de Patrick Scemama

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La République de l'Art
Harold Ancart, Claire Tabouret, expérimentations picturales

Harold Ancart, Claire Tabouret, expérimentations picturales

Les peintres ont souvent besoin d’expérimenter, de se confronter à d’autres médiums, d’utiliser d’autres matériaux pour prolonger leur recherche picturale. Mais les découvertes naissent souvent par accident ou par hasard, un peu comme les « papiers découpés » que Matisse réalisa parce qu’il était malade et qu’il était moins fatiguant pour lui de découper dans de grandes feuilles de papier de couleur que d’utiliser ses pinceaux. C’est ainsi qu’Harold Ancart, ce peintre belge qui vit à New York et qui n’avait jamais eu d’exposition personnelle à Paris alors qu’il est une star du marché, eu envie, un jour de l’été 2017, d’aller se baigner. Mais son assistant lui fit remarquer que, compte tenu de la configuration de la Grande Pomme, il était difficile de trouver une piscine. Ils décidèrent donc d’en fabriquer une à partir de restes de mousse trouvés dans l’atelier. Bien sûr, il n’était pas question de s’y baigner, mais le seul fait de la concevoir avait quelque chose de rafraichissant, un peu comme la « Piscine » que le même Matisse, souffrant de la chaleur, voulut créer un jour…à partir de papiers découpés (on peut toujours la voir aujourd’hui au Musée Matisse de Nice).

Bientôt, Harold Ancart trouva que cette piscine en mousse qui avait été produite par jeu pourrait être un support à son travail pictural. Il en fit donc d’autres, en béton cette fois, pour lesquelles il imagina des bassins de différentes formes, le tout restant toujours assez simple, avec un plateau, des escaliers et des excavations de différentes profondeurs. Il s’agit d’un hommage à l’architecture, car l’artiste s’inspire autant de piscines qu’il a pu voir (et Dieu sait si les Américains ne sont pas en reste concernant la forme des piscines !) que d’autres qui sont le pur fruit de son imagination. Et il s’agit d’un hommage à l’histoire de l’art, car il ne s’est pas contenté de peindre les piscines en bleu pour en imiter les couleurs naturelles, mais a utilisé de nombreuses couleurs, peignant parfois la tranche dans une couleur différente du reste. Ainsi, si le nom de David Hockney vient directement à l’esprit lorsqu’on parle de piscine (mais ce qui intéresse Hockney, c’est la mouvement de l’eau, alors qu’Harold Ancart privilégie la structure), on voit par exemple dans une pièce à dominante rouge une référence explicite à Josef Albers, qui bénéficie actuellement d’une très belle exposition au Musée d’art moderne (Une rentrée sous le signe du Bauhaus – La République de l’Art (larepubliquedelart.com)) et dont certains travaux seront mis en regard avec ces piscines sur le stand de la galerie Zwirner à la Fiac.

Dans l’espace parisien de la galerie, sous la verrière, l’artiste a choisi de ne montrer que ce type d’oeuvres, avec, sur les murs, une couche de peinture qui rappelle le niveau de l’eau et abaisse le regard. Cela pourrait sembler téméraire pour une première exposition parisienne (même si quelques peintures sont quand même présentes dans l’accrochage), si ces pièces n’étaient un prolongement direct de son travail. Harold Ancart envisage en effet sa peinture comme une voyage, une exploration dans laquelle l’œil doit se perdre et ces sculptures, loin de le réduire, lui offre au contraire une troisième dimension. Il a d’ailleurs intitulé l’exposition La Grande Profondeur, comme pour souligner que ces pièces ne sont pas des anecdotes dans sa trajectoire. « La Grande profondeur s’oppose à la petite profondeur des piscines, explique-t-il. On peut à juste titre argumenter que ces sculptures sont peu profondes. Cependant, ces sculptures sont peintes. Une chose peinte ne se voit-elle pas automatiquement accorder une profondeur infinie ? ». Réponse plongeante à la galerie.

Claire Tabouret est elle aussi depuis quelques mois une star du marché (on ne s’en plaindra pas, les artistes français sont trop peu nombreux à faire de belles enchères pour ne pas saluer les siennes). Et elle aussi aime à expérimenter. Elle a déjà eu recours au monotype, à la peinture sur tissu ou sur voiles ou à la sculpture peinte, mais elle franchit un nouveau cap aujourd’hui en présentant, à la galerie Perrotin, des peintures sur fourrure synthétique de couleur flashy, rouge, mauve ou encore vert. Il s’agit de grands paysages inspirés de peintres qu’elle aime (Morandi, Bonnard, Hodler, entre autres) ou plutôt du souvenir qu’elle en a (c’est la raison pour laquelle elle intitule l’exposition Paysages intérieurs) peints sur cette matière si étrange, qui rappelle la première couche fluo qu’elle appose à ses tableaux, mais avec ce volume, cet aspect pelucheux qui leur donnent presque une tridimensionnalité et témoignent du corps à corps violent  qui a dû avoir lieu lors de l’acte même de recouvrement (on se pose d’ailleurs la question de la conservation sur un support aussi peu adapté). Surtout, l’artiste parvient à retrouver toute la gamme chromatique dont elle se sert habituellement et les contrastes saisissants dont elle a le secret. Il y a bien sûr un côté californien dans cette inspiration (elle est désormais basée à Los Angeles), qui fait lui aussi penser à Hockney et qu’elle avait déjà mis en avant dans des œuvres sur papier (je pense en particulier à l’exposition qu’elle avait présentée à la Friche de Mai à Marseille et dans laquelle elle évoquait l’Ouest américain). Mais elle prouve surtout à quel point elle est en mesure de se renouveler et d’élargir sa pratique, comme en témoignent aussi les poteries peintes et les plus classiques variations autour du bouquet de fleur présentées dans la même exposition.

A noter que Claire Tabouret, décidément à l’honneur cet automne, présente aussi une très belle exposition de peintures sur toile cette fois et de sculptures à la galerie Almine Rech et que le Musée Picasso accueille aussi une fontaine en bronze, Baigneuse assise, qui s’inspire des Trois femmes à la fontaine du maître espagnol, œuvre emblématique du musée. A noter aussi qu’en matière de bonne peinture, et sans qu’il s’agisse là d’expérimentations, Jean Claracq présente au Musée Delacroix, dans le cadre de la Fiac hors les murs, une série de petits tableaux qui entrent en dialogue avec des œuvres de l’artiste romantique pour exprimer avec virtuosité un même sentiment de solitude et d’incommunicabilité.

-Harold Ancart, La Grande Profondeur, jusqu’au 20 novembre à la galerie David Zwirner, 108 rue Vieille-du-Temple 75003 Paris (www.zwirner.com)

-Claire Tabouret, Paysages intérieurs, jusqu’au 18 décembre à la galerie Perrotin, 78 rue de Turenne 75003 Paris (www.perrotin.com)

Images ; Harold Ancart, Untitled, 2020 © Harold Ancart/ SABAM, Brussels Courtesy the artist and David Zwirner; Untitled, 2020 © Harold Ancart/ SABAM, Brussels Courtesy the artist and David Zwirner ; Claire Tabouret, To be titled, 2021 Acrylic on fabric – 213.4 x 365.8 cm | 84 1/16 x 144 1/16 inch (overall) Courtesy Almine Rech and Perrotin

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