de Patrick Scemama

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La République de l'Art
Faut-il réhabiliter Robert Combas?

Faut-il réhabiliter Robert Combas?

Le sait-on ? Robert Combas est, avec Nan Goldin et Andres Serrano, l’artiste le plus représenté dans la collection Yvon Lambert, une collection que l’on associe surtout au minimalisme et à l’art conceptuel. Mais il faut se souvenir qu’au début des années 80, celui qui avait défendu Robert Ryman, Carl André ou Cy Twombly, prit un tournant à 360 degrés, au grand dam, parfois, des artistes historiques de sa galerie, en montrant les peintres de la Figuration libre – c’est le critique Bertrand Lamarche-Vadel qui avait ainsi baptisé le mouvement -, dont Combas était la figure de proue. Le début des années 80, en effet, à l’image de la société toute entière, marque une nouvelle période dans l’histoire de l’art, beaucoup plus hédoniste, beaucoup plus « fun », beaucoup plus tournée vers le marché et beaucoup moins revendicative que celle des années 70.  Yvon Lambert, qui a longtemps subi avec fascination les diktats idéologiques des artistes minimalistes, mais qui veut absolument suivre les préoccupations de son temps, ne laisse pas passer le train. Dès 1983, il expose Combas, mais aussi des artistes proches de cette renaissance de la peinture figurative tels que Jean-Charles Blais, Loïc Le Groumellec, Philippe Favier ou Miquel Barcelo.

Les expositions vont se succéder et remporter un très grand succès. Au point que Robert Combas sera même montré aux Etats-Unis, dans la très prestigieuse galerie de Leo Castelli. Au point aussi qu’Yvon Lambert, qui n’a jamais abandonné sa casquette de collectionneur, rassemblera un nombre impressionnant de pièces (plus de 250), en particulier des œuvres sur papier. Il faut dire que l’artiste est prodigue et qu’il peint sur tout ce qui lui tombe sous la main. Il faut dire aussi qu’entre les deux hommes naît une véritable amitié, qui fait qu’ils se fréquentent beaucoup en dehors de la galerie. Yvon Lambert, plutôt janséniste, est sous le charme de cette jeunesse turbulente, fêtarde et sans préjugés. Dans un texte du catalogue qui accompagne l’exposition qui se tient actuellement à Vence, Les Combas de Lambert, il explique : « J’avais le sentiment de respirer différemment, m’amusant de voir cette génération porter de l’attention à leurs tenues vestimentaires alors que, pendant quinze ans, nous devions toujours affirmer dans notre petit milieu de l’art que la mode était sœur du capitalisme et qu’il fallait être détaché de ces considérations d’apparence. Combas et ses copains me faisaient découvrir leur musique à l’image de leurs peintures. Là encore, nous étions loin des soirées musicales où nous devions nous recueillir en écoutant des cantates de Bach ou des expérimentations de musique contemporaine ».

Mais en 1990, lorsque le marché s’écoule, Robert Combas émet le souhait d’aller proposer ses œuvres à d’autres galeries et Yvon Lambert, qui préfère avoir l’exclusivité de ses artistes, met alors un terme à leur collaboration. L’artiste poursuit sa route, tandis que le marchand se tourne vers la photo et la vidéo, avec des artistes, justement, tels que Nan Goldin et Andres Serrano. Le cheminement de Combas devient plus erratique. On voit encore son travail dans de nombreuses galeries, mais pas toujours les meilleures et souvent au milieu de pièces qui sont à l’art ce que Paulo Coelho est à la littérature. Ses œuvres abondent, mais souvent se répètent. Surtout, l’époque a changé. La fête disco s’est éteinte dans les ravages de la drogue et du Sida et l’insouciance, la légèreté, l’aspect joyeux du peintre semblent soudain anachroniques dans un paysage dominé par la mort, le deuil et le repli sur soi (« l’hiver de l’amour », tel que l’appelait, à l’époque, une fameuse exposition organisée au Musée d’art moderne de la ville de Paris). Quant à sa côte en salles des ventes, elle fluctue, tantôt à la hausse, tantôt à la baisse, le nombre des œuvres proposé étant là encore important et les pièces pas toutes de la même qualité. On pense donc que le temps de Robert Combas a un peu passé et qu’il appartient à une certaine nostalgie. Mais en 2012, une rétrospective au Mac de Lyon, Greatest Hits, on commence par le début et on termine par la fin, remporte un grand succès et prouve que l’artiste n’a pas dit son dernier mot. Et cette année semble marquer son retour, puisque, outre l’exposition du Musée de Vence, on peut voir des œuvres dans l’exposition de Michel Houellebecq, Rester vivant (cf http://larepubliquedelart.com/avec-ou-sans-lautre/), au Palais de Tokyo et une grande exposition est annoncée au Grimaldi Forum de Monaco à partir du mois d’août.

