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La République de l'Art
Ellsworth Kelly, français de coeur

Ellsworth Kelly, français de coeur


Le peintre et sculpteur américain Ellsworth Kelly vient de disparaître à l’âge de 92 ans. C’était un des maîtres de l’abstraction, mais aussi un artiste qui avait un lien très fort avec la France. Il l’avait découverte, comme soldat, pendant la Guerre et y était revenu en 1948, pour y vivre pendant sept ans. Les années parisiennes d’Ellsworth Kelly furent déterminantes pour le reste de sa carrière. Il y découvrit une forme d’art que lui ne avaient pas vraiment laissé deviner ses premières études à Boston et se passionna pour les mosaïques byzantines, mais aussi pour Picasso et surtout Matisse (ses dessins de végétaux y font beaucoup écho). Et il y rencontra de nombreux artistes qui allaient jouer un rôle important dans son existence : des américains en exil comme John Cage, Merce Cunningham, Calder, qui le prit sous son aile, ou le peintre Jack Youngerman, qui avait épousé Delphine Seyrig, mais aussi Brancusi, dont les formes simples allaient nourrir son travail, ou Jean Arp, qui, à sa manière, lui ouvrit la voie de l’abstraction. Pendant toutes ses années, loin de la subjectivité de l’expressionnisme lyrique qui triomphait Outre-Atlantique, Kelly, qui préférait une certaine forme de neutralité, cultiva sa différence : « Paris était gris après la guerre, dit-il en 1996, dans une interview au New York Times. J’aimais être seul. J’aimais être un étranger. Je ne parlais pas très bien le français et j’aimais le silence. »

Mais en dehors de la culture européenne, ce qui le fascina fut aussi l’architecture et en particulier l’architecture des églises romanes qu’il visitait dès qu’il en avait la possibilité. Les formes arrondies de celles-ci se retrouvent dans ses premiers travaux qui, bien qu’immédiatement abstraits, se basent sur l’observation de la nature ou sur des éléments vus autour de lui. « Je ne voulais pas composer de peintures, dit-il dans cette même interview, je voulais les trouver. Il suffisait que je regarde la ville dans laquelle j’évoluais pour qu’elle devienne ma source ». Ainsi, certaines toiles représentant des carrés noirs et blancs n’étaient-elles que l’observation du jeu de la lumière sur la Seine. Ou un bois peint, Fenêtre, Musée d’art moderne, Paris, 1949 correspond-il exactement aux dimensions et à la forme de l’objet annoncé par le titre. Petit à petit, Ellsworth Kelly introduisit la couleur dans son travail, n’hésitant pas à faire des tableaux simplement composés de différents panneaux colorés assemblés sur une ligne au hasard.

kellyportraitMais il avait bien conscience qu’une pratique aussi radicale, qui allait être une des principales influences du minimalisme, ne pourrait trouver son public rapidement. Et bien qu’il eût les honneurs d’une exposition personnelle en 1951, l’artiste dut bientôt enseigner ou travailler comme dessinateur de tissus pour pouvoir survivre. En 1954, voyant qu’une exposition d’Ad Reinhardt à New York recevait de bonnes critiques, il se décida à rentrer dans son pays, pensant que celui-ci était maintenant plus prêt à considérer son œuvre. Il s’installa dans le bas de Manhattan alors déserté, près de South Street Seaport, où il eut pour voisins, entre autres Robert Indiana, Jasper Johns et Robert Rauschenberg, Agnes Martin, James Rosenquist, etc. Et il débuta la carrière qui lui donna rapidement une reconnaissance internationale. Mais il garda toujours une affection particulière pour la France où il revint souvent. Récemment, il avait créé une série de panneaux de différentes couleurs pour rythmer l’architecture de l’Auditorium de la Fondation Vuitton, que le spectateur perçoit différemment, selon l’angle où il se trouve, et lors du premier accrochage de la Fondation (cf http://larepubliquedelart.com/ouverture-reouverture-et-prix/) une salle entière lui était consacrée.

En 1970, Ellsworth Kelly avait quitté New York pour Spencertown, où il vivait depuis avec son compagnon, le photographe et directeur de la Ellsworth Kelly Fondation, Jack Shaer.

 

Images : Ellsworth Kelly, Spectrum 1953, huile sur toile, 157,5 x 139,1 cm, San Francisco Museum of Modern Art, The Doris and Donald Fisher collection at San Francisco Museum of Modern Art, et Helen et Charles Schwab Collection © Ellsworth Kelly © SFMOMA / Photo Katherine Du Thiel; portrait d’Ellsworth Kelly.

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commentaires

3 Réponses pour Ellsworth Kelly, français de coeur

Patrick Scemama dit: 1 janvier 2016 à 16 h 17 min

Merci beaucoup. Meilleurs voeux à vous aussi, ainsi qu’à tous les lecteurs de ce blog que je remercie pour leur fidélité.

radioscopie dit: 6 janvier 2016 à 13 h 54 min

Ce « spectrum » fait plaisir à voir. Pour rester à San Francisco, une anticipation du rainbow flag ? Bonne année.

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