’ouvrir à la Whitechapel Gallery. Elle a pour but, en partant du fameux “Carré noir » que Malevitch exposa en 1915, en Russie, et qui ouvrit le champ au « Suprématisme », de montrer l’évolution de l’art abstrait au cours des cents dernières années et de voir les liens qu’il a toujours entretenus avec  le contexte dans lequel il est né. On part donc de Malevitch et de tous ses acolytes russes (Vladimir Tatlin, Lyubov Popova, Rodchenko, etc) qui refusèrent les lois de l’imitation pour transcrire, à travers des formes géométriques, les idées et les sensations du monde moderne, pour aller vers Mondrian et Theo van Doesburg, qui, avec le mouvement « De Stijl », ouvrirent la voie au Bauhaus et à sa volonté de réformer le monde. De là, on va vers la France et la Suisse, Max Bill et l’art concret, ses répercutions aussi en dehors de l’Europe, au Brésil en particulier avec des artistes comme Lygia Clark ou Hélio Oiticica et même au Moyen-Orient, avec  Saloua Raouda Choucair, considéré comme le premier peintre abstrait du monde arabe. Puis c’est le minimalisme américain avec, entre autres, Dan Flavin et Carl Andre. Enfin l’époque contemporaine, avec, par exemple, Gabriel Orozco, Sarah Morris ou Isa Genzken. Au total, c’est  une centaine d’artistes qui est exposée, qui montre des médiums aussi différents que la peinture et la sculpture, bien sûr, mais aussi la photo, les magazines, les installations et les vidéos.

005A bien des égards, l’exposition se révèle passionnante. D’abord quand elle présente des scènes qu’on connaît moins bien, comme la scène brésilienne, déjà citée, ou les scènes orientales qui combinent l’abstraction avec les arts décoratifs arabes et perses. Et surtout quand elle montre comment certains signes de celle-ci, qui étaient au départ des valeurs positives, porteuses d’espoirs et de renouveaux (le modernisme), se sont, au fil du temps, modifiés pour devenir des menaces  et des éléments de répression. Une œuvre est, à ce propos, particulièrement révélatrice. Il s’agit d’une pièce réalisée en 1982 par l’artiste roumain Zvi Goldstein, Element C-14. Elle montre des mégaphones comme on pouvait les voir dans les tableaux d’avant-garde russes où ils étaient synonymes d’appel au peuple et de communication de masse. En les modélisant et en les situant dans le contexte du conflit israélo-palestinien,  elle leur transmet une autre signification, qui est de l’ordre de la propagande et de l’autoritarisme. Mais on peut dire la même chose de la vidéo de Francis Alÿs, Retoque/Painting Ex-Us Panama Canal Zone, de 2008, qui le montre repeignant les bandes jaunes (signes abstraits) qui séparent la route entre l’Amérique du Nord et l’Amérique du Sud et qui prennent dès lors une signification politique. Ou des toiles de Peter Halley qui, derrière la séduction de leurs formes géométriques et colorées, dénoncent les systèmes de surveillances que l’on trouve à tous les niveaux de notre société et que Michel Foucault a décrits avec précision dans ses écrits.

Mais elle est aussi très déroutante, car, d’une part, elle fait l’impasse sur tout un pan de l’abstraction (l’Expressionnisme abstrait ou la deuxième Ecole de Paris, par exemple), sans qu’on sache très bien pourquoi, et, de l’autre, elle annonce, en avant-propos, qu’elle se divise en quatre sections-clés : la « communication » qui examine comment la diffusion des idées à travers des textes, des manifestes ou des magazines est essentielle au projet moderniste, « l’architectonique » qui considère comment l’abstraction peut engendrer de nouveaux espaces de vie commune, « l’utopie » qui imagine une société où les classes et les hiérarchies sont transcendées  et  le « quotidien » qui voit comment la voie abstraite peut infiltrer les objets de tous les jours. Or, l’accrochage est chronologique et on ne comprend absolument pas à laquelle de ces quatre catégories appartiennent les œuvres présentées. Il faut se référer au catalogue pour voir que, dans la catégorie « architectonique », les commissaires ont classé les pièces de Mondrian ou de Liam Gillick, dans la catégorie « utopie », celles de Tatlin ou de Oiticica, dans la catégorie « quotidien » celles de Sophie Taeuber-Arp ou d’Andrea Zittel. Mais alors, c’est une autre exposition qui commence, thématique et non chronologique, et qui aurait peut-être été encore plus riche de sens que celle présentée aujourd’hui. A croire que la pourtant excellente Whitechapel Gallery veut jouer sur plusieurs tableaux et proposer plusieurs manières de lire l’exposition. Ou qu’elle a mis au point une stratégie très astucieuse et habile  pour vendre ses catalogues !

-Sigmar Polke, Alibis 1963-2010, jusqu’au 8 février à la Tate Modern (www.tate.org.uk)

Adventures of the Black Square, jusqu’au 6 avril, à la Whitechapel Gallery, 77-82 Whitechapel High Street  Londres E1 7QX (www.whitechapelgallery.org)

 

Images: vues de l’exposition Adventures of the Black Square : Abstract Art and Society 1915-2015, avec des oeuvres, entre autres de Blinky Palermo et de Lygia Pape (en haut), et de Liam Gillick et Sarah Morris (en bas).

 

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