de Patrick Scemama

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La République de l'Art
Le foutoir joyeux et moral de Camille Henrot

Le foutoir joyeux et moral de Camille Henrot

Depuis qu’elle a remporté , l’an passé, pour sa vidéo Grosse Fatigue, le Lion d’argent de la Biennale de Venise, Camille Henrot a le vent en poupe : elle a bénéficié d’expositions, entre autres, au New Museum de New York et au Schinkel Pavillon de Berlin, on a parlé d’elle dans de nombreux articles de revues et de magazines et elle vient juste de recevoir le Nam June Paik Award, qui lui permettra d’empocher la coquette somme de 32000$. Grosse Fatigue, il est vrai, dont l’ambition n’était pas moins que de raconter l’origine du monde en treize minutes, sur une bande-son trépidante et avec un texte déclamé en « spoken word », c’est-à-dire scandé, tranchait, par son efficacité formelle et par l’énergie qui s’en dégageait, sur les autres œuvres présentées dans la cité lacustre. Réalisée lors d’une résidence au Smithsonian Institute de Washington, une des plus grandes institutions de recherche scientifique américaines, elle se présente comme l’écran d’un ordinateur sur lequel s’ouvrent sans cesse de nouvelles pages qui engendrent de nouvelles recherches. Elle est en cela très représentative du travail de l’artiste, qui procède par couches successives, s’appuie beaucoup sur l’ethnographie et l’anthropologie et fait appel  à des disciplines qui dépassent beaucoup le seul champ artistique.  Camille Henrot est une curieuse, qui s’intéresse à tout ce qui se passe autour d’elle et qui a un goût particulier pour les livres et la littérature : dans une précédente installation, Est-il possible d’être révolutionnaire et d’aimer les fleurs ?, n’a-t-elle pas associé chacun des livres qu’elle aime à un bouquet de fleurs conçu en collaboration avec un maître de l’Ikebana, l’art traditionnel japonais de composition florale ?

BS-Camille-Henrot-2014-107The Pale Fox, la proposition qu’elle montre actuellement à Bétonsalon, ce petit centre d’art pointu du XIIIe arrondissement (tout près de la BNF),  et qui a déjà été vue, entre autres, à la Chisenhale Gallery de Londres et au Kunstverein de Münster, est née des recherches effectuées pour Grosse Fatigue et a pour sujet principal, selon l’artiste elle-même : « la curiosité maladive, cette envie irrépressible d’agir sur les choses, de poursuivre des buts, de réaliser des actions dont les conséquences finissent immanquablement par se retourner contre leur auteur ». Dans le dernier numéro du magazine Frog (automne 2014), elle précise même l’animal qui en est la source : une tortue. En effet, pour Grosse fatigue, elle avait fait plusieurs plans d’une tortue des Seychelles et elle voulait capturer le moment où elle retourne à la mer, après avoir pondu et enterré ses œufs. Pour ce faire, elle s’était allongée à plat-ventre près des broussailles où  la bête s’était cachée et avait attendu qu’elle sorte. Mais elle avait attendu si longtemps qu’elle s’était attrapée un énorme coup de soleil dans le dos. Par ailleurs, la tortue, qui avait dû sentir sa présence, avait fait un détour pour regagner l’eau et y était arrivée proche de l’épuisement. Camille Henrot n’avait donc pu filmer que ses derniers pas vers la mer. Prenant soudain conscience de la vanité de l’entreprise et se sentant coupable de l’effort qu’elle avait infligé à la tortue, l’artiste voulut, d’une certaine manière, se faire pardonner en concevant cette installation.

Et en l’appelant The Pale Fox. Car le « Renard Pâle », chez les Dogons d’Afrique de l’Ouest, est la figure archétypale de celui qui a été brûlé par son avidité. Il est tout autant source de « désordre dans sa dimension avide et impatiente » que créateur. Pour mettre en scène cette réflexion sur l’ordre et le désordre, cette tentative dérisoire de tout connaître et d’ordonner les idées et les objets, Camille Henrot a imaginé une cellule spécialement  construite pour l’exposition, toute peinte en bleu et dans laquelle sont présentés plus de 400 objets, photographies sculptures, livres et dessins, certains achetés sur eBay, d’autres trouvés ou produits par elle. Et chacun des quatre murs est associé à un âge de la vie et à un principe philosophique de Leibnitz. On passe donc, dans le sens des aiguilles d’une montre,  du mur Est, « Le principe de l’être : où tout commence », au mur Sud, « La loi de la continuité : où tout se développe », puis au mur Ouest, « Le principe de raison suffisante : là où sont les limites » pour finir au mur Nord, « Le principe des indiscernables : où les choses s’altèrent et disparaissent ». C’est un joyeux foutoir, une sorte d’inventaire à la Prévert dont on n’est pas toujours sûr de bien comprendre le sens, mais on reste scotché par cette profusion baroque qui met tout, pages arrachées de magazines comme sculptures sophistiquées, sur un même niveau. Et on admire la capacité de l’artiste à jouer sur des registres si différents pour créer un univers vraiment personnel. Une question toutefois : pourquoi Camille Henrot a-t-elle placé sur le mur Nord, donc celui de la décrépitude et de la mort, la photo d’un jeune homme nu, beau, tatoué et qui affiche une insolente érection ? Est-ce par contrepoint ironique avec la faible puissance sexuelle qui caractérise en général cet âge de la vie ? Ou le souvenir narquois d’une jeunesse perdue ? Il faudra qu’elle m’explique.

– Camille Henrot, The Pale Fox, jusqu’au 20 décembre 2014 à Bétonsalon, 9 Esplanade Pierre Vidal-Naquet 75013 Paris (www. betonsalon.net)

Images: Camille Henrot, vues de l’exposition The Pale Fox, Bétonsalon – Centre d’art et de recherche, Paris, 2014 ©Aurélien Mole.

Cette entrée a été publiée dans Expositions.

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commentaire

Une Réponse pour Le foutoir joyeux et moral de Camille Henrot

valacakis jacqueline dit: 29 décembre 2014 à 0 h 03 min

votre article ajouté à celui de Ph.dagen dans le Monde du…et c’est parfait!! …Une exposition, quant à elle, savante, ordonnée par le chaos.
On aime.

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