de Patrick Scemama

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La République de l'Art
FIAC et plugs

FIAC et plugs

La FIAC vient de fermer ses portes avec ses fastes, ses grandeurs et, semble-t-il, un marché de l’art qui résiste très bien à la crise, qui serait même en plein expansion. Mais l’édition de cette année a été marquée par l’ouverture d’(OFF)ICIELLE, une foire bis organisée par la FIAC, mais se tenant à l’écart, à la Cité de la Mode et du Design, quai d’Austerlitz, dans le XIIIe arrondissement (un service de « batobus » permettait d’aller d’une foire à l’autre par voie fluviale). Les participants à cette foire étaient des galeries qui auraient aimé intégrer le Grand Palais, lieu de la manifestation-mère, mais dont les candidatures n’avaient pas été retenues. Les années précédentes, ils participaient à ces foires parallèles que sont Slick ou YIA Art Fair. Mais cette année, la FIAC, jugeant que ces foires n’étaient pas suffisamment de qualité pour proposer une offre alternative, a voulu fédérer elle-même cet autre marché, en prenant pour modèle « Liste », la très novatrice foire parallèle de Bâle, qui a fini elle-aussi par intégrer la foire principale.

Ce « siphonnage » s’est fait quelque peu au détriment des jeunes galeries présentes au Grand Palais. Car cette année, c’est à (OFF)ICIELLE – la manière d’écrire le nom est déjà explicité – qu’il fallait être, à (OFF)ICIELLE que se créait le buzz. Et cette tendance a été perceptible dès le vernissage, où se pressaient collectionneurs et « people », même si c’était davantage pour voir que pour acheter. Elle est significative aussi de la puissance du marché à faire feu de tout bois et à intégrer et à recycler ce qu’autrefois il rejetait, quitte à négliger ce qu’il chérissait hier. Mais à (OFF)ICIELLE, il y avait de bonnes galeries, comme les bruxellois Messen de Clercq,  les parisiens Jean Brolly, Joseph Tang  ou Alain Gutharc, les londoniens Ibid ou Limoncello, et même des galeries de province comme Melanierio de Nantes. Quant à la FIAC, elle est égale à elle-même et on peut jouer les blasés en se plaignant qu’on y fait peu de découvertes et qu’on n’y trouve que les stars qu’on voit un peu partout, il n’empêche que, lorsqu’on se retrouve sur certains stands comme celui, par exemple, de la Pace Gallery de New York, avec autour de soi, un mobile de Calder, une sculpture de Donald Judd, un volume Sol LeWitt, une sublime photo de Sujimoto, une toile d’Agnes Martin et un « cube » de Larry Bell, on ne boude pas son plaisir…

028Pourtant elle avait bien mal commencé, cette semaine folle de l’art contemporain, avec  le sabotage de l’œuvre que l’artiste californien Paul Mc Carthy avait érigée sur la Place Vendôme (Tree, une forme gonflable verte à mi-chemin entre l’arbre de Noël et le plug anal). Un sabotage que l’on ne peut que condamner, tant il révèle l’intolérance, l’étroitesse d’esprit et les méthodes de voyous de certains excités se revendiquant du sinistre « Printemps français » (dans un registre bien différent, un autre exemple du rapport à la culture d’une certaine droite extrême nous avait été donné à Hayange, avec l’histoire de la fontaine repeinte en bleu). Même, d’ailleurs, si l’on n’est pas un admirateur inconditionnel de cette œuvre certes ironique et drôle (et qui devait répondre à la forme phallique de la colonne Vendôme), mais à la portée tout de même limitée et un peu faussement provocatrice. Devant tant de violence, Mc Carthy, qui avait lui-même été directement agressé par un individu au moment où la sculpture était mise en place, a renoncé à la remonter. C’est une victoire pour le parti de l’ignorance et de la pudibonderie, mais c’est aussi malheureusement une victoire pour ceux pour qui l’art contemporain se résume à la provocation, au trash, au scandale. Et c’est bien ce qui gêne dans cette affaire : on aimerait se battre et se défendre pour que l’œuvre ait le droit d’exister (et on se doit de le faire), mais on aimerait aussi monter au créneau pour un travail qui fait preuve de davantage de consistance, qui n’est pas qu’une blague de potache.

