de Patrick Scemama

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La République de l'Art
Kiswanson-Owens, d’un bout à l’autre de l’échiquier plastique

Kiswanson-Owens, d’un bout à l’autre de l’échiquier plastique

Peut-on imaginer deux expositions plus dissemblables que celle consacrée à Tarik Kiswanson au Carré d’art de Nîmes et celle qui met en regard quelques toiles de Van Gogh avec le travail de la plasticienne américaine Laura Owens à la Fondation Van Gogh d’Arles, une trentaine de kilomètres plus loin ? La première est en noir et blanc, sobre, presque minimale alors que la seconde éclate de couleurs, d’exubérance, de surcharge quasi baroque. Pourtant, toutes les deux atteignent leur but et laissent un impact fort sur le spectateur.

Mirrorbody, l’exposition de Tarik Kiswanson, a été vernie la veille du deuxième confinement, c’est-à-dire qu’elle est restée pendant de longs mois en sommeil. Comme son titre l’indique, le corps -ou plutôt l’image du corps réfléchie- y a une place très importante. Un corps disloqué, déconstruit, qui existe, mais qui a perdu ses repères. Elle s’ouvre d’ailleurs sur une série de sculptures en acier, les Father Forms, qui tournent sur elles-mêmes et nous renvoient une image fragmentée de l’espace dans lequel nous sommes. Ces sculptures, qui sont composées de minces bandes de métal poli, exercent un pouvoir hypnotique et elles donnent lieu, d’ailleurs, régulièrement, à des performances au cours desquelles des enfants entrent à l’intérieur et se laissent comme étourdir par la rotation de la machine. Ce sentiment de déséquilibre, on le retrouve dans la salle suivante, en particulier avec une nouvelle vidéo dans laquelle on voit, au ralenti, un enfant assis sur une chaise basculer très progressivement vers l’arrière. On est à la fois effrayé des conséquences que pourra avoir cet accident (qui n’est pas montré finalement) et fasciné par la beauté et la grâce de ce geste. Cette même présence de l’enfant, on la trouve aussi dans les grandes radiographies que l’artiste a faites de vêtements traditionnels arabes qu’il a superposés aux vêtements de sport d’aujourd’hui sur lesquels apparaissent les marques qui agissent comme signes de reconnaissance. Ou dans de somptueux dessins à la poudre de fusain, dans lesquels l’enfant semble prisonnier derrière une vitre qu’il ne parvient pas à franchir et qui lui permettrait de passer dans un autre monde. Enfin, des chrysalides apparaissent à différents endroits de l’exposition, certaines en acier poli, d’autres en métal blanc et comme en lévitation, et qui semblent annoncer des naissances, un futur monde à venir ou la sortie, justement, de cet âge de la vie où tout se joue et se prépare.

On le voit, cette première exposition muséale de Tarik Kiswanson, comme l’exposition qu’il a présentée il y a deux ans à la galerie Almine Rech (cf Blatrix-Kiswanson: travail bien fait – La République de l’Art (larepubliquedelart.com), est toute entière tournée vers l’enfance. Une enfance fragile, hésitante, où la question des racines est si importante. Celle-ci est bien sûr liée à l’histoire personnelle de l’artiste qui vit en France, mais qui est né en Suède, de parents palestiniens qui ont dû fuir leur pays. Une histoire qui se joue donc sur plusieurs pays, mais aussi sur plusieurs langues et plusieurs cultures. Dans l’exposition, l’artiste montre d’ailleurs, figée dans la résine, une pièce de l’argenterie de ses grands-parents (qu’il utilise habituellement pour souder ses sculptures) à côté d’un autre récipient en résine qui, cette fois, contient son propre sang. Et dans une autre salle, il rend hommage au philosophe Edouard Glissant, qui a développé le concept d’opacité, c’est-à-dire le droit de garder sa part d’ombre et d’incompréhensible. Et Glissant a aussi théorisé une pensée « tremblante », créole, qui se joue des frontières, qui est une manière d’être partout et nulle part à la fois. C’est tout l’art et le sujet de Tarik Kiswanson, cet art de l’entre-deux, de l’incertitude. Un art de la plénitude aussi, où tout finit par ne faire qu’un, où les contraires finissent par s’assembler pour créer une identité propre. A l’image de cette carte du début du XIXe siècle où les deux hémisphères -monde occidental et monde oriental- sont réunis, formant le symbole de l’infini. Un art de la réconciliation en quelque sorte !

