de Patrick Scemama

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La République de l'Art
En ce moment, au Centre…

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Précédemment, le Prix Marcel Duchamp, organisé par l’ADIAF (Association pour la diffusion internationale de l’art français) et qui est aux arts plastiques ce que le Goncourt est à la littérature, était présenté dans le cadre de la FIAC. Au milieu des stands et des négociations, un espace spécial lui était réservé et c’est au sein même de la foire que le Prix était proclamé. Mais depuis deux ans, les règles ont changé et c’est désormais le Centre Pompidou, où le lauréat avait déjà une exposition, qui accueille les propositions des quatre finalistes (la « shortlist » se résume toujours à quatre noms). Ainsi la visibilité est-elle plus grande et les conditions de présentation bien meilleures. Le public, même s’il n’est pas appelé à voter, peut prendre connaissance des propositions environ un mois avant le verdict et la nouveauté de cette année est que le Prix sera proclamé dans le Centre, avant même l’ouverture de la FIAC, ce qui évitera toute forme de confusion.

La sélection, composée d’artistes qui ont pour point commun d’être tous nés en dehors de la France, mais d’y vivre et d’y travailler, semble avoir l’Histoire pour sujet principal. Une Histoire que l’on trouve de manière très analytique, par exemple, dans le travail de Joana Hadjithomas et Khalil Joreige, ce duo d’artistes d’origine libanaise, dont on avait pu voir une exposition, l’an passé, à la Villa Arson de Nice. En détournant le carottage (technique de prélèvement d’échantillons du sous-sol terrestre) dans trois villes qui leur sont chères : Athènes, Beyrouth et Paris, ils entendent montrer comment se construit l’histoire, non pas par « une succession de strates », mais par « des actions complexes mixant diverses traces, époques, civilisations ». Travaillant avec des archéologues, historiens, géologues, etc., et en utilisant des médiums très variés, Joana Hadjithomas et Khalil Joreige donnent à voir comment l’homme est tiraillé entre un besoin de construire et un besoin de détruire et comment il utilise toujours les mêmes éléments pour le faire.

Histoire aussi avec la grande installation de Maja Bajevic, cette artiste née à Sarajevo et qui a été frappée de plein fouet par la guerre des Balkans. Là, c’est un amoncellement de terre et de plantes grimpantes qui forme un îlot sur lequel des lampes clignotantes émettent des textes en morse. Ces messages codés « rendent compte d’une archive plurielle constituée par l’artiste autour d’utopies oubliées ». Dans cet univers mélancolique et désolé, une vidéo explique comment la mémoire collective se construit à partir d’images médiatiques instrumentalisées par l’Etat et  une installation sonore déconstruit les chants révolutionnaires que sont Bella Ciao ou L’Internationale.  Et le spectateur, happé aussi bien par les yeux que par l’oreille, erre, entre travail de mémoire et quête de sens, dans ce paradis perdu où la nature semble reprendre ses droits sur la civilisation.

Bajevic © Centre Pompidou, 2017, Audrey Laurans (1) bHistoire encore avec la lumineuse intervention de Charlotte Moth qui est allée puiser dans l’espace de dépôt d’œuvres d’art de la ville de Paris pour en tirer quatre statues en plâtre et en marbre qu’elle replace dans un autre contexte, sur un socle coloré, devant un mur courbé et dans le halo lumineux d’un disque en laiton qui reflète l’éclairage du plafond. Poussiéreuses, usées par le temps, fragmentaires, ses statues que rien ne semblait devoir réunir forment un nouveau paysage que le spectateur peut s’approprier et investir à sa guise et dans lequel il peut évoluer librement. Mais elles entrent en dialogue avec une vidéo, située de l’autre côté du mur, comme dans la coulisse, et qui montre en noir et blanc ce dépôt situé à Vitry d’où elles ont été extraites et où cohabitent des dizaines de statues ainsi laissées à l’abandon. En poursuivant ses recherches sur « la continuité de la sculpture dans l’architecture et l’image », Charlotte Moth fait le lien entre ses différents travaux et montre comment un simple déplacement peut être vecteur d’un autre monde, d’une réalité différente.

Histoire enfin avec la proposition plus conceptuelle de Vittorio Santoro .L’artiste suisse, d’origine italienne, intitule son œuvre : Une porte doit être ouverte ou non fermée et propose un parcours qui se poursuit en dehors du musée. Un puzzle en cuivre sur lequel le spectateur est invité à marcher indique d’ailleurs les autres lieux dans Paris où se poursuit l’installation, qui est constituée des drapeaux sur lesquels sont écrits des aphorismes tel que : « How someone becomes someone who speaks of the imaginary » (Comment quelqu’un devient quelqu’un qui parle d’imaginaire) ou « Aujourd’hui, je n’ai rien fait pour éviter l’inévitable ». Avec ce « rite initiatique » Vittorio Santoro entend sortir des lieux publics trop étriqués et amener le spectateur sur un lieu ouvert, « loin du langage où les contradictions entre le vécu et la pensée commencent à surgir ».

