de Patrick Scemama

en savoir plus

La République de l'Art
L’amour n’est pas un bouquet de tulipes

L’amour n’est pas un bouquet de tulipes


Dans un précédent billet (cf http://larepubliquedelart.com/du-conceptuel-romantique-au-feminisme-radical/), je vous parlais de l’exposition de Charbel-joseph H. Boutros qui se tient actuellement à la Galerie de Multiples et je vous disais que, par amour, il avait fait en sorte de décaler la date du vernissage de celle-ci, pour qu’elle corresponde à celle du vernissage de l’exposition de sa compagne, dans une autre galerie parisienne. La compagne s’appelle Stéphanie Saadé et elle expose à la galerie Anne Barrault, où les deux amoureux ont déjà été montrés, en compagnie du frère de Charbel-joseph (c’est elle aussi qui a signé le communiqué de presse de l’exposition de ce dernier, sous le nom de Stéphanie S.). Il était donc tentant d’aller voir à quoi ressemble son travail et si l’aspect fusionnel qui semble unir les deux artistes s’y retrouve.

Et force est de reconnaître qu’on ne s’y sent pas vraiment dépaysé, même si l’exposition de Stéphanie Saadé, tout en faisant preuve d’autant de poésie, se situe sur un registre moins sentimental. Elle s’intitule Retrouvailles avec des amis inconnus et la pièce sur laquelle elle se fonde est une petite annonce que l’artiste a passée dans Libération, quelques jours avant le vernissage, et dans laquelle elle demande à 34 personnes nées le même jour qu’elle (soit le 11 janvier 1983) de se retrouver à cette occasion. Ainsi, pour fêter ses 35 ans, elle aurait pu rencontrer 34 autres personnes qui auraient vécu des vies aussi longues mais sans doute bien différentes de la sienne et  l’idée aurait été de confronter ces vies, de les brasser dans une sorte de scénario que l’on pourrait qualifier aujourd’hui de « choral ».

Car l’idée du temps et de la performance, comme chez Charbel-joseph H. Boutros, est une part essentiel de son travail. D’autres pièces le confirment : une lentille qui germe dans une assiette pendant la durée de l’exposition, tandis que sa sœur jumelle, en or, reste désespérément figée (Contemplating an Old Memory), un dessin qui montre à l’aide de deux traits sa taille réelle et celle qu’elle atteint lorsqu’elle se hisse sur la pointe des pieds (Double Attitude), une chaise et un bureau d’enfant qu’elle prolonge avec des tubes en laiton de manière à leur donner la taille de meubles d’adultes (The Shape of Distance)… Un temps qu’elle mesure, sans réelle nostalgie (elle a encore le temps !), mais qui lui permet déjà de prendre la mesure d’une distance parcourue.

Saadé 1Le temps, mais aussi l’espace (et l’un est l’autre sont inextricablement liés), car comme son homme de coeur, Stéphanie Saadé est originaire du Liban et son enfance a été marquée par la guerre qui a déchiré son pays. Ce sont là d’autres œuvres qui rappellent cet éloignement et cette histoire douloureuse : une girouette, située à l’extérieur de la galerie, représentant une carte du Liban et qui semble indiquer que le pays vit encore de fortes turbulences (Pays à l’Ouest), un emballage de chocolat sur lequel est écrit le mot « Evasion », suivi d’un numéro de téléphone libanais (Evasion), un document de voyage usagé sur les plis duquel de l’or a été appliqué (Travel Diary)…

On le voit, le travail de Stéphanie Saadé, même s’il possède sa propre identité, est proche de celui de Charles-joseph H. Boutros en ce sens qu’il se nourrit d’éléments du quotidien pour raconter des d’histoires, que certaines pièces sont juste des éléments trouvés – de purs ready-made-, mais qui ne sont jamais là uniquement pour leur caractère formaliste et qui, dans le contexte, prennent au contraire un tout autre sens. C’est d’ailleurs un phénomène que l’on observe actuellement chez beaucoup de jeunes artistes venant de pays qui ont connu des conflits qui ont marqué leur enfance et qui l’expriment à travers des œuvres qui recourent à un langage proche du minimalisme et du conceptuel, mais à un conceptuel sensible et chargé d’émotion (on pense par exemple au très beau travail de Petrit Halilaj, qui a connu la guerre des Balkans, cf http://larepubliquedelart.com/petrit-halilaj-de-lenfance-lhistoire/). Chez Stéphanie Saadé, ce rapport à l’enfance est très présent et il se matérialise, par exemple, par une très belle œuvre suspendue au centre de la galerie qui est une paire de chaussures d’enfant.  Sur la semelle d’une des chaussures est tracé, à la nacre, un trait sinueux qui rappelle le chemin qu’elle faisait, petite, pour aller à l’école. Tout ce vécu est traduit avec beaucoup de poésie et de délicatesse. Il faudrait toutefois faire attention à ne pas tomber dans certains clichés ou dans certaines facilités : l’autoportrait recouvert d’une feuille d’argent et qui s’oxyde durant la durée de l’exposition (Identity in Change) ou le nid de guêpes maçonnes retrouvé vide dans la maison familiales (Habitation) ne sont peut-être pas d’une pertinence et d’une originalité folles…