A l’inverse, donc, l’exposition que propose Laura Owens à la Fondation Van Gogh d’Arles explose de couleurs. Le principe en est le suivant : fascinée par l’œuvre du grand peintre auquel elle a déjà fait référence dans plusieurs de ses tableaux, l’artiste américaine a choisi sept toiles exécutées dans les dernières années de sa vie et plutôt que de les mettre en regard avec ses propres œuvres (même si elle le fait parfois), elle a préféré réaliser de grands papiers peints qui les prolongent ou leur servent d’écrin. La question du mur et de « l’allover painting » est importante pour Laura Owens, qui a déjà plusieurs fois investi de cette manière les espaces dans lesquels elle devait exposer. Ici, c’est un incroyable travail de sérigraphie, flocage, impression au bloc de bois, aérographe, sable noir, pastel, aquarelle, etc., qui a permis la réalisation de ce papier peint. Et les motifs qu’elle a utilisés sont inspirés du travail de la dessinatrice anglaise Winifred How, qui a étudié à Londres au début du XXe siècle. Ce faisant, elle a aussi voulu souligner le contraste encore le statut posthume de Van Gogh, devenu une icône de l’art universel, et celui de la dessinatrice anglaise, qui est restée quasi inconnue.
La première impression que l’on a en entrant dans les salles du rez-de-chaussée de la Fondation est une impression de surprise. A quoi bon ces murs surchargés, à la limite du kitsch, pour accueillir les toiles déjà si expressives du maître hollandais ? Mais une fois l’effet de surprise dissipé, on mesure à quel point ce travail est subtil. Loin d’écraser, d’être écrasés ou de rentrer en concurrence avec les tableaux, les murs les exaltent, font encore davantage ressortir leur chromie, leur rendent hommage et finissent par ne plus faire qu’un tout avec eux. C’est comme si l’étrangeté devenait familière, à la fois le contraste entre deux techniques (celle de la peinture à l’huile traditionnelle et celle, contemporaine, des scanners, de Photoshop et de l’impression numérique) et l’idée qu’une peinture n’est pas forcément un objet isolé, qu’elle peut en accueillir une autre. Et on se dit aussi que cette surcharge picturale des murs n’est peut-être pas si éloignée de celle que voyait Van Gogh à son époque et qui a conduit, au début du XXe siècle à la valorisation des Arts décoratifs.

Enfin, pour preuve qu’il ne s’agit pas d’une simple lubie d’artiste branchée, on peut voir, à la fin de l’exposition, tout le travail de recherche que Laura Owens a fait sur les tableaux de Van Gogh exposés. On peut le voir à travers des livres qu’elle a conçus elle-même, certains même complètement peints à la main, et que le visiteur peut librement consulter (elle s’est beaucoup activée dans le domaine du livre d’artiste, en partie pour aider les petites librairies américaines indépendantes). Et c’est un bonheur que de pouvoir toucher et manipuler ces ouvrages qui sont de véritables petites merveilles et d’avoir ainsi le sentiment de s’approcher au plus près du travail de l’artiste.

-Tarik Kiswanson, Mirrorbody, jusqu’au 24 octobre au Carré d’art, Place de la Maison Carrée 30000 Nîmes (www.carreartmusee.com)

-Laura Owens et Vincent Van Gogh, jusqu’au 31 octobre à la Fondation Van Gogh, 35 rue du Docteur Fanton 13200 Arles (www.fondation-vincentvangogh-arles.org)

Images : Tarik Kiswanson, Open Window, 2020 Poudre de fusain sur papier, 42 x 29,7 cm Courtesy de l’artiste ; Out of Place, 2020 Film, 50 min Photo : Cristian Manzutto. Courtesy de l’artiste & Estudio de Producción, © Tarik Kiswanson ; vues de l’exposition à la Fondation Van Gogh d’Arles : Vincent van Gogh, Hôpital à Saint-Rémy, Saint-Rémy de-Provence, octobre 1889 Huile sur toile, 92,2 × 73,4 cm Collection Armand Hammer, don de la Fondation Armand Hammer. Hammer Museum, Los Angeles, et Champ clos avec laboureur, Saint-Rémy-de-Provence, octobre 1889 Huile sur toile, 54 × 65,4 cm Legs de William A. Coolidge. Museum of Fine Arts, Boston. Installations murales Laura Owens, Sans titre, 2021 Peinture à l’huile, peinture vinylique Flashe, acrylique, encre pour sérigraphie, aquarelle, pastel, flocage, sable coloré et transferts à l’huile de gaulthérie sur papier peint couché à l’argile avec plinthes en bois Courtesy : l’artiste et Sadie Coles HQ, Londres Photos : Annick Wetter;

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