de Patrick Scemama

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La République de l'Art
Chefs-d’oeuvre

Chefs-d’oeuvre

Il y a cinq ans, à l’occasion de son exposition inaugurale, le Centre Pompidou-Metz s’interrogeait sur la notion de chefs-d’œuvre (exposition Chefs-d’œuvre ? présentée du 12 mai 2010 au 29 août 2011). Qu’est-ce qu’un chef-d’œuvre ? Comment arrive-t-on à qualifier une œuvre de « chef-d’œuvre » ? Y a-t-il des qualités intrinsèques à une œuvre pour qu’elle atteigne le rang de « chef-d’œuvre » ? Ce débat, sans fin, nous n’allons pas le rouvrir aujourd’hui. Mais nous ne pouvons que constater que, contrairement à d’autres expositions qui regroupent des œuvres de différents registres, il y a aujourd’hui à Paris deux propositions qui ne présentent que ce que l’on a coutume d’appeler « chefs-d’œuvre » : Les Clefs d’une passion à la Fondation Vuitton et Icones américaines au Grand Palais.

Les Clefs d’une passion présente, dixit le communiqué de presse « une sélection d’œuvres majeures de la première moitié du XXe siècle qui ont posé les bases de la modernité ». Et il est vrai que ces œuvres, qui avaient rarement été mises en regard jusqu’alors, constituent des étapes essentielles, qui ont changé l’histoire de l’art et se sont imposées comme des repères à partir desquels il devenait difficile de revenir en arrière. On y voit les peintres qui ont médité devant la nature (Monet et ses « Nymphéas », Ferdinand Hodler, Emil Nolde, etc.) jusqu’à aboutir à l’abstraction la plus radicale : Malévitch et ses « Carrés noirs », Mondrian, Brancusi, Rothko). Mais sont aussi présents ceux qui ont témoigné de leur siècle, soit pour en exprimer le malaise et la difficulté à vivre (Bacon, Giacometti, Otto Dix, Helene Schjerfbeck), soit pour en célébrer le progrès et le dynamisme (Robert Delaunay, Léger, Picabia, Severini). Enfin, Picasso, Matisse, Bonnard, Kandinsky ou Kupka complètent cette assemblée d’exception et forment ce qui constitue un des raccourcis les plus saisissants et les plus spectaculaires de l’histoire de l’art du XXe siècle (même si on peut toujours discuter de la présence ou de l’absence de tel ou tel artiste dans une sélection de ce genre), que bien peu de musées peuvent se permettre.

Le résultat, il faut le dire, est étourdissant. On pourrait rester des heures devant chaque œuvre qui est en soi un manifeste esthétique et sur laquelle des centaines de pages ont déjà dû être écrites. Et il témoigne de la puissance de la marque Vuitton et de sa directrice, Suzanne Pagé, qui est aussi commissaire de l’exposition, qui sont parvenues à faire venir des plus grands musées du monde ces « icônes de la modernité » qui ne sont que très rarement déplacées (elles ont même réussi à se faire prêter le célèbre Cri de Munch, qui d’ordinaire ne bouge pas de son musée d’Oslo et qui est présenté ici derrière une vitrine gardée en permanence par des gardiens). Il n’y a pas beaucoup d’œuvres, mais aucune n’est superflue et s’il y avait une exposition à conseiller à quelqu’un qui voudrait comprendre comment est né l’art moderne, c’est bien celle-là, qui lui dirait l’essentiel de ce qu’il faut retenir.

Pourtant l’exposition ne va pas sans se poser de questions. Car elle se définit surtout comme un révélateur des principes fondateurs de la collection Vuitton (Bernard Arnault) que la Fondation est censée abriter. Et du coup, elle rassemble sous quatre lignes directrices (« expressionnisme subjectif », « contemplative », « popiste » et « musique »), qui sont les lignes qui structurent, paraît-il, la collection contemporaine,  les œuvres modernes présentées ici. Mais outre qu’on peut se demander s’il n’y a pas quelque chose de réducteur à vouloir décliner sous seulement quatre thèmes une collection qui semble si riche, on peut regretter que l’exposition n’ait pas osé aller plus loin et qu’elle n’ait pas mis en perspective les chefs-d’œuvre modernes avec les œuvres de la collection qui leur font écho. On nous dit que les œuvres de la collection qui sont présentées actuellement dans les autres salles de la Fondation (entre autres, Wolfgang Tillmans, Tacita Dean ou Ed Atkins) s’apparenteraient aux lignes « expressionnisme subjectif » et « contemplative » et que, plus tard, lorsque l’exposition actuelle sera terminée, d’autres œuvres, représentatives des lignes « popiste » et « musique » seront montrées. On veut bien le croire, mais on ne peut s’empêcher de penser qu’il s’agit là d’une manière un peu curieuse de communiquer et surtout un peu parcimonieuse de dévoiler une collection que personne aujourd’hui ne connaît vraiment et que l’on a hâte de découvrir dans sa globalité.