BourouissaC’est une autre histoire, sans doute moins directement personnelle, mais davantage tournée vers la réalité d’aujourd’hui, que raconte l’exposition que Mohamed Bourouissa présente au Musée d’art moderne de la ville de Paris sous le titre Urban Riders. En fait, il s’agit d’une exposition qui a été présentée, sous une forme un peu différente, à la Fondation Barnes de Philadelphie. A l’époque, l’artiste s’était intéressé aux écuries associatives de Fletcher Street, un quartier défavorisé de la ville, qu’il avait découvert grâce aux images de la photographe américaine Martha Camarillo. Fondé par des cavaliers afro-américains dans les années 1900, ce club équestre est un espace d’expression pour les jeunes adultes et un refuge pour les chevaux sauvés de l’abattoir. Mahamed Bourouissa souhaitait l’utiliser pour réaliser un western contemporain et il a organisé une « journée du cheval » en demandant à des artistes locaux de le rejoindre pour créer des costumes pour les chevaux, sur le mode du « tuning » qui consiste à personnaliser des voitures. Ainsi parés et harnachés, les cavaliers et leurs montures ont déambulé dans les rues de la ville et l’artiste a fait un film qui documente toute cette aventure et témoigne de toutes les énergies qui se sont déployées pour la mener à bien et lui donner son éclat.

C’est ce film, Horse Day, projeté sur deux écrans, qui est au centre de l’exposition. Mais on y voit aussi les costumes, souvent très étonnants, créés par l’artiste et ses collègues américains pour habiller les chevaux. Et tous les dessins qu’il a réalisés pour préparer et animer cette longue journée où rien n’a été laissé au hasard. Enfin dans une dernière pièce, des images extraites du film ont été reproduites sur des morceaux de carrosserie de voitures assemblés de manière irrégulière, qui rendent compte de la fragmentation du quartier dans lequel elles ont été tournées. A travers tout cet important et ambitieux travail, ce sont bien sûr tous les clichés liés au western américain (acteurs blancs, grands espaces et chevaux pétant le feu) que l’artiste franco-algérien déconstruit  et la difficile coexistence des communautés raciales aux Etats-Unis (qui est la même ailleurs), qu’il met en avant.

KoonsC’est entre le Musée d’art moderne et le Palais de Tokyo, enfin, que devait être installé le « bouquet de tulipes » que Jeff Koons a offert à la France, en hommage aux victimes des attentats terroristes. Mais depuis quelques jours, les pétitions fleurissent pour empêcher la sculpture, haute d’une dizaine de mètres, de voir le jour. Les raisons invoquées : son emplacement, qui n’a rien à voir avec celui des attentats et qui, d’après certains cacherait la perspective que l’on a sur la Tour Eiffel (en fait, à cet endroit, la Tour Eiffel n’est visible que de biais), son financement, car Koons n’a offert que le concept à la France, la réalisation (lourde, 3 millions d’euros) restant à la charge des mécènes qui peuvent aussi profiter de défiscalisation, son esthétique, qui d’après d’autres, n’aurait rien à voir avec la gravité des évènements, etc.

En fait, il me semble y avoir beaucoup d’hypocrisie derrière tout cela. Si on trouve que ces tulipes multicolores censées symbolisées l’espoir et le réconfort n’ont pas leur place à cet endroit, ce qu’on peut très bien comprendre, encore eût-il fallu ne pas le proposer à l’artiste. Car c’est bien la Mairie de Paris qui, ayant accepté le cadeau avec joie, a, semble-t-il, proposé un certain nombre d’emplacements (dont celui-ci) à l’artiste. Koons, qui est tout sauf idiot et qui sait que son travail n’est pas très bien représenté dans les musées français, a naturellement choisi celui où sa sculpture serait le plus mise en valeur. Et si on la jugeait si inappropriée, pourquoi l’avoir acceptée ? Je sais bien que l’offre s’est fait par le biais de l’ambassadrice des Etats-Unis et que, donc, pour des raisons diplomatiques, il était difficile de la refuser, mais, pour des raisons tout aussi diplomatiques, on aurait pu en retarder le financement ou invoquer un motif ou un autre pour empêcher sa réalisation. Ce n’est qu’aujourd’hui, où l’œuvre est en cours de finition, qu’on semble s’en émouvoir.