Un même sentiment de malaise se dégage de la visite de Chocolate Factory, l’exposition que le même Mc Carthy propose pour la réouverture, après plusieurs années de travaux, de la Monnaie de Paris.  Dans les salons dorés de la vénérable institution, il a installé une véritable chocolaterie qui produit chaque jour une quantité massive de figurines représentant soit le même Tree que celui de la Place Vendôme, soit un Père Noël portant un sapin qui rappelle étrangement une autre forme de plug anal (une image récurrente dans le travail de l’artiste).  Dans un premier temps, ces figurines, que l’on voit fabriquer et emballer par deux chocolatières-performeuses  au look improbable de poupées sexy, sont stockées sagement sur des étagères qui envahissent les différents espaces d’exposition. Mais très vite, et compte tenu de l’abondance de la production, elles vont déborder, se multiplier et envahir jusqu’au chaos les pièces et les couloirs (et avec elles, l’odeur entêtante du cacao). Il sera alors temps de les fondre et d’en refaire de nouvelles qui, à leur tour, prendront place sur les étagères jusqu’à l’étouffement, et qu’il faudra encore refondre comme dans un cycle infernal et sans fin…

DSC_8207On le voit, l’idée est pertinente, surtout dans l’institution qui l’accueille. Car c’est bien un parallèle avec les pièces de monnaie que celle-ci a pour vocation de fabriquer qu’elle propose. Cet argent qui sans cesse s’écoule, se stocke, s’accumule et qu’il faut fondre à un moment donné pour en faire du nouveau. Mais un argent qui n’est pas neutre, qui a une couleur, celle du chocolat, qui est aussi celle de la merde. Car c’est bien aussi ce qu’entend dénoncer ce punk de Mc Carthy, le pourrissement de la société de consommation, l’envers sordide du rêve occidental et plus particulièrement américain. Pour renforcer ce sentiment d’absurdité et de grotesque, il a aussi réalisé toute une série de vidéos qui sont projetées sur les murs de la Monnaie et dans lesquelles on le voit écrire rageusement les insultes que lui a proférées son agresseur de la Place Vendôme : « Fucking américain, vous avez insulté la France, rentrez chez vous, etc » (à l’origine, le projet, qui a déjà été présenté dans une galerie newyorkaise était différent, mais Mc Carthy a utilisé l’incident parisien pour repenser l’exposition).

Belle idée, donc, même si plus très originale, mais qui ne suffit pas à faire une exposition, surtout dans un espace aussi important que celui de la Monnaie de Paris. Car une fois qu’on l’a comprise et qu’on en a vérifié la justesse, on erre un peu en s’ennuyant dans les salles qui ne proposent rien d’autres que les figurines en chocolat alignées en rang d’oignon sur les étagères. Et idée un peu gênante quand même quand on sait que cette dénonciation du monde capitaliste se termine par un merchandising puissant, puisqu’on peut acheter, au prix de 50 euros, une de ces figurines en chocolat consommable et ou des médailles de la Monnaie frappées du même motif ambigu. On peut se dire, bien sûr, que ce cynisme de l’artiste et de l’institution qui l’accueille fait partie de la stratégie mise en place pour dénoncer le cynisme du monde capitaliste, mais on peut aussi être las de cette forme d’art un peu datée qui, sous prétexte de mettre à mal la société des loisirs et du spectacle, produit des oeuvres qui lui ressemblent et utilisent les mêmes règles de fonctionnement. Et on peut préférer alors aller voir une exposition comme celle du FRAC-Lorraine dont j’ai parlé récemment et dans laquelle interviennent des artistes qui, avec peu de moyens et moins de notoriété, ne se contentent pas de dénoncer, mais  travaillent de manière positive à un monde meilleur.

Chocolate Factory, jusqu’au 4 janvier à la Monnaie de Paris, 11 quai Conti 75006 Paris (www.monnaiedeparis.fr)

Images : 1 et 3, Chocolate Factory, Paul McCarthy, Monnaie de Paris ©Marc Domage Courtesy de l’artiste et Galerie Hauser & Wirth ; 2, vue de la FIAC au Grand Palais, avec au premier plan, le stand de la Galerie Yvon Lambert qui ferme ses portes cette année. –

 

 

Cette entrée a été publiée dans Expositions.

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commentaires

4 Réponses pour FIAC et plugs

JMS dit :

Effarant article moralisateur ( travailler de façon positive à un monde meilleur !) qui ne nous donne même pas la compréhension profonde du phénomène McCarty et de l’ académisme ringard de ses propositions que l’ on ose à peine à qualifier d’ esthétique.
C’ est le degré zéro que la provocation duchampienne, qui elle est infiniment érotiquement complexe et rêve « volutionnaire ».
L’ art de McCarthy est un ballon bourré de poncifs, duchampien au plus petit dénominateur commun.
Là est le malaise profond et irréversible de cette pratique académique et datée.
Cette forme d’ art n’ étronne plus personne à part les extrémistes bornés et surtout pas nos milliardaires qui en font des produits financiers souvent toxiquement spéculatifs.

JMS dit :

C’ est le degré zéro DE la provocation duchampienne…

J’ai un peu de mal à comprendre votre réaction, parce que je n’ai pas l’impression de dire le contraire (même si je le dis de manière moins radicale) dans mon article.

JMS dit :

La pratique totalitaire, d’ une extrême violence d’ un art qui ne se partage plus ( communauté d’ adhésion ) mais qui s’ impose autoritairement au public ne passe plus.
Les actionnistes viennois dont se réclame McCarthy, pour certains d’ entre eux, ont fini en secte et avec des sanctions pénales pour violence pour certains…

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