de Patrick Scemama

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La République de l'Art
Houseago et Schütte, les deux Thomas, sculpteurs monumentaux

Houseago et Schütte, les deux Thomas, sculpteurs monumentaux

Dans la sculpture contemporaine, les artistes qui s’attaquent à des formats monumentaux ne sont pas légion. Il faut une force psychologique pour se confronter à l’héritage de l’histoire de l’art et se lancer dans une aventure, souvent coûteuse et longue, qui ne permet aucun droit à l’erreur. Et une force physique pour aborder la matière, surtout si l’artiste s’y implique directement, qu’il ne délègue rien et que la trace de sa main y est présente. C’est le cas de Thomas Houseago, ce sculpteur anglais né à Leeds, dans une famille modeste, qui pratiqua très tôt le dessin et qui eut la révélation de sa vocation en visitant l’exposition Late Picasso à la Tate Gallery de Londres et en voyant les images de la célèbre performance de Beuys, Comment expliquer les tableaux à un lièvre mort. Le jeune homme, qui obtint une bourse pour étudier au Central Saint Martins College of Art and Design de Londres, voyagea d’abord en Europe pour compléter sa formation et faire ses premiers pas dans le monde de l’art. Puis il décida de tout recommencer et d’aller s’installer, en 2003, à Los Angeles, où il travailla d’abord comme ouvrier en bâtiment pour subvenir à ses besoins. Dans cet Ouest américain, ce pays des grands espaces, il trouva un atelier où il vit encore maintenant et où il pût réaliser des sculptures au format qui convenait à son tempérament de géant.

De lui, on avait surtout pu voir L’Homme pressé, cet impressionnant colosse de bronze présenté devant le Palazzo Grassi, à Venise, sur le Grand Canal, lors de la Biennale 2011. Et d’autres sculptures monumentales dans les expositions consacrées à la Collection Pinault, comme celle qui s’est tenue à Rennes l’été dernier, au Couvent des Jacobins, Debout ! (est-il nécessaire de préciser que François Pinault est un de ses importants soutiens?). Des œuvres imposantes et qui frappaient l’imagination, sortes d’hybridations entre des figures de l’art moderne (entre autres celles des cubistes tels que Lipchitz ou Laurens) et des héros de la culture populaire (l’incroyable Hulk ou d’autres personnages de bandes dessinées). Mais aucune rétrospective, en France, n’avait permis de prendre la mesure exacte de son travail.

C’est ce que fait Almost Human, l’exposition qui se tient actuellement dans les grandes salles du Musée d’art moderne de la ville de Paris actuellement en travaux et qui dialogue avec l’architecture du lieu. Dans une première salle, on y voit les sculptures anthropomorphes en plâtre des débuts qui fourmillent de références (Henry Moore, Picabia, Jacob Epstein). Dans la deuxième, ce sont les œuvres intermédiaires, moins figuratives et qui demandent davantage une participation du spectateur qui sont présentées. La troisième, la plus monumentale, est consacrée aux démons et à tous les esprits cauchemardesques qui ont longtemps hanté la psyché du jeune garçon, traumatisé, entre autres, par la violence d’un père alcoolique. Y sont montrés L’Homme pressé, mais aussi une importante sculpture horizontale, Wood Skeleton I (Father), ainsi qu’un ensemble de peintures noires, Black Paintings, qui témoigne de l’autre activité, picturale, de l’artiste. Enfin, une quatrième renvoie à l’atelier et à la performance qui est à l’origine du travail de Thomas Houseago. Dans cette salle est présentée une pièce de grande dimension, Cast Studio, qui a été réalisée spécialement pour l’exposition, et qui est une sorte d’estrade en argile sur laquelle se sont déroulées différentes actions, telles qu’y manger, y dormir dans un lit ou y discuter avec des amis. Des proches de l’artiste vivant à Los Angeles, Brad Pitt et David Hockney, entre autres, ont été conviés à y participer  et un film réalisé par son épouse le montre, à demi-nu, se confronter à la matière, dans un rituel primitif et sauvage que ne renierait pas, par exemple, un Barceló.

Cette rétrospective permet donc de voir tous les aspects de l’œuvre de Houseago, mais aussi toutes ses techniques, car si l’on connaissait son travail sur le plâtre ou le bronze, on y découvre son travail sur le bois, qu’il découpe à la scie, dans une rage expressionniste qui rappelle les sculptures de Baselitz. Et elle permet aussi de mesurer l’ambiguïté, tant de l’œuvre que du personnage, car si les pièces s’imposent par leur monumentalité, elles portent aussi souvent la trace de leur processus de fabrication et révèlent ainsi la fragilité de leur assemblage. Sous la carrure athlétique de l’artiste et la puissance de ses matériaux se lit une sensibilité à fleur de peau, une âme tourmentée, qui aurait pu l’attirer vers les abymes les plus profonds, mais pour qui l’art a eu une vertu salvatrice.

