de Patrick Scemama

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La République de l'Art
Ismaïl Bahri et Emmanuel Régent prennent leur temps

Ismaïl Bahri et Emmanuel Régent prennent leur temps

On avait découvert le travail subtil et sensible d’Ismaïl Bahri lors de son exposition au Jeu de Paume, l’an passé. Et on avait été particulièrement frappé par une vidéo, Ligne, qui montre un avant-bras masculin, celui de l’artiste, sur lequel une goutte d’eau a été déposée. Placée sur cette veine (la jugulaire ?) que l’on palpe pour prendre le pouls, la goutte d’eau vibre, en fonction des battements du cœur. C’est d’une simplicité absolue, d’une beauté stupéfiante et, sans tomber dans le moindre pathos, cela montre la fragilité de l’existence, la manière dont un rien (une goutte d’eau) peut témoigner d’un tout essentiel (le principe de vie même). Cette vidéo, et bien d’autres aussi puissantes dans cette même exposition, ne pouvaient que séduire le commissaire Guillaume Désanges et rentrer dans le cadre du cycle qu’il a mis en place à la Verrière Hermès de Bruxelles, intitulé « Poésie balistique », dont il a déjà souvent été question dans ces colonnes (cf, par exemple, http://larepubliquedelart.com/retour-la-poesie/), et dont le principe est de montrer des artistes dont l’approche programmatique et souvent conceptuelle rigoureuse produit aussi des écarts, des accident volontaires que l’on peut qualifier de « poésie ». Il l’a donc invité à produire une exposition pour ce lieu dont la particularité est d’être entièrement sous verrière et c’est celle-ci que l’on peut voir aujourd’hui.

On y retrouve Ligne, qui apparaît bien comme une œuvre emblématique du travail d’Ismaïl Bahri. Mais aussi d’autres vidéos (puisque, faut-il le préciser ?, la vidéo est le médium que l’artiste utilise principalement) d’une aussi grande simplicité et d’une aussi grande efficacité. Comme Tracés, une oeuvre qui montre les formes très géométriques et régulières faites par des brindilles d’herbe sur une plage de sable un jour de grand vent. Ou Lâchers, une vidéo constituée d’une succession de plans dans lesquels on voit une main qui s’ouvre sur un objet, celui-ci étant aussitôt emporté là encore par le vent. Ou une autre, encore plus minimale et abstraite, où l’on voit simplement les grains de sable s’envoler sous l’effet de bourrasques. L’exposition a pour titre : Des gestes à peine déposés dans un paysage agité et ce titre a valeur de programme. Ce sont en effet à chaque fois des interventions extrêmement furtives, dans un milieu naturel (la plage de Tunis où l’artiste vit une partie de l’année), sous l’effet des éléments. S’y ajoutent aussi des œuvres sur papier, comme cette page de magazine qu’il a froissée et défroissée jusqu’à ce qu’elle blanchisse complètement (l’action a donné lieu à une vidéo qui était présentée au Jeu de Paume) et qu’il expose ici comme une matière, une fine membrane ridée et transparente qui fait penser à une peau.

Bahri 1Mais l’artiste a aussi eu une idée forte et magnifique. Comme le lieu est naturellement rempli d’une lumière puissante (la lumière du jour) et que celle-ci pose problème pour la projection des vidéos, il a masqué la verrière, mais pas complètement, en construisant au centre de l’espace, c’est-à-dire là où la verrière est la plus haute, comme un puit qui la contient et  la délimite. Sur cet ilot central autour duquel le spectateur tourne mais dans lequel il ne pénètre pas, il a créé des ouvertures, pour y accrocher des œuvres sur papier. Et il s’est rendu compte alors que, selon les lois de la physique, le contraste entre l’obscurité et la lumière créait un courant d’air, générait un mouvement. Il en a profité pour faire en sorte que les feuilles de papier, simplement posées, frémissent imperceptiblement au gré de l’air, pour qu’un morceau de scotch, ayant servi à mesurer la plage et sur lequel des grains de sable sont restés collés, apparaisse dans un interstice comme le grain d’une pellicule ou un ciel étoilé, ou pour qu’un dessin réalisé à l’aquarelle et au vin révèle, dans la transparence, davantage la trame du papier que la forme (une main) qu’il est censé représenter. C’est beau, lumineux, poétique (même si l’artiste semble un peu se méfier de ce mot derrière lequel on met trop de choses vagues). C’est d’une simplicité essentielle et cela fait beaucoup penser, du moins pour les vidéos, et de manière plus sensuelle et affective, au travail de Marie Cool et de Fabio Balducci qui avait donné lieu à la précédente exposition en ce lieu (cf http://larepubliquedelart.com/duos-bruxellois/).

