de Patrick Scemama

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La République de l'Art
Intimes

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Tout le travail de Cristof Yvoré, ce magnifique et singulier artiste trop tôt disparu (en 2013, à l’âge de 46 ans) et dont il a déjà été question dans ces colonnes (http://larepubliquedelart.com/cristof-yvore-ou-la-solitude-en-peinture/), a été un travail de peinture. Et pas de n’importe quelle peinture, puisqu’une des caractéristiques de cette activité aura été la matérialité de celle-ci, son épaisseur, le fait qu’il superpose les couches jusqu’au point de rupture. Enfin, les motifs que peignait Cristof Yvoré n’étaient volontairement que des images banales (des fleurs, des angles, des pots, etc., bref des lieux communs du lexique pictural), parce que ce qui l’intéressait n’était pas tant le sujet représenté que les questions que pose l’acte de peindre (le lien à l’histoire, le cadrage, la lumière, la composition), les interrogations inévitables qui surgissent dès qu’on lève un pinceau. La peinture aura non seulement été sa pratique essentielle, mais aussi son principal questionnement, une forme d’obsession et de répétition qui donne à l’œuvre un caractère quasi conceptuel et c’est sans doute la raison pour laquelle il est représenté par une des plus grandes galeries de peinture, la galerie belge Zeno X, qui représente aussi Luc Tuymans, Michaël Borremans ou Johannes Kahrs.

Yvoré 4On était donc d’autant plus impatient de découvrir ses dessins, qui n’avaient jamais été montrés, et de voir à quoi pouvait ressembler son travail sur papier, lui qui tirait la puissance et la lumière de son travail de sa présence presque physique sur la toile. Et c’est désormais possible, grâce à l’exposition qui se tient actuellement au Frac-Provence Alpes Côte d’Azur, dans un accrochage de Valerie Bourdel, sa compagne, et à l’initiative du salon du dessin Paréidolie qui a eu lieu le week-end dernier. Des dessins, d’ailleurs, qui ne sont jamais des dessins préparatoires à un tableau, mais qui ont été faits en marge, au fil de l’humeur, certains reprenant même parfois le sujet d’un tableau déjà réalisé. Et qui sont, au fond, à l’image de sa peinture : à la fois simples et éminemment complexes. On y voit aussi bien un monochrome noir, résultat de la superposition de couches d’encre (toujours cette volonté « d’obstruer » la feuille) que des études ressemblant à des planches botaniques ou des dessins aux formes volontairement humoristiques. Surtout, on comprend à quel point Cristof Yvoré travaillait par série, choisissait un thème (ici des façades de maisons ou des arrangements de fleurs) pour lui faire subir des variations, en exploiter toutes les possibilités formelles, faisant en sorte que la transformation prenne le pas sur le sujet lui-même. Et puis on a le sentiment d’entrer dans l’intimité de son travail, lui qui, de toute évidence, n’envisageait pas d’exposer ses dessins (peu de temps avant sa mort, il en a même jeté une grande partie, dont il n’était plus satisfait). On en découvre comme un écho, un rappel ou un commentaire. Ce n’est peut-être pas par cette exposition qu’un spectateur qui ne connaitrait pas son œuvre prendra pleinement conscience de l’intensité et de l’originalité dont elle fait preuve, mais il en découvrira une face cachée qui, sous des dehors apparemment plus légers, lui en révèlera quelques clefs et l’incitera très certainement à vouloir en savoir davantage.

Yvoré 5L’intimité, c’est sans doute aussi ce qui caractérise l’œuvre de Bonnard, depuis sa période Nabi jusqu’aux toiles plus tardives, celles de sa femme Marthe au bain ou celles des maisons dans lesquelles il a vécu. Mais rarement elle aura été aussi manifeste que dans la petite mais ravissante exposition que propose cet été le Musée Bonnard du Cannet, là où le peintre a passé les dernières années de sa vie. Car le thème en est son lien à l’animalité et quand on sait à quel point l’artiste a toujours été entouré de chats, de chiens et d’autres animaux et comment il les a intégrés dans ses dessins et tableaux (on en retrouve dans un tiers des 2300 œuvres recensées), on comprend toute la pertinence du projet. Mais il ne s’agit pas pour autant de faire de Bonnard un peintre animalier, à l’instar d’une Rosa Bonheur, l’animal n’étant pas pour lui une fin en soi. Comme il est très justement dit dans les commentaires qui accompagnent l’exposition : « Bonnard n’établit pas de hiérarchie entre les hommes et les animaux. Il considère la nature comme un tout où l’harmonie domine et dans laquelle les animaux ont une place de choix. Ses premières représentations ont la tonalité d’une Arcadie rêvée que le peintre ne cessera d’explorer tout au long de sa vie ».