Thomas Schütte réalise lui aussi des sculptures monumentales et a fait de la figure humaine – à une époque où elle était complètement délaissée -, son sujet de prédilection, mais à la différence de son cadet, il les met en regard avec d’autres, infiniment petites. Cet artiste, qui a été élève de Richter, jouit d’une réputation internationale et figure dans les plus grandes collections, mais il a lui aussi été assez peu vu en France. La rétrospective qui vient de s’ouvrir à la Monnaie de Paris s’intitule Trois actes, du nom d’une œuvre de 1982, appartenant aux collections du Centre Pompidou, qui est représentative du travail de l’artiste, en ce sens qu’elle réunit les disciplines qu’il pratique alternativement (la peinture, la sculpture et l’architecture) et qu’elle fait référence au théâtre, un thème qui lui est cher et qui réunit les contraires, la comédie et la tragédie, le grand et le petit, la vérité et l’illusion.

Le premier acte est consacré à la figure humaine, masculine ou féminine, avec toute une série de têtes en céramique qui font penser aux caricatures de Daumier, mais aussi avec des pièces en verre ou en bronze, comme la série des Frauen (Femmes), qui à la fois dialogue avec Rodin et tend vers l’abstraction .Le deuxième acte  est centré sur la relation de l’artiste à la mort, avec une œuvre humoristique qui est une maquette de sa propre tombe (réalisée en deux et en trois dimensions) ou avec un masque mortuaire qui entre en relation avec des fleurs fanées ou des urnes funéraires. Le troisième acte se concentre sur les projets architecturaux de l’artiste, dont on ne sait pas s’ils sont sérieux ou fantaisistes (une  « maison pour une seule personne », « une maison de vacances pour terroristes », etc.), mais qui, pour certains, ont vraiment donné lieu à des constructions à l’échelle 1 (un d’entre eux est d’ailleurs présenté dans l’exposition, qui invite le spectateur à s’asseoir et à regarder par les fenêtres les sculptures installées dans les cours du bâtiment). Là encore, ce sont des maquettes quasi enfantines et de petite dimension qui ont donné lieu à des réalisations monumentales, comme le SkulpturenhalleII (Model 1 :20), maquette d’un lieu d’exposition que l’artiste a vraiment réalisé pour montrer le travail de ses collègues, mais qui est inspiré, à la base, par une boîte d’allumettes sur laquelle il a posé une chips.

Constamment, Thomas Schütte passe d’un registre à un autre, d’une matière à une autre, d’une technique à une autre (on pourrait aussi parler de ses installations faites à partir de ses chaussures et de ses chaussettes). Et pas plus que l’œuvre ne se laisse circonscrire dans une seule catégorie, elle n’est porteuse d’aucun sens unique et échappe à toute interprétation définitive (interprétation que l’artiste se garde bien, d’ailleurs, de donner). C’est peut-être la force de ce travail, celle de toujours surprendre, de n’être jamais où on l’attend, de se dérober dès qu’on croit en avoir saisi une bribe. Quoiqu’il en soit, le mystère demeure et on repense aux pièces présentées bien longtemps après avoir quitté l’exposition.

-Thomas Houseago, Almost Human, jusqu’au 14 juillet au Musée d’art moderne de la ville de Paris, 12-14 avenue de New York 75116 Paris (entrée provisoire). www.mam.paris.fr

-Thomas Schütte, Trois actes, jusqu’au 16 juin à la Monnaie de Paris, 11 quai Conti 75006 Paris. www.monnaiedeparis.fr

 

Images : Thomas Houseago, 1, Rattlesnake figure (aluminium) 2011, Aluminium, 331,5 x 73,7 x73,7 cm. Collection particulière, Paris. © Thomas Houseago © ADAGP Paris, 2019 Photo; Fredrik Nilsen Studio; 2, Sitting Nude, 2006, Tuf-cal, chanvre, fer, 137,2 x 94 x 88,9 cm, Rubell Family Collection, © Thomas Houseago © ADAGP Paris, 2019, Photo Joshua White; Thomas Schütte, United Enemies, 2011, Patined bronze, 406,4 x 203,2 x 226,1/291,2 x 205,1 x 210,8 cm © Aurélien Mole – Monnaie de Paris © Thomas Schütte, ADAGP Paris, 2019

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