de Patrick Scemama

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La République de l'Art
Fernand Léger et l’objet

Fernand Léger et l’objet

Une des plus importantes expositions de cet hiver parisien aura été Le Surréalisme et l’objet (cf http://larepubliquedelart.com/lexposition-theatre/), qui a été présentée au Centre Pompidou. Son commissaire, Didier Ottinger, entendait y montrer comment les surréalistes, qui, pour la plupart, avaient adhéré au Parti Communiste, s’étaient senti obligés, dès 1927, de prendre davantage en compte le réel, qui constitue « le socle théorique et philosophique du communisme »,  en mettant l’objet quotidien au centre de leurs créations, pour en faire une alternative à la sculpture traditionnelle. Fernand Léger, bien sûr, n’y était pas présent, lui qui, après avoir donné une vision bien personnelle du cubisme, se définissait surtout comme un peintre « réaliste » en phase avec les éléments de la vie moderne. Pourtant l’exposition qui lui est consacrée actuellement dans son Musée de Biot, Reconstruire le réel, cherche à montrer que, si Léger est toujours resté fidèle aux principes formels qui étaient les siens, son œuvre n’était pas si imperméable que cela aux recherches des surréalistes. Il a d’ailleurs fait partie des artistes qui ont participé à l’exposition Artists in Exils en 1942 à la galerie Pierre Matisse de New York, et qui appartenaient en majorité au mouvement surréaliste (Masson, Tanguy, Matta, Breton, Ernst, etc).

C’est par le statut de l’objet que l’exposition, justement, cherche à faire le rapprochement entre Léger et ceux qui avaient surtout pour ambition d’exalter le rêve et l’inconscient. Un objet qui, à l’époque, triomphe et s’exhibe dans les vitrines, comme autant de signes de la modernité. Léger va s’y intéresser et créer toute une iconographie (parapluie, compas, boîtes d’allumettes, clefs surtout, mais aussi machine à écrire ou chapeau melon) qu’il va intégrer dans ses toiles et les confronter afin de créer ce qu’il appellera des « contrastes aigus ». Une des toiles les plus caractéristiques de cette époque est La Joconde aux clefs qui date de 1930 et que le peintre garda auprès de lui toute sa vie. Après avoir peint des clefs sur une toile, Léger eut le sentiment qu’il lui fallait y ajouter « quelque chose d’absolument contraire ». Il sortit de chez lui et vit dans une vitrine une reproduction de la Joconde. Aussitôt, il comprit que c’était le fameux tableau de Léonard de Vinci qui était le complément nécessaire, en plus d’une boîte de sardines. Ainsi, il créa un contraste suffisamment fort pour que les éléments peints retrouvent toute leur puissance évocatrice et créent un autre niveau de réalité, comme le faisaient les œuvres surréalistes, en particulier les collages.

24124L’exposition se divise en trois sections qui, selon les commissaires (ils sont cinq), correspondent aux trois manières qu’a eues Léger de traiter l’objet. Dans la première, qui est celle qui annonce le plus les artistes du Pop Art, l’objet est décontextualisé, comme mis en apesanteur dans une perspective souvent inversée et célébré pour sa valeur plastique, sur un fond coloré et monochrome (c’est la section à laquelle appartient La Joconde aux clefs, ainsi qu’une autre toile célèbre et spectaculaire, Adieu à New York, qui date de 1946). Dans la deuxième (« Biomorphisme »), l’intensité du monde moderne laisse place à la lenteur et à la rêverie et l’objet est davantage envisagé sous l’angle de la recherche scientifique et de l’agrandissement. Ses formes souples et molles (comme chez Dali et Tanguy) tendent alors vers l’abstraction. Dans la troisième, enfin, essentiellement constituée de dessins noir et blanc, l’objet retrouve tout son réalisme, mais c’est l’absolue minutie avec laquelle il est restitué, ainsi que la soustraction de l’univers dans lequel il apparaît normalement qui lui donnent toute son étrangeté. Il n’est pas sûr que le grand public soit très sensible à ces distinguos un brin savants, ni même qu’il s’intéresse au fait de savoir si Fernand Léger a un moment été proche des préoccupations surréalistes ou pas, mais il aura l’occasion de voir quelques très belles toiles et dessins de cet artiste majeur, qui toute sa vie aura cru au progrès et en l’homme.

Reconstruire le réel, jusqu’au 2 juin au Musée national Fernand Léger, chemin du Val de Pôme, 06410 Biot (www.grandpalais.fr). Un seconde partie de l’exposition se tiendra au Musée des Beaux-Arts de Nantes à partir du 20 juin.

Images : Fernand Léger, Adieu à New York, 1946, Huile sur toile, 130 x 62 cm, Paris, musée national d’art moderne – Centre Georges Pompidou © Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN-Grand Palais / Jacques Faujour / Adagp, Paris, 2014 ; Fernand Léger, Serrure, 1933, encre de chine sur papier, 32,8 x 39 cm, Paris musée national d’art moderne – Centre Georges Pompidou © Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN-Grand Palais / Jacqueline Hyde © Adagp, Paris 2014

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