On le voit, la sélection du Prix Duchamp 2017 est ambitieuse et réussie. Pour être tout à fait honnête, mes préférences iraient plutôt vers les propositions poétiques et sensibles de Maja Bajevic et de Charlotte Moth. Mais force est de reconnaître que celle de Joana Hadjithomas et Khalil Joreige ne manque pas d’intelligence ni de pertinence et que celle de Vittorio Santoro, peut-être un peu trop cryptée, fait preuve d’astuce et de charme. Annonce du vainqueur le 16 octobre.

Brotherus_Passing Music for a Tree_1 bEn se rendant au Centre Pompidou, le spectateur ne pourra pas ne pas passer devant la toile monumentale et magique (The Arrival of Spring in Woldgate, East Yorshire, 2011), que le génial David Hockney vient d’offrir au Musée, puisqu’elle est présentée temporairement dans le forum. Mais en descendant au niveau -1, il pourra (et on ne saurait trop lui recommander) aller voir l’exposition dans la galerie de photographies dont l’accès est d’ailleurs gratuit. Il s’agit de la Carte blanche PMU qui a été remportée cette année par la photographe Elina Brotherus. Elina Brotherus, on l’avait quittée il y a quelque temps dans sa galerie gb agency (cf http://larepubliquedelart.com/la-boucle-est-bouclee/) ou plus récemment à la Maison populaire de Montpellier (cf http://larepubliquedelart.com/ugo-rondinone-au-coeur-des-elements/) à peine convalescente de douloureuses blessures personnelles qu’elle rendait publiques (l’impossibilité d’avoir un enfant). On la retrouve ici dans un registre radicalement différent, léger, ludique et parfois même franchement burlesque. En fait, une des conditions de ce concours est de travailler autour la notion de jeu (normal pour le PMU !) et Elina Brotherus y a répondu en revisitant toute une série de performances d’artistes faisant partie, pour la plupart, du mouvement « Fluxus », qu’elle a interprétées en compagnie de son amie danseuse Vera Nevanlinna et qu’elle a photographiées ou filmées.

Cela donne une série de photos de situations drôles, poétiques, toujours humoristiques, comme « Transporter une autre personne » (d’après Merce Cunningham), « Improviser avec du papier » (d’après Benjamin Patterson), « Regardez intensément la main de quelqu’un » (d’après Giuseppe Chiari) ou « Regardez-moi ça suffit » (d’après Ben). Ou des vidéos qui renvoient ironiquement à Duchamp (« Nu montant un escalier »), Walter de Maria (« Rampez sur la plage ») ou Fischli et Weiss (« Le cours des choses »). Bien sûr, on retrouve ce qu’on a toujours admiré chez l’artiste, son sens du cadrage, de la lumière, sa manière d’inscrire le personnage dans le paysage. Mais il y a la une liberté, une fantaisie, une audace qu’on ne lui a jamais connues. Comme si la contrainte l’avait libérée, comme si l’obligation de respecter un cahier des charges avait fait surgir des registres que l’on soupçonnait, mais qui ne s’étaient jamais exprimés de cette manière. Une nouvelle Elina Brotherus est née, qui donne la preuve que, tout en restant elle-même, elle a su complètement renouveler ses sources d’inspiration. On attend désormais la suite avec impatience…

 

-Prix Marcel Duchamp 2017 jusqu’au 8 janvier, Carte blanche PMU – Elina Brotherus jusqu’au 22 octobre au Centre Pompidou (www.centrepompidou.fr). Un beau catalogue a été publié en collaboration avec les Editions Filigrane (Format 190 x 250, anglais/français, 25€).

 

Images : Prix Marcel Duchamp 2017 Charlotte Moth, photo : Aurélien Mole ;  Prix Marcel Duchamp 2017 Maja Bajevic, photo : Audrey Laurans ; Elina Brotherus, Passing Music for a Tree, 2017, Photo, video , 70x93cm each , After Mieko Shiomi: Passing Music for a Tree, 1964, Pass by a tree or let some object pass by a tree, but each time differently.  Published in Ken Friedman, Owen Smith and Lauren Sawchyn (eds), The FluxusPerformanceWorkbook, a Performance Research e-publication 2002.

Cette entrée a été publiée dans Expositions.

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commentaires

3 Réponses pour En ce moment, au Centre…

Sergio dit: 30 septembre 2017 à 9 h 42 min

(Dernière photo) compte tenu de la position des doigts, à П/2 par rapport au clavier à droite, plus étendus à gauche, cette dernière doit jouer du piano et l’autre dactylographier…

Octavio dit: 4 octobre 2017 à 17 h 26 min

(Dernière photo). Selon moi, la première prend appui sur les épaules d’un garnement avec l’intention de lui botter le postérieur, tandis que la seconde se fait manucurer.

Sergio dit: 5 octobre 2017 à 9 h 20 min

Bon ; tant qu’aucune ne retourne la main pour demander de la galette, c’est encore no problemo…

C’est Philippe Bouvard qui adorait que les femmes lui caressent la tête, d’une part parce que ce n’est point désagréable, d’autre part parce qu’on est sûr, pendant ce temps-là, que la main ne va pas au portefeuille !

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