de Patrick Scemama

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La République de l'Art
Jean-Luc Mylayne ouvre les portes du Paradis

Jean-Luc Mylayne ouvre les portes du Paradis

Demandez à quelqu’un du milieu de l’art en France s’il connaît Jean-Luc Mylayne et il vous répondra, dans 90% des cas : « Jean-Luc Moulène ? » Eh bien non, il ne s’agit pas de Jean-Luc Moulène, même si nous n’avons rien, bien évidemment, contre cet artiste, mais bien de Jean-Luc MYLAYNE, un artiste qui est loin d’être un nouveau venu, puisqu’il est né en 1946 et qu’il est actif depuis le début des années 80. Un artiste qui a été peu vu dans son pays natal (sa dernière exposition remonte à 2009 au MAC de Lyon), alors qu’il est célébré à l’étranger et en particulier aux Etats-Unis où son travail a été montré, entre autres, par l’Art Institute de Chicago en 2015 (une sorte de chapelle avait même été érigée, pendant quelques mois, dans le Millenium Park, pour permettre au visiteur de s’y immerger). Un artiste qui est représenté par deux des plus importantes galeries au monde : Barbara Gladstone à New York et Bruxelles, Sprüth-Magers à Berlin, Londres et Los Angeles. Un artiste, enfin, qui est un des plus grands et des plus profonds de sa génération.

Mais sans doute est-il nécessaire, justement, pour ceux qui ne le connaissent pas, de le présenter. Jean-Luc Mylayne, qui fut professeur de philosophie dans une première vie, est un créateur qui utilise le médium photographique pour ne fixer sur la pellicule que des oiseaux. Mais sa démarche n’a rien de celle d’un ornithologue ou d’un scientifique, car il ne cherche ni à documenter ni à classer les espèces (dans certaines photos, l’oiseau est même à peine visible). Ce qui l’intéresse, c’est de photographier un type d’oiseau – puisqu’il a quand même une grande connaissance en la matière – dans un contexte donné, dans une mise en scène imaginée, pour créer une image qu’il a fantasmée. Pour ce faire, il choisit un lieu qui lui convient, souvent à la périphérie des villes ou dans les grands espaces américains, il l’aménage parfois en fonction de ses besoins et campe, en attendant de se familiariser avec l’oiseau, de s’imprégner et de comprendre l’environnement dans lequel il évolue, jusqu’à ce que l’animal prenne la place et la posture qu’il souhaitait. Aucune image n’est réalisée au téléobjectif, les oiseaux sont souvent à quelques centimètres du photographe et il arrive même qu’on voit le reflet de celui-ci dans l’œil du volatile. Ce n’est que lorsque ce dernier a vraiment pris la pose attendue que Jean-Luc Mylaine appuie sur le déclencheur et réalise la photo, avec des lentilles qu’il a lui-même fabriquées et, qui, par l’alternance de net et de flou, tentent de reproduire le mouvement de l’œil humain. Ce n’est pas qu’une simple photo, mais le résultat de toute l’expérience qui l’a précédée. Il la tire alors en grand format, pour respecter l’espace qui l’a vu naître, et en un seul exemplaire, parce que l’expérience est elle-aussi unique Et le titre qu’il lui donne correspond au temps qu’il a mis pour parvenir à la prendre et qui va de quelques mois à parfois plusieurs années.