Combas 4Une question se pose alors avec légitimité : faut-il réhabiliter Robert Combas et lui donner une place de choix dans l’histoire de l’art récente ? « Oui », aurait-on envie de répondre en voyant l’exposition qui a lieu dans la ville natale d’Yvon Lambert, qui présente tout un ensemble de pièces appartenant donc à la première période de l’artiste, depuis des portraits de ses proches jusqu’à de grands cycles comme celui consacré à la Guerre de Troie, et qui est une fête de la couleur, de la saturation du trait, une explosion de formes et de formats. Car plus que la peinture elle-même, ce qui fascine dans la démarche, c’est l’envie de peindre, cette force dionysiaque qui fait qu’il s’empare de tous les supports (toiles, mais aussi tissus imprimés, draps, taie d’oreiller, coussins, etc.) pour y apposer ses couleurs. Tout devient orgie à peinture. Il y a là un rouleau compresseur juvénile qui met sur le même plan les références à l’histoire de l’art (Matisse, Picasso, Miro) et la culture populaire, les histoires intimes avec les grands mythes, la liberté sexuelle avec le sacré (il y a même dans l’exposition un portait de Saint Lambert, le patron de Vence, qui était destiné à la cathédrale de la ville, mais que le conseil paroissial refusa), les revendications sociales et l’humour de collégien. Bref, une liberté absolue, à laquelle on ne peut rester insensible.

Mais « non », souhaite-t-on ajouter en étant un peu plus attentif à l’exposition. Car la rage de peindre ne fait pas de la bonne peinture pour autant, la technique reste souvent sommaire, la composition approximative et on réalise rapidement à quel point les principes mis en place par Combas (avec l’inscription de texte à l’intérieur de la toile, par exemple), ses côtés rock and roll, allaient devenir des procédés qu’il exploiterait jusqu’à plus soif (la suite de la carrière de l’artiste allait hélas le prouver). Surtout, quand on le compare avec les autres peintres de l’époque (Basquiat aux Etats-Unis, Kiefer et Baselitz en Allemagne, Barcelo en Espagne, pour n’en citer que quelques-uns), on se rend compte que son univers est certes sympathique, mais pauvre, sans réelle ampleur, qu’on en a vite fait le tour, que les blagues de potache lassent rapidement et les allusions aux copains vieillissent mal. Dans le catalogue déjà cité de l’exposition, Eric Mezil, directeur de la Collection Lambert et commissaire de l’exposition, signe un texte pour la justifier. Mais on sent bien à quel point il circonscrit l’œuvre de Robert Combas à une époque, comme si elle n’était qu’un produit de celle-ci et qu’elle n’avait, au fond, que la force du témoignage.

Les Combas de Lambert, jusqu’au 13 novembre au Musée de Vence, Fondation Emile Hugues, 2 place du Frêne, Vence (www.museedevence.com). Catalogue coédité avec les Editions de l’Amateur et reprenant tous les visuels de l’exposition, 190 pages, 32€

 

Images : Robert Combas, Enée descend aux enfers, 1988, acrylique sur toile, 270 x 202 cm, Donation Yvon Lambert à L’État français / Centre national des arts plastiques / Dépôt Collection Lambert, @ ADAGP, Paris, 2016 ; Portrait, Geneviève Boteilla, 1987, acrylique sur taie d’oreiller, 72 x 73,5 cm, Donation Yvon Lambert à L’État français / Centre national des arts plastiques / Dépôt Collection Lambert, @ ADAGP, Paris, 2016

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commentaires

7 Réponses pour Faut-il réhabiliter Robert Combas?

passou dit: 22 juillet 2016 à 6 h 59 min

C’est tellement vrai, hélas… Da,s cette histoire, ce qu’il y a à sauver, c’est la fidélité d’Yvon Lambert aux artistes qui ont fait sa galerie, quand bien même ceux-ci ne le lui seraient pas.