Ellsworth kellySi l’exposition de la Fondation Vuitton a pour but de révéler les clefs de la passion de Bernard Arnault pour l’art d’aujourd’hui (et donc ce qui a motivé sa collection), l’exposition présentée au Grand Palais, Icones américaines, ne vise à présenter que ce qu’elle a : des chefs-d’œuvre américains de la seconde moitié du XXe siècle. Il s’agit là de montrer une sélection de peintures et de sculptures issues du fonds du San Francisco Museum of Modern Art (SFMOMA) et de l’extraordinaire collection d’art contemporain réunie par Doris et Donald Fisher, les fondateurs des magasins Gap, représentatives de la production de quatorze artistes américains parmi les plus éminents du XXe siècle, mais qui n’ont pas forcément de liens entre eux. Partant des œuvres de Calder et d’Ellsworth Kelly qui, immédiatement après la Seconde Guerre mondiale, ouvrent la voie à l’abstraction par leur utilisation nouvelle de la couleur et de la forme, elle regroupe des pièces d’artistes minimalistes (Carl Andre, Dan Flavin, Donald Judd et Sol LeWitt), pops (Andy Warhol, Lichtenstein), abstraits (Brice Marden, Agnes Martin, Cy Twombly) ou d’autres qui sont à la croisée de tous ces courants (Richard Diebenkorn, Chuck Close, Philip Guston).

 On ne peut pas dire que cette exposition fasse preuve de beaucoup d’originalité, ni qu’elle soit guidée par un choix curatorial particulièrement pertinent. Il n’empêche qu’elle permet de voir des œuvres qui sont aussi des jalons de l’histoire de l’art contemporain et que seul un voyage sur la côte Ouest des Etats-Unis permet de découvrir (il ne faut pas rater en particulier les très beaux Warhol des années 60, qui jouent sur le principe de répétition, parmi les meilleurs de l’artiste, ou les toiles de Diebenkorn, ce peintre à la limite du figuratif et de l’abstrait,  trop peu connu en France et qui est actuellement célébré à la Royal Academy of Arts de Londres). Et puis, vérité de La Palice, mais vérité quand même : mieux vaut une exposition qui n’a pas de prétention thématique, mais qui présente des œuvres de ce niveau qu’une exposition pour laquelle le ou la commissaire a imaginé moult concepts et arguments, mais avec des pièces de qualité moindre.

Les Clefs d’une passion, jusqu’au 6 juillet, à la Fondation Vuitton, 8 avenue du Mahatma Gandhi, Bois de Boulogne, 75116 Paris (www.fondationlouisvuitton.fr)

Icones américaines, jusqu’au 22 juin, au Grand Palais (entrée galerie Sud-Est), 3 avenue du Général Eisenhower 75008 Paris (www.grandpalais.fr). L’exposition sera ensuite présentée du 11 juillet au 18 octobre au Musée Granet d’Aix-en-Provence.

 

Images : Edvard Munch, The Scream (Le Cri), 1893 ?  1910 ? Tempera et huile sur carton non apprêté, 83,5 x 66 cm, Munch Museum, Oslo MM M 514 (Woll M 896) Photo © Munch Museum ; Ellsworth Kelly, Spectrum 1953, huile sur toile, 157,5 x 139,1 cm, San Francisco Museum of Modern Art, The Doris and Donald Fisher collection at San Francisco Museum of Modern Art, et Helen et Charles Schwab Collection © Ellsworth Kelly © SFMOMA / Photo Katherine Du Thiel.

 

Cette entrée a été publiée dans Expositions.

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commentaires

6 Réponses pour Chefs-d’oeuvre

Getrud dit: 14 avril 2015 à 22 h 19 min

Votre analyse et vos commentaires, toujours pertinents et clairs, nous donnent envie de voir rapidement ces expos parisiennes.

ueda dit: 22 avril 2015 à 15 h 24 min

La nuit portant conseil, j’ai repensé à ce que j’avais dit hier. Et je pense toujours la même chose.

Question de bon sens.

admin dit: 23 avril 2015 à 15 h 34 min

Oui, cher (e) Ueda. petit break, mais les affaires vont vite reprendre.
PS: et merci pour vos commentaires.

ueda dit: 25 avril 2015 à 12 h 50 min

Patrick Scemama, je viens voir les commentaires de votre blog pour la première fois.
En général, je lis un billet lorsque le titre attire mon attention.
Je fais partie des gens peu cultivés.

Sachez que vous êtes, comme le blog de Sophie sur le cinéma, hanté par un être nommé Puck qui s’amuse à emprunter l’identité de divers contributeurs (ueda, JC, etc.).

C’est quelqu’un qui adore remplir les vides.

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