A ce jour, le point de vue le plus juste et le plus équilibré est celui que l’ancien ministre de la culture Jean-Jacques Aillagon a publié dans le monde (cf http://www.lemonde.fr/idees/article/2018/01/30/jean-jacques-aillagon-il-faut-envisager-une-autre-solution-pour-l-uvre-de-jeff-koons_5249162_3232.html). Ce proche de Pinault, que l’on peut en rien soupçonner de participer à l’hallali anti Koons dont font preuve, parfois aussi par jalousie, un certain nombre d’acteurs du monde de l’art français, a suggéré lui-même que l’œuvre soit érigée à une autre place. C’est un avis sage et éclairé, hors de toute rancœur et de toute hystérie partisane. Espérons qu’il sera entendu !

Retrouvailles avec des amis inconnus de Stéphanie Saadé, jusqu’au 3 mars à la galerie Anne Barrault, 51 rue des Archives 75003 Paris (www.galerieannebarrault.com)

Urban Riders de Mohamed Bourouissa, jusqu’au 22 avril au Musée d’art moderne de la ville de Paris, 11 avenue du Président Wilson 75116 Paris (www.mam.paris.fr)

 

Images : Stéphanie Saadé, People Your Age, 2018, Annonce passée dans le journal Libération, courtesy de la galerie anne barrault © Aurélien Mole ; Stéphanie Saadé, Vue de l’exposition Retrouvailles avec des Amis Inconnus, galerie anne barrault, Paris courtesy de la galerie anne barrault © Aurélien Mole ; Mohamed Bourouissa , Horse Day, 2015 , Diptyque vidéo (couleur, son), 13’39’’ , Produit par MOBILES, Corinne Castel , Avec le soutien du PMU et l’Aide au film court en Seine-Saint-Denis , Courtesy de l’artiste et kamel mennour, Paris/London  © Adagp, Paris, 2017 ; projet du « Bouquet de tulipes » de Jeff Koons

Cette entrée a été publiée dans Expositions.

6

commentaires

6 Réponses pour L’amour n’est pas un bouquet de tulipes

al manou dit: 3 février 2018 à 16 h 16 min

bonjour, vu l’expo horse day de M. Bourouissa à Munich à la haus der kunst en 2015 : assez déroutante car sans mise en perspective (je n’ai vu qu’un documentaire au premier regard, le propos n’était pas très bien présenté ce n’est qu’après que j’ai apprécié ce travail après avoir cherché sur le net ; suis donc passé un peu à côté alors que c’est un travail intéressant..). J’espère que la présentation est plus didactique au MAM.

sur koons, j’ai compris qu’il fallait refaire la dalle pour mettre cette structure en place tellement elle est lourde, que cela allait coûter très cher (payer par le contribuable certainement). ça me fait doucement rire quand même : Koons n’a même pas daigné donner des oeuvres à Pompidou. En plus, il serait contractuellement impossible de l’enlever. cela fait beaucoup pour un artiste pompier…A quand la contre partie à New York ??

Patrick Scemama dit: 3 février 2018 à 18 h 51 min

Bonsoir, oui, c’est vrai que la notion de cadeau chez Koons est un peu étrange. Si on décidait d’installer la sculpture près du MAM, il faudrait effectivement renforcer la dalle, parce que le sol n’est pas assez résistant. Mais je crois que le problème ne se posera pas, parce qu’elle sera vraisemblablement mise ailleurs (si elle est érigée un jour). Encore une fois, je ne suis pas un défenseur de cette œuvre, mais ce qui m’amuse, c’est qu’on la voue aux gemonies, alors que dans un premier temps, on l’a accueillie avec joie.
Je peux vous rassurer: au MAM, l’expo de Bourouissa est très claire et très compréhensible.

Borel dit: 5 février 2018 à 15 h 30 min

Bonjour, au sujet de J. Koons merci d’avoir souligné les propos de J.J. Aillagon dans le Monde, propos qui devraient être lus et médités. Évidemment, les sournois, les intrigants et le hypocrites bruyants ne sont pas concernés !

Octavio dit: 5 février 2018 à 19 h 35 min

3 millions d’euros ! Comment la réalisation de cette œuvre peut-elle valoir le prix de quatre ou cinq châteaux ?
J’espère que cela ne se fera pas. A mes yeux, ce n’est pas un cadeau, c’est une promo Jeff Koons.
La première fois que j’en ai entendu parler, j’ai cru que JK l’offrait réellement, c’est-à-dire la faisait réaliser par son atelier. En l’état des choses, son geste s’apparente plutôt à du foutage de gueule.
Imaginons qu’il ait dit : je vous offre une version de la statue de la Liberté sous forme de poupée gonflable multicolore, en titane, de cinquante mètres de haut, mais c’est à vous de la construire…

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

*