KPHB dit: 22 juillet 2016 à 9 h 03 min

La figuration libre inventée par Lamarche Vadel pour déstabiliser le marché de l’art était une supercherie qu’il a lui même dénoncée.
Quand à Michel Onfray, son peintre préféré (et ami) est Robert Combas, et le philosophe admire sa manière de peindre le nez sur la toile.
Un peintre sans recul donc et qui aurait dû « finir en beauté » en 1981 ! Toujours en mal de reconnaissance Robert ferait mieux de se taire.

xlew brioni-masset dit: 22 juillet 2016 à 17 h 56 min

La Réhabilitation, y-a-t-il des maisons de correction critique pour ça ? La génération Combas se serait presque plutôt « auto-habilitée », je pense qu’elle surfait sur la New Wave du temps, the message of the music was the real medium à l’époque.
Des hommes-artistes comme Combas le savaient très bien, pas la peine de lutter contre, il se contentaient d’illustrer.
L’entrée dans le génie avait peut-être un prix à l’époque, qui sait ? N’est pas Basquiat qui veut, et tant mieux.
Ceux-là sentaient intimement qu’il fallait consacrer une part importante des 24 heures d’une journée à la survie physique, par-delà les excès, plus ou moins mis en scène, n’est pas Pacadis qui sauve qui peut.
Robert Malaval avait beaucoup de choses à dire sur le sujet, hélas.
Les fringues, la sape, cela marquait son homme, c’était le moment historique où l’on franchissait peut-être le seuil d’homme à artiste sans s’en apercevoir, la fantastique queue d’un surréalisme du pauvre qui bâtit tant de fortunes, les producteurs de télé millionnaires néo-acheteurs d’art contemporain peuvent en témoigner (être contemporain de ces instants, tout en sachant que ce qui se vivait à New York était dix fois plus fort, plus tordu, que ce qui se passait à Paris, qu’une fois de plus l’école de NYC bouffait l’herbe sous le pied de l’école de Lutèce en matière de drogue et de Gay life, devait posséder son charme, vénéneux soit-il).
Comme vous le dites dans votre partie favorable au peintre, on nierait difficilement le pouvoir créateur de Combas, et comme le dit à son tour le commentateur KPHB, il s’étale depuis 1990, il cabotine (il faut le voir dans son atelier passer, en compagnie de son aide de vie, au grattage de guitare pendant quatorze secondes puis sauter sur l’escabeau et plaquer quelques aplats de peinturlure sur une toile en cours), c’est un trigger-happy du pinceau, la liesse est un gaufrage, après tout on ne critiquerait pas de la même façon un vieil acteur, un peintre, ça peint jusqu’au bout de sa nuit (l’ennui devient invisible, pour lui en tout cas).
Une façon aussi de constater aussi que les années septante et quatre-vingt sont décidément increvables.

loubachev dit: 25 juillet 2016 à 17 h 47 min

Les tableaux de Combas sont ce qu’on appelait naguère des croûtes. Ils sont aujourd’hui largement considérés comme des nullités. Mais ils ont valu un certain prix. Sa « réhabilitation » obéit à la logique du marché de l’art : le retour sur investissement. On essaie de regonfler la bulle en espérant que ça tiendra assez longtemps pour liquider les avoirs sans trop de perte.

Artishow dit: 2 septembre 2016 à 15 h 52 min

COMBAS c’est la suite de PICASSO
un tres grand peintre qui certe a eu des haut et des bas…
Allez voir l’expo au Grimaldi forum ou cette hiver a Avignon chez Lambert et au Palais des Papes…..peut etre changerez vous d’avis…
Laissez le temps au temps et les pendules de lhistoire de l’art se remettrons a lheure….

desmoulins dit: 16 septembre 2017 à 13 h 55 min

je n ai rien a ajouter a part que combas va devenir le plus grand artiste Français apres bien sur la disparition de soulage et ceux quien doute s en morderont bien les doigts! un grand peintre est tjrs en avance sur son temps et bien sur pour cela vivement critique par les novices

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