Régent 2Il existe un lien entre le travail d’Ismaïl Bahri et celui d’Emmanuel Régent, dont il a aussi été question dans ces colonnes (cf http://larepubliquedelart.com/lart-de-la-reserve/): le temps. Un temps allongé, étiré, qui résiste à la frénésie et à l’agitation de la société contemporaine. Celui de la contemplation et de la fulgurance pour l’artiste franco-tunisien, qui a aussi un goût marqué pour la répétition hypnotique ; celui, considérable, que met l’artiste niçois à noircir, au feutre, ses dessins, comme pour les sortir d’un oubli où la vitesse de l’information et le flux d’images que déversent quotidiennement les médias risqueraient de les entraîner (mais on peut penser que le fait de vivre en partie sur les rives  de la Méditerranée n’est pas pour rien dans cette manière de s’inscrire dans la durée). C’est d’ailleurs une montre qui clôt l’exposition que ce dernier présente actuellement au Centre culturel Jean Cocteau des Lilas, la montre d’un kamikaze de Pearl Harbour, arrêtée à l’heure de l’assaut final. Elle fait écho à d’autres catastrophes évoquées justement par les grands dessins présentés ici et pour lesquelles l’artiste éprouve autant de fascination que de répulsion : avion qui s’écrase, bateau qui coule, ruines de Palmyre (un dessin aux dimensions exceptionnelles, sans doute sa pièce la plus achevée à ce jour).

Mais l’intérêt de l’exposition est aussi de montrer d’autres œuvres que celles relevant de cette technique dans laquelle, on le sait, Emmanuel Régent excelle. On y voit, par exemple, des fragments d’épaves qu’il recueille dans la mer et qu’il expose, au contraire, tels quels, sans y toucher, ou à peine, comme pour montrer les strates que l’eau et les années y ont laissées (toujours cette dualité chez l’artiste entre les œuvres nécessitant un temps de fabrication très long et celles qui sont presque des ready-made). Ou des aquarelles de couchers de soleil qu’il réalise face à la mer, très vite, devant son atelier et qu’il déchire ensuite en fragments, parce qu’il sait qu’il y a une impossibilité à transcrire la beauté de ce monde et que toute tentative en ce sens ne peut être que vouée à l’échec. Ou encore un store qui a été troué par des mégots de cigarette et qui, lorsqu’on l’éclaire par au-dessus, forme comme une constellation d’étoiles (lors d’une première présentation de l’œuvre à la galerie Espace à vendre de Nice, la constellation correspondait à celle du jour de la naissance de l’artiste).

Régent 3Et l’on perçoit alors la cohérence de la démarche d’Emmanuel Régent, qui préfère la discrétion à l’exubérance, le retrait au rajout, et qui ne se limite pas à un seul registre : au-delà des ressemblances formelles entre certaines pièces comme les épaves et les fragments d’aquarelles, c’est à un monde tout en retenue qu’il nous convie, un monde où règnent l’absence et la déchirure, un monde qui suggère l’horreur de l’actualité, mais ne la dit pas, un monde enfin où domine le blanc, blanc en réserve de la feuille de papier que le spectateur, en silence et sans effusion, est amené, par le seul pouvoir de son imagination, à remplir ou à laisser vierge.

-Ismaïl Bahri, Des gestes à peine déposés dans un paysage agité, jusqu’au 1er décembre à la Verrière de la Fondation Hermès, 50 boulevard de Waterloo, Bruxelles (www.fondationdentreprisehermes.org)

-Emmanuel Régent, Les Zones de l’oubli, jusqu’au 10 novembre au Centre culturel Jean Cocteau, 35 place Charles de Gaulle, Les Lilas (www.ville-leslilas.fr/centreculturel)

 

Images : 1, Ismaïl Bahri, Des gestes à peine déposés dans un paysage agité, vidéo couleur, HD 16/9, son, 4 minites en boucle, courtesy de l’artiste ; 2, vue de l’exposition d’Ismaïl Bahri à la Verrière, courtesy de l’artiste © Isabelle Arthuis, Fondation d’entreprise Hermès (Geste #1, 2018, feuille de papier buvard jaune et courant d’air, 16 x 21 cm), Geste #2, 2018, feuille de papier calque et courant d’air, 21 x 29,7cm) ; 3 et 4, vues de l’exposition d’Emmanuel Régent, Les Zones de l’oubli, au Centre culturel Jean Cocteau, photos : Elodie Ponsaud

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