de Patrick Scemama

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La République de l'Art
Hammershøi et Vuillard, intérieurs contrastés

Hammershøi et Vuillard, intérieurs contrastés

Une fois n’est pas coutume : parlons d’un art qui n’est pas contemporain, mais qui a beaucoup influencé les contemporains. Je veux évoquer les expositions Hammershøi et Les Nabis et le décor qui se tiennent respectivement au Musée Jacquemart André et au Musée du Luxembourg. Vilhelm Hammershøi -faut-il le rappeler ?- est un peintre danois né en 1864, dans une famille bourgeoise ouverte à la culture, et mort en 1916. Très jeune, il manifeste des dons pour le dessin et ses parents l’encouragent dans cette voie (son frère est également peintre). Après des études à l’Académie royale des Beaux-Arts  de Copenhague, il voyage en Hollande et en Belgique et passe quelques temps à Paris où il expose même chez le célèbre marchand des impressionnistes, Durand-Ruel. Un de ses tableaux les plus importants, Cinq portraits, qui représente son cercle d’amis proche, fait scandale lorsqu’il est montré pour la première fois en 1902, parce qu’il ne correspond en rien à une réunion amicale : les personnages y regardent chacun dans une direction différente, ils n’ont aucune interaction entre eux et le personnage les plus à droite exhibe même ses semelles de chaussures au premier plan. Mais Hammershøi est soutenu par de nombreux collectionneurs (dont Diaghilev qui lui achète deux tableaux non retrouvés à ce jour), il vit confortablement et a une reconnaissance institutionnelle (le Musée des Offices de Florence lui commande même un autoportrait pour sa fameuse collection). Il meurt à 52 ans d’un cancer de la gorge et, après sa mort, tombe progressivement dans l’oubli. En France, on ne le découvre véritablement qu’en 1997, à l’occasion de la rétrospective organisée par le Musée d’Orsay. Et depuis, il n’avait eu droit à aucune autre exposition, alors que l’intérêt pour son travail est allé croissant un peu partout.

Celui-ci n’a rien de révolutionnaire. Il s’inscrit dans la tradition et aborde tous les chemins balisés de l’histoire de l’art : le portrait, le nu, le paysage, les vues d’intérieur, etc. Pourtant, il s’en démarque aussi de manière singulière en traitant tous ces thèmes sur un registre différent. A une époque, en effet, où on avait tendance à l’accumulation et à la décoration, Hammershøi va à l’essentiel, simplifie et enlève, ce qui est très moderne. Lorsqu’il peint un personnage, par exemple, il le peint de dos (le plus souvent sa femme Ida qui a été son principal modèle) ou dans une posture qui empêche toute communication avec le spectateur. Lorsqu’il peint un nu, il lui enlève toute sensualité et le restitue presque de manière clinique. Lorsqu’il peint un paysage, il supprime tout élément anecdotique, au point que certains sujets, comme l’église Saint-Pierre de Copenhague, qui est pourtant un des monuments les plus anciens de la ville, apparaissent comme surgissant en pleine campagne. Et il le fait avec une palette réduite, qui privilégie les tons froids, les blancs, les noirs, les gris, les beiges et toutes les couleurs intermédiaires et fondent le tout dans une sorte de brume.

Il en va de même avec ses intérieurs, qui sont sûrement la partie la plus connue de son œuvre et qui font penser à Vermeer. Là, les murs sont nus ou presque (contrairement à ceux, surchargés, des maisons bourgeoises de l’époque), les portes s’ouvrent sur d’autres pièces, dans un jeu de perspective très subtil, les espaces sont vides de toutes présence humaine et si quelqu’un y apparait (Ida), c’est toujours de dos ou se livrant à une activité que l’on peut déchiffrer. Seule la lumière importe et le silence qui règne dans ces lieux mystérieux. En fait, ce qui intéresse Hammershøi, c’est la composition du tableau, la manière dont il se structure avec ses verticales et ses horizontales, la manière dont les lignes se combinent. C’est un peintre géométrique, qui refuse toute narration et toute anecdote, et c’est ce que met en avant Jean-Loup Champion, le commissaire de l’exposition du Musée Jacquemart André, qui a voulu le resituer dans son contexte et qui, à côté de ses propres œuvres, montrent celles de ses proches, son ami Carl Holsøe et son beau-frère Peter Ilsted : on y voit les mêmes sujets, à savoir des intérieurs de maisons bourgeoises (sujet couramment traité à l’époque), mais envisagés de manière plus chaleureuse et plus rassurante, plus traditionnelle aussi. Pour preuve : lorsque Ilsted et Hammershøi exposèrent à Paris, lors de l’Exposition Universelle de 1900, l’Etat acheta un « intérieur » du premier, alors qu’aucune des onze toiles du second ne trouva preneur.

