de Patrick Scemama

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La République de l'Art
D’utiles dépenses

D’utiles dépenses

« Quel sujet aborder », s’est demandée en substance Léa Bismuth,  lorsqu’on lui a proposé d’organiser une exposition dans les 1500 m2 de Labanque, cette ancienne succursale de la Banque de France à Béthune qui s’est récemment reconvertie en centre de production et de diffusion en arts visuels ? Et elle a naturellement répondu : « les dépenses », c’est-à-dire la manière la plus agréable de faire circuler l’argent, mais qui est antinomique avec l’esprit de conservation et de fructification d’un établissement bancaire. Et pour asseoir son propos, elle s’est tournée vers Georges Bataille, un écrivain qui l’inspire particulièrement (deux autres volets, Intériorités et Vertiges, verront le jour jusqu’en 2019, formant un cycle d’expositions consacré à Bataille et intitulé La Traversée des inquiétudes) et en particulier vers La Part maudite, un livre philosophique et économique paru en 1949 et qui n’est ni un des plus connus ni un des plus faciles de l’auteur de l’Histoire de l’œil. Dans ce livre, Bataille aborde la notion de « dépenses », mais, dixit le communiqué de presse, « l’économie dont il est question ne dépend plus d’une logique de profit et de consommation, mais d’une considération beaucoup plus large prenant en compte « l’effervescence de la vie », les ressources énergétiques de la Terre et « l’énergie excédante » qui finira par se diffuser dans la brûlure. » Pour Bataille, donc, cette notion de « dépense » est plutôt associée à celle de « perte inconditionnelle » et Léa Bismuth, qui disposait d’un budget non négligeable, a pu demander à onze artistes de travailler sur ce thème,  pour confronter le produit de leurs recherches à d’autres œuvres plus anciennes.

Ayant en tête une phrase du texte qui dit : « le soleil donne sans jamais recevoir », elle a aussi divisé l’exposition en quatre parties qui correspondent aux quatre niveaux du bâtiment : « Energie », « Excès », « Don », « Rituel ». « L’Energie », qui correspond à l’espace central de Labanque, est, selon la commissaire, « un principe actif dont la métaphore essentielle est celle du soleil, source de vie produisant de la chaleur en permanence ». Mais le soleil brûle aussi et il peut être responsable d’une disparition par le feu. Dans cette section, Léa Bismuth a mis des œuvres de Kandell Geers, qui transforme le comptoir d’accueil de l’ancienne banque en comptoir où s’accumulent des crânes et des sculptures africaines, de mounir fatmi, qui s’est approprié une page manuscrite de La Part maudite qu’il a achetée pour l’occasion et retravaillée, de Manon Bellet, qui a fait une poétique installation murale avec des cendres, de Lionel Sabatté, qui, dans un processus de renversement, a imaginé un arbre dont les fleurs sont constituées de peaux mortes ou d’ongles humains, ou d’Agnès Thurnauer, qui propose une dynamique du mouvement, à partir d’une photo qui aboutit à trois grands dessins qui eux-mêmes se prolongent en matrices de lettres posées au sol.

Dépenses 1La section « Excès », reléguée au sous-sol, dans l’ancienne salle des archives dans laquelle on circule comme dans un labyrinthe, est entièrement investie par Antoine d’Agata, qui présente White noise, une installation vidéo sur plusieurs écrans, qui est conçue comme une expérience des limites. Réalisée à partir d’Atlas, le long-métrage sorti en salles en 2014, elle met en scène des personnages du monde entier qui s’expriment en différentes langues et ont des rapports sexuels, se droguent ou se livrent à différents excès dans des ambiances glauques et le plus souvent miséreuses. Sombre, brutale, sans concessions, elle témoigne de ce regard à la fois bienveillant et désespéré que porte le photographe sur cet univers de la nuit.

Dépenses 2La question du « Don », qui renvoie à l’idée de « potlatch », c’est-à-dire de cadeau qui ne serait pas rendu, a droit, elle, à l’étage noble, celui où se situait précédemment l’appartement du directeur de la banque et où subsistent parquets, cheminées et moulures. Là, ce sont des œuvres de Benoit Huot (des idoles païennes et multicolores faites à partir de rebuts en tous genres), de Laurent Pernot (dont un papier peint reprenant un motif de briques fait avec le sang des autres intervenants), de Pierre Klossowski (qui fut un proche de Bataille) qui sont présentées, en regard de peintures de Victor Man ou de Julião Sarmento et d’une pièce historique de Michel Journiac (Contrat pour un corps).

Dépenses 3Enfin, le « Rituel », celui qui est souvent lié à l’idée de « société secrète » et de « sacrifice » et qui est essentiel à la compréhension de l’œuvre de Bataille, monte au 2e étage où des pièces plus petites abritent des vidéos de Clément Cogitore, de Rebecca Digne (un film énigmatique tourné sur une plage, près du Havre, au lever du soleil) ou une suite de photos d’Anne-Lise Broyer, qui connaît bien l’œuvre de l’écrivain et qui a retrouvé les lieux qu’il a décrits ou les espaces dans lesquels il a habité.

L’exposition de Léa Bismuth est séduisante et dense. Elle donne à voir des pièces tout à fait originales et inattendues, comme la nouvelle que Yannick Haenel a écrite à partir d’un personnage portant le nom de Georges Bataille, qui est devenu trésorier-payeur de la banque, et que l’on peut entendre dans une pièce qui est une reconstitution imaginaire du bureau de ce dernier. D’autres propositions semblent davantage tirées par les cheveux. Mais on peut surtout se demander si tout sera clair pour le visiteur et s’il aura vraiment le sentiment de pénétrer plus avant la pensée de Bataille ou s’il y verra plutôt une caution intellectuelle aux propos de la commissaire. En passant commande aux artistes, Léa Bismuth dit s’être beaucoup interrogée sur la notion d’exposition collective et de commissariat. En considérant le résultat dans tout son ensemble, il semblerait que, pour intelligente qu’elle soit, la réponse qu’elle apporte ne remette pas en cause la toute-puissance de celui-là.

Dépenses, 1er volet de La Traversées des inquiétudes, une trilogie d’expositions librement inspirée de la pensée de Georges Bataille, jusqu’au 26 février 2017 à Labanque, 44 place Georges Clémenceau 62400 Béthune

Images : vues de l’exposition avec les œuvres de Kandell Geers et Marion Bellet (1ère image), Antoine d’Agata (2e image), Laurent Pernot (3e image), Clément Cogitore (4e image)

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