de Patrick Scemama

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La République de l'Art
Henri Langlois, passeur d’artistes

Henri Langlois, passeur d’artistes

La Cinémathèque française rend hommage à Henri Langlois, son fondateur, qui aurait eu 100 ans cette année. Cet hommage se traduit bien sûr par la projection de nombreux films que Langlois a aimés et défendus, mais aussi par une exposition, Le Musée imaginaire d’Henri Langlois, qui montre les liens que l’homme de cinéma a toujours entretenus avec les arts plastiques. Car tout au long de sa vie, il a été proche des artistes de son temps, il a imaginé la manière dont le cinéma pouvait nourrir les autres arts (et réciproquement) et a échangé avec eux (d’où une abondante correspondance, en partie montrée ici). Lui-même a réalisé un court-métrage expérimental, Le Métro, en collaboration avec Georges Franju, sous l’influence des photos urbaines de Germaine Krull. Et il a toujours été attaché au cinéma non narratif, celui des Surréalistes aussi bien que celui de l’avant-garde des années 70 (Warhol, Robert Breer, Kenneth Anger, Jonas Mekas). Enfin, dans sa manière de programmer les films en les confrontant, les juxtaposant, sans ordre chronologique, pour aboutir à des associations d’idées qui relèvent de l’écriture automatique, il n’a pas seulement ouvert la voie aux Histoire(s) du cinéma de Jean-Luc Godard, mais aussi à la manière d’accrocher les œuvres dans les musées aujourd’hui (que l’on songe, par exemple, à l’accrochage de collections permanentes de la Tate Modern de Londres).

29- Fernand Léger CHARLOT CUBISTE 1924Outre un rappel en images de la vie passionnée de Langlois, l’exposition présente aussi bien des œuvres qui ont été réalisées en son hommage (une peinture d’Alechinsky, un montage de Jean-Jacques Lebel, une photo de Cartier-Bresson « détournée » par César, une pièce de Rosa Barba), que des œuvres appartenant à la collection de la Cinémathèque ou en lien avec les films présentés. On y voit donc, entre autres, des Fernand Léger (dont un magnifique « Charlot cubiste ») en lien avec Ballet mécanique, le film réalisé par le peintre, que Langlois tenait pour un véritable chef-d’œuvre  et qu’il mettait en parallèle avec les films de DzigaVertov, ou de sublimes Picabia (dont Optophone II, qui pourrait avoir été peint pour servir d’affiche à un film d’Hitchcock) en relation bien sûr avec Entr’acte, le court métrage réalisé avec René Clair pour les Ballets suédois. Mais des films de Man Ray, de Hans Richter et des constructivistes russes, bref de tous les artistes cinéastes, sont aussi projetés, des œuvres de Chagall, de Miro, de Max Ernst ou de Gino Severini (dont une grande fresque que Langlois avait fait accrocher à l’entrée de la Cinémathèque) sont présentées et Marcel Duchamp est aussi présent à travers sa série de Rotoreliefs. En fait, ce sont tous les créateurs fascinés par le mouvement du monde moderne qui figurent là, ceux qui voyaient en quoi le rythme, la vitesse et l’idée de montage qui sont l’essence du cinéma pouvaient faire écho à leur travail.

Plus près de nous, c’est l’underground des années 70 qui dialogue avec de grandes peintures pop représentant quelques-unes de ses icônes (Philippe Garrel ou Pierre Clémenti nu) ou des esquisses de Vasarely, à qui Langlois avait demandé de dessiner l’emblème de son Musée du Cinéma avec un « M » et un « C » enchevêtrés.  Les « nouveaux réalistes » ont aussi leur place à travers des œuvres de Rotella ou de Villeglé sur lesquelles figurent des traces d’affiches relatives à la Cinémathèque et Pierre Bismuth montre ses photos de stars sur lesquelles il a reproduit, au marqueur, le mouvement effectué par leurs mains. Enfin des dessins de Langlois lui-même sont présentés : on pourrait croire que ce sont des motifs décoratifs orientaux, alors qu’il s’agit en fait d’organigrammes très précis que le patron de la Cinémathèque imaginait pour définir le fonctionnement idéal de cette institution qu’il a tellement aimée et sur laquelle il a laissé une si forte empreinte.

39- Mimmo Rotella, La Storia del cinema (1991) copy ADAGPMais s’il ne fallait qu’une raison pour aller voir cette passionnante exposition, ce serait la présence en son sein de films que Langlois a tournés sur les artistes (il envisageait même un moment de concurrencer le Festival de Cannes en créant un festival de films d’art à… Antibes). On y voit, par exemple, Calder faire bouger toute une série de petits personnages mobiles qui appartiennent au monde du cirque avec un plaisir non dissimulé. Et surtout on y voit Matisse (c’est Frédéric Rossif qui tenait la caméra) découper avec une assurance stupéfiante ses fameux « papiers » et demander à une assistante de les placer dans la composition. Et comme sont montrées, à côté, les planches du célèbre livre Jazz, on a soudain l’impression de pénétrer l’intimité du travail du maître, d’en être le témoin privilégié. Rien que pour ces quelques minutes rares et parce que rien n’est plus stimulant que lorsque les arts s’entremêlent et se répondent, il faut prendre le chemin de la Cinémathèque et en profiter pour visiter l’audacieux bâtiment construit par Frank Gehry.

Le Musée imaginaire d’Henri Langlois, jusqu’au 3 août à la Cinémathèque française, 51 rue de Bercy, 75012 Paris (www.cinematheque.fr). A l’occasion de l’exposition, un très beau catalogue est publié en coédition par les Editions Flammarion et la Cinémathèque, avec des textes de Pierre Alechinsky, Isabella Rossellini, Kenneth Anger, Benoit Jacquot, Luc Moullet, entre autres, et des reproductions de la plupart des œuvres exposées (240 pages, 250 illustrations, 45€)

Images : Francis Picabia Optophone II, 1921-1922 Musée d’Art moderne de la Ville de Paris © ADAGP, Paris 2014 ; Fernand Léger CHARLOT CUBISTE 1924 © ADAGP, Paris 2014 ; Mimmo Rotella, La Storia del cinema (1991) © ADAGP, Paris 2014

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