Mylayne 2Car cette notion de temps est sans doute ce qui constitue la clef du travail de l’artiste, ce qui en fait sa profonde singularité et le tire même du côté de l’art conceptuel. Pour quelqu’un qui ne jetterait qu’un regard rapide et superficiel sur les « photos-tableaux » de Jean-Luc Mylayne, elles pourraient apparaître comme apparaître comme banales, anecdotiques, voire même décoratives, alors que rien n’y est laissé au hasard, qu’elles sont le fruit d’une longue réflexion, que tout y est pensé pour ramener à ces questions essentielles que sont le rapport de l’homme à la nature, le lien (prémonitoire) à l’écologie, la manière dont l’humain s’inscrit dans ce monde. Et les oiseaux ne sont que les acteurs, les prétextes presque, pour parler de l’autre, du fragile, de celui dont la durée de vie est limitée et qui se confronte à l’éternité du cycle naturel, de l’exclu. Certaines images sont stupéfiantes, comme la N°319, avril-mai 2005, qui montre un tout petit oiseau en train de voler à côté du tronc d’un arbre probablement millénaire, dont la puissance menace sans cesse de l’écraser, tout autant qu’elle le protège. Ou comme celles montrées il a quelques années à la Biennale de Venise, où l’on voyait, tout autour d’un bassin, dans le désert américain, douze oiseaux d’une même espèce, entourant un autre, différent, jusqu’à ce que l’on comprenne que le différent était le Christ et qu’il s’agissait évidemment d’une « cène ». Enfin Jean-Luc Mylayne a un goût particulier pour les diptyques, ces formes qui se répondent et indiquent que quelque chose s’est passé entre les deux. Il faut dire que, depuis de longues années, il forme avec sa compagne Mylène (c’est un nom d’emprunt, on comprend pourquoi) un couple indissociable et fusionnel qui travaille à quatre mains et s’inscrit dans cette tradition des couples d’artistes comme Christo et Jeanne-Claude ou Ilya et Emilia Kabakov.

La rétrospective qui est présentée actuellement à la Fondation Van Gogh d’Arles, sous la houlette de Bice Curiger, qui en est la directrice, mais qui fut aussi responsable de la mythique revue Parkett, qui a toujours soutenu le travail de l’artiste, est un modèle du genre. Parce qu’avec un nombre relativement restreint d’œuvres (une quarantaine en tout), elle parvient à être synthétique et à présenter l’œuvre de Jean-Luc Mylayne sous tous ses aspects. Divisée en chapitres, sans respecter d’ordre chronologique, elle montre comment se construit l’approche du poète-philosophe et les thèmes qui la sous-tendent. Dans une salle sont réunies les œuvres de la période américaine (Texas et Nouveau Mexique) et on voit à quel point le bleu limpide du ciel renvoie à l’élément liquide, si important, parce que si porteur de vie, pour l’artiste. Dans une autre, ce sont les œuvres ayant trait au dessin, ou dans une autre encore, celles relatives à l’espace et à la lumière, qui sont présentées. Un autre chapitre montre une image fascinante et très complexe qui, entre la représentation de la focale de l’appareil et celle de l’œil de l’oiseau, constitue un « autoportrait ». Et dans un petit cabinet est présentée une toile peu connue de Van Gogh, une petite vanité peinte en 1887, au moment où le peintre hollandais s’était inscrit aux Beaux-Arts de Paris. Jean-Luc Mylayne lui répond par une petite photographie, une des plus petites sans doute, qu’il ait jamais réalisées, et qui, elle-aussi, dans un même mouvement, évoque la vie et la mort, le cycle de l’existence toujours recommencé.

Mylayne 3Il faudrait des heures pour déceler tous les détails qui sont cachés dans ces images et qui, parfois, font aussi preuve d’humour, de séduction, de poésie pure. Il faudrait des heures pour s’absorber dans ces « tableaux » qui témoignent de la beauté, de la générosité et de la compréhension du monde. Il faudrait des heures pour apprécier à sa juste valeur cette démarche quasi obsessionnelle, à la fois naïve, au sens originel du terme, et tellement authentique. Mais rien n’est éternel, hélas, et tout doit s’achever. L’exposition s’appelle L’Automne du Paradis. Son titre est éloquent

-Jean-Luc Mylayne, L’Automne du Paradis, jusqu’au 10 février à la Fondation Van Gogh, 35 ter rue du Docteur-Fanton 13200 Arles (www.fondation-vincntvangogh-arles.org)

 

Images : Jean-Luc Mylayne, 1, N°96, août 1990 à décembre 1991, 2, N°524, février, mars, avril 2007, 3, N°341, avril-mai 2005

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