C’est cette radicalité qui fascine encore aujourd’hui, cette manière de refuser toute psychologie ou toute concession pour se concentrer sur l’espace propre de la peinture. Hammershøi était novateur, pas seulement dans sa capacité à faire en sorte que ses personnages s’effacent dans ses compositions pour que la ligne prédomine, mais aussi dans sa pratique même de son art. C’est ainsi, par exemple, qu’il n’a jamais eu d’atelier, mais a peint dans le même appartement qu’il a occupé pendant la plus grande partie de sa vie à Copenhague, au 30 Strandgade, en déplaçant les meubles et en recomposant les espaces comme bon lui semblait (on a le sentiment qu’il s’agit de lieux à chaque fois différents, alors que, quand on y prête attention, on retrouve les mêmes meubles d’une toile à l’autre). Cette pratique anticipe celles d’artistes contemporains comme Gregor Schneider, par exemple, qui a passé son temps à transformer son espace de vie, ou Mathieu Cherkit, qui ne peint jamais, mais sous différents angles, que la maison qu’il occupe avec sa famille à Saint-Cloud. Enfin les univers qu’il met en scène, d’un silence et d’une solitude que l’on peut trouver métaphysique, mais qui peuvent aussi se révéler anxiogènes, trouvent un écho particulier dans notre sensibilité contemporaine : ils annoncent la mélancolie et le spleen des toiles de Hopper tout autant que l’inquiétante étrangeté et la froideur des photos d’un Gregory Crewdson.

Hammershøi a-t-il vu, lors de ses séjours à Paris, les toiles de Vuillard ? On ne le sait. Mais les deux artistes ont de nombreux points communs, comme le goût des intérieurs et des lieux clos, l’amour de Strinberg et d’Ibsen, considérés alors comme les plus grands auteurs dramatiques et pour les pièces desquels Vuillard créait des décors au Théâtre de l’œuvre, le fait de ne laisser aucune individualité aux personnages qu’ils intègrent complètement au cadre environnant. Pourtant, ils y parviennent par des moyens complètement différents, le premier par l’épure et la simplification, le second, au contraire, dans la surcharge et le rajout décoratif qui fait que le personnage se fond dans le bouquet de fleurs ou le papier peint. C’est ce que montre l’exposition Les Nabis et le décor qui se tient au Musée du Luxembourg. On y voit en particulier les incroyables panneaux que Vuillard réalisa pour l’appartement du médecin Vaquez et qui sont conservés aujourd’hui au Petit Palais à Paris. Là, les jeunes femmes qui se livrent à des activités domestiques ne font plus qu’un avec le cadre dans lequel elles évoluent et qui semble les absorber complètement. Mais on y trouve aussi de magnifiques panneaux de Bonnard, de toiles et des cycles narratifs de Maurice Denis (d’in intérêt inégal) ou des tapisseries de Maillol et des peintures de Sérusier.

Mais l’intérêt de l’exposition est aussi de montrer à quel point les Nabis, avant le Bauhaus, voulurent abattre la frontière entre les beaux-arts et les arts appliqués. Chez eux, pas de hiérarchie entre les tableaux et les panneaux décoratifs, les vitraux, les paravents ou les assiettes peintes. Le tout dans l’esprit des estampes japonaises qui les fascinaient et avec la volonté que le plus grand nombre puisse faire entrer l’art dans sa vie. Ranson et Maurice Denis, d’ailleurs, créèrent des projets de papier peint qui ne furent pas commercialisés, mais que la RMN a eu la bonne idée de produire en rouleaux qu’elle vend dans sa boutique (on peut ainsi avoir un mur « nabi » à la maison). Une politique du multiple dont se souviendront les artistes contemporains et en particulier ceux du Pop.

Hammershøi, le maître de la peinture danoise, jusqu’au 22 juillet au Musée Jacquemart André, 158 bld Haussman 75008 Paris (www.musee-jacquemart-andre.com)

Les Nabis et le décor, jusqu’au 30 juin au Musée du Luxembourg, 19 rue Vaugirard  75006 Paris (www.grandpalais.fr)

 

Images : Vilhelm Hammershøi : 1, Rayon de soleil dans le salon, III, 1903, huile sur toile, 54 x 66 cm, Stockholm Nationalmuseum, Suède. Photo : Erik Cornelius/Nationalmuseum ; 2, Intérieur, Strandgade 30, 1901, huile sur toile, 66 x 53 cm, Francfort-sur-le-Main, Städel Museum, propriété du Städelschen Miseums-Verein e.V. © Städel Museum – ARTOTHEK ; Edouard Vuillard, Personnages dans un intérieur, L’Intimité, 1896, peinture à la colle sur toile, 212 x 155 cm, Paris Petit Palais, Musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris© Petit Palais/Roger-Viollet

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commentaires

4 Réponses pour Hammershøi et Vuillard, intérieurs contrastés

Gascon dit: à

J’adore Hammershoi, ce peintre du vide et de la mélancolie. je n’aurais pas eu l’idée de l’associer à Vuillard.

Patrick Scemama dit: à

C’est vrai qu’il peut sembler surprenant de rapprocher Hammershoi et Vuillard, pourtant les deux arrivent à des résultats identiques (la dissolution du personnage dans le décor environnant) avec des moyens radicalement opposés.

AR dit: à

Je découvre l’article en retard alors que d’ordinaire je lis vos billets à mesure, bien que n’ayant pas les reins pour les commenter. .magnifique ! Votre association, étonnante, fonctionne.. et votre manière d’évoquer Hammershoi, anticipation de peintres contemporains tels Cherkit ou Hopper est belle à lire et éclairante.
Bien à vous.

Patrick Scemama dit: à

Merci beaucoup

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