1932 Image autorisée à Musée Bonnard Mairie du Cannet Collectivité territoriale par Musée Bonnard Mairie du Cannet Detail de l'image : Numéro d'oeuvre : RMN366553 Cote cliché : 09-558856 N° d’inventaire : RF2009-13 Fonds : Peintures Titre : La salle à manger au Cannet Auteur : Bonnard Pierre (1867-1947) Droits d'auteur : (C) ADAGP Crédit photographique : (C) Musée d'Orsay, Dist. RMN / Patrice Schmidt Période : IIIe République (1870-1940) (période) Date : 1932 Technique/Matière : huile sur toile Hauteur : 0.965 m. Longueur : 1.010 m. Localisation : Paris, musée d'Orsay Conditions d'utilisation : Véronique Serrano, Conservateur - Bonnard et Le Cannet. Dans la lumière de la Méditerranée - 25/6/2011 - Type de facturation : x Achat InternetSupport : Exposition (catalogue, produits dérivés, éditions diverses...)Support : catalogue d'exposition Territoire : un pays/une seule languetirage : <4000 ex - JPEG - 4000X6000 pixels © EPMO (Orsay) / Réunion des Musées Nationaux

Sur les trois étages du charmant musée, ce sont donc peintures, dessins mais aussi photos qui sont présentés et qui représentent l’animal dans tous ses états (des chiens et des chats surtout, mais aussi des poules, des vaches et des tortues, Bonnard ayant réalisé de nombreuses illustrations de livres avec des dessins d’animaux). Bon nombre ont Marthe, dont on sait qu’elle préférait la compagnie des bêtes à celles des humains, pour sujet principal. Et si certains mettent l’animal en avant, comme dans La Femme au chat ou Le Chat exigeant de 1912, d’autres –la plupart- en font un élément de la composition, au point qu’il n’apparait que partiellement, se fondant dans la couleur environnante ou n’apparaissant qu’après un examen attentif. Tout au long du parcours, en tous cas, on est émerveillé par la tendresse, la poésie, la sérénité qui se dégagent des oeuvres et qui témoignent, sans mièvrerie aucune, de la réelle affection que le peintre portait aux animaux qu’il peignait. Des nombreuses expositions, ces derniers temps, ont cherché à aller à l’encontre de cette image de « peintre du bonheur » à laquelle on a trop souvent associé Bonnard, mais force est de reconnaître que celle-ci n’y parviendra pas. N’empêche : quand, comme moi, on aime cet artiste et les animaux, on ne boudera pas son plaisir face à ce bestiaire qui est une des petites pépites de l’été.

-Cristof Yvoré, Dessins, jusqu’au 25 septembre au Frac Provence Alpes Côte d’Azur, 20 bld de Dunkerque 13003 Marseille (www.fracpaca.org). Une rétrospective de l’artiste devrait se tenir dans ce même lieu en 2018.

Entre chiens et chats, Bonnard et l’animalité, jusqu’au 6 novembre au Musée Bonnard, 16 bld Sadi-Carnot 06116 Le Cannet (www.museebonnard.fr)

 

Images : Cristof Yvoré, Sans titre, 2012, Crayon, pastel gras, encre 38 x 48,5 cm ; Sans titre, 2013, Crayon, pastel sec sur papier 38 x 48,5 cm ; Sans titre, 2013, Pastel couleur sur papier 48,7 x 38 cm Bonnard, La Salle à manger au Cannet, 1932, huile sur toile, 96,5 x 101 cm,, musée Bonnard, Le Cannet, dépôt du musée d’Orsay, Paris, dation 2009 © Adagp, Paris 2014 © musée d’Orsay, dist. RMN / Patrice Schmidt

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