de Patrick Scemama

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La République de l'Art
Jérémy Piette

Jérémy Piette

L’art de demain se fera-t-il sur internet ou via les réseaux sociaux ? C’est en tous cas ce que laisse entendre Co-Workers, l’exposition qui se prépare actuellement au Musée d’art moderne de la ville de Paris (ouverture le 9 octobre) et qui réunit des artistes dont le travail se fait essentiellement sur la toile. On n’en est peut-être pas encore complètement là, mais ce qui est sûr, c’est que, à défaut d’être le support des nouvelles pratiques artistiques, Facebook, Twitter, Instagram ou autre Tumblr les nourrissent largement. C’est le cas de Jérémy Piette, ce tout jeune artiste dont j’ai découvert le travail cet été, à la Villa Arson, lors de l’exposition des diplômés (cf http://larepubliquedelart.com/salade-nicoise/) et qui a commencé des études de graphisme à Rennes, avant d’intégrer la prestigieuse école niçoise. Il a littéralement construit son identité d’artiste –mais aussi son identité propre – à travers les réseaux sociaux et leur a d’ailleurs consacré ses premières vidéos. Dans Follow me (2012), on voit un jeune homme (l’artiste) répondre aux questions de ses followers, mais on constate aussi que, progressivement, sa voix devient étrangement sourde et surtout qu’il se couvre de plaies béantes et dégoulinantes. Dans Cinemagraph (2013), ce sont les questions de l’amour et de la relation virtuelle qui se posent, au rythme des images d’idoles qui défilent sur l’écran. Dans The Nail (2015), c’est une main posée sur une souris d’ordinateur qui apparait au premier plan et dont les ongles grandissent au fur et à mesure qu’elle clique pour rebloguer les pages consultées, sur le modèle de Tumblr.

Car à la présence quotidienne sur les réseaux sociaux se joint, chez Jérémy Piette, mais sans doute chez beaucoup d’autres membres de sa génération, une fascination pour la culture populaire, les films d’horreur comme la série américaine Buffy ou les clips de la chanteuse Beyoncé, qu’il combine avec son goût pour Fassbinder, Lynch, Erich von Stroheim ou encore Apichatpong Weerasethakul. Une manière de tout mélanger, comme dans un shaker, ou dans ces murs d’images que les adolescents aiment à se constituer au-dessus de leurs lits, et de les restituer en boucle sous la forme de GIF, ces petits films qui ne sont pas sans lien avec la chronophotographie ou la lanterne magique et que l’artiste affectionne au point de leur avoir consacré son mémoire de second cycle (dans l’exposition de la Villa Arson, une installation expérimentale, Stills, permettait aussi cette immersion dans les images aimées). Mais une manière aussi de chercher ses repères, de trouver son identité et de savoir où on se situe dans ce monde éclaté où l’information circule si vite, où les barrières semblent si floues et où les certitudes d’autrefois semblent aujourd’hui si fragiles. Surtout quand, comme Jérémy Piette, on se sent plus attiré par les personnes de son sexe et que, quoi  qu’on en dise, il n’est pas si facile, à son âge, de l’affirmer et, qui plus est, de le vivre au quotidien (ou simplement de franchir le cap).

Jérémy Piette 4.jpgA ce titre, une des séries les plus marquantes et les plus révélatrices de son travail est sans doute les Garçons-images, cette série qu’il a commencé en 2010, sans trop savoir pourquoi et qu’il n’est pas prêt d’arrêter (« Cela voudrait dire que je ne fais plus de rencontres », explique-t-il). Le principe en est simple : il s’agit de photographier des amis masculins (dont certains rencontrés via les réseaux sociaux) et de leur demander de se déshabiller au cours de séances qui peuvent durer de longues heures et qui font l’objet d’enregistrements audio et vidéo. Mais il ne doit pas y avoir de désir dans tout cela (en tous cas du côté des sujets photographiés), juste une relation de confiance au cours de laquelle les jeunes hommes se livrent, tombent les armes et, l’alcool aidant, montrent parfois leur vulnérabilité. Et à la fois pour mettre plus de distance et faire davantage surgir une vérité, Jérémy Piette apporte une lampe un peu trop forte qui brûle l’image et empêche un réalisme que l’on associerait trop facilement à de l’érotisme (les clichés, réalisés sur un mur de fond neutre, sont souvent volontairement décadrés et restent d’ailleurs toujours très chastes). De ces séances naissent des relations qui ne sont peut-être pas des actes amoureux, mais qui y ressemblent, qui sont comme des mises en abime du désir (la progression, l’attente, la parade amoureuse, le vêtement qui tombe, jusqu’au déclenchement de l’appareil) et qui, en se résumant à l’ image, renvoient à la virtualité des relations que l’on peut avoir sur les réseaux sociaux, pourquoi pas plus « réelles », selon l’artiste, que celles de la vraie vie.

Si ce sont ces photos tirées en grand format, sensibles, sensuelles, et qui évoquent souvent l’univers d’un Wolfgang Tillmans, qui constituent l’épine dorsale du travail de Jérémy Piette, la direction vers laquelle il souhaite s’orienter aujourd’hui est bien la réalisation de courts-métrages à caractère fantastique. En témoigne la réalisation des Veilleurs, un film dans lequel des créatures de la nuit apparaissent dans les arbres environnant pour « veiller » sur ceux qui sont là (le film fut réalisé en souvenir d’un séjour de 6 mois en Islande, où, justement, il n’y a pas d’arbres). Celle de 100 Steps for a kiss, dans lequel un homme tombe amoureux de sa chaussure au point de finir par faire corps avec elle. Et celle, encore en cours, du Refuge Bleu, qui met en parallèle une rupture amoureuse et une histoire de prédatrice qui chasse, dans l’océan, les garçons-murènes (le film commence par les premiers mots de la chanson For Today I’m a Boy d’Anthony and the Johnsons sur le changement de sexe). Et pour les décors et les effets spéciaux de ces derniers, Jérémy Piette réalise des objets, sculptures hybrides non dépourvues d’humour qui ont souvent trait à la métamorphose animale, et qu’il expose désormais, comme des pièces ayant leur propre autonomie. Car l’artiste, même s’il établit des priorités, ne souhaite pas se restreindre à un genre ou à un autre. Il revendique une pleine liberté.

Jérémy Piette 1Bien sûr son travail ne fait que commencer ; bien sûr tout doit se mettre en place et trouver sa singularité au milieu de ces pistes multiples. Mais Jérémy Piette, qui n’exclut pas de s’inscrire dans une forme de militantisme (il y réfléchit, mais n’a pas encore trouvé le moyen qui lui convenait) n’a pas peur de se mettre se mettre en avant. Chez lui, chaque œuvre vient d’une situation personnelle et intime. Une sincérité qui n’est pas sans courage dans le milieu de l’art contemporain qui préfère souvent la théorie et l’artefact à la sensibilité et aux épanchements du cœur. Ni sans panache.

Odyssée, l’exposition des diplômés de la Villa Arson se tient jusqu’au 21 septembre. En octobre, Jérémy Piette participera à l’exposition « Incertains Genres » au Centre Keramis de La Louvière (Belgique). En novembre, on pourra voir son travail dans l’exposition « Post-Pruneaux » à la Galerie Ygrec (Paris). Et on peut aussi aller faire un tour sur son site: www.jeremypiette.com.

 

Images : photo extraite du film Follow me ; une des photos de la série Garçons-images ; un des objets sculptures qui a servi d’élément de décor à un film.

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