de Patrick Scemama

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La République de l'Art
Lever de rideau (suite)

Lever de rideau (suite)

Dans mon précédent post (cf Lever de rideau – La République de l’Art (larepubliquedelart.com), je vous parlais de quelques expositions qui vont ouvrir dès le 19 mai et que j’avais pu voir en avant-première. Je voudrais continuer avec quelques autres, qui sont entièrement nouvelles ou qui n’ont pu être vues que quelques jours avant la fermeture imposée par l’actuel confinement. De quoi faire encore monter l’envie, avant le Jour J…

Chez Chantal Crousel, par exemple, est déjà en place une nouvelle exposition de cet immense artiste qu’est Wolfgang Tillmans. Tillmans, on l’a beaucoup vu ces dernières années, en particulier grâce à ses expositions à la Tate Modern de Londres (cf Tillmans-Hockney: au départ était le sexe – La République de l’Art (larepubliquedelart.com)), à la Fondation Beyeler de Bâle, au Carré d’art de Nîmes ou au Wiels de Bruxelles, c’est-à-dire dans des institutions muséales (une grande rétrospective est prévue l’an prochain au MoMA de New York). Il était donc intéressant de voir ce qu’il allait produire pour une exposition en galerie, dans un espace forcément plus petit.

Le choix qu’il a fait pour Paris n’est pas particulièrement neuf et ne propose que quelques œuvres récentes. Il s’agit plutôt d’une mini-rétrospective qui présente des photos qui vont de 1992 à nos jours. Mais tous les thèmes qui l’intéressent y sont représentés, depuis les portraits ou les images de corps si sensuelles et aux cadrages si inventifs, jusqu’au travail sur l’abstraction, en passant par les natures mortes ou les photos de vêtements jetés par terre (les « Faltenwurf »). Bien sûr, l’artiste allemand -aussi pour des raisons marchandes- ne peut y développer l’idée qu’il met en place dans les musées, à savoir que, pour lui, les choses ont la même importance, qu’il s’agisse de photos, de vidéos, de tables sur lesquelles il dispose des documents, voire même des magazines. Mais il parvient à déjouer cette contrainte en accrochant, comme il le fait dans des espaces non-commerciaux, c’est-à-dire en multipliant les formats, en alternant photos encadrées et photos accrochées directement au mur, en n’hésitant pas, même, à scotcher sur les cimaises les pages d’une publication qui est une sorte de journal de bord de son année 2020 ou des « snap », de toutes petites images non encore exploitées et agrandies (et qui ne sont pas à vendre). Ce qui fait que même dans une exposition de ce type, Tillmans reste Tillmans et qu’il ne renonce en rien à sa manière si personnelle de montrer les oeuvres.

Darren Almond qui expose à la galerie Max Hetzler (l’exposition, qui a été très peu vue, sera prolongée jusqu’en juin), s’intéresse lui aussi au cosmos. Mais cet artiste britannique qui n’a pas été souvent montré en France et qui pratique autant la photo que la vidéo ou la peinture, s’intéresse à une conjonction bien particulière : celle qui s’est produite en décembre 2020, c’est-à-dire lorsque Jupiter et Saturne étaient à leur rapprochement maximal, phénomène qui ne produit en général que tous les vingt ans, mais qui là, n’avait jamais été aussi marqué depuis le XIIIe siècle. De cet alignement cosmique, associé à son goût pour les maîtres japonais et plus particulièrement pour la sublime Villa Katsura de Kyoto, il a tiré une série de grands tableaux, certains diurnes, d’autres nocturnes, qui sont eux-mêmes divisés en plusieurs panneaux sur le modèle da la grille qui est, selon l’artiste, « la porte d’entrée vers l’abstrait ». Sur ces tableaux, des traces de chiffres apparaissent qui sont des fractions de chiffres entiers ou de codes génétiques, le seul chiffre véritablement reconnaissable étant le « O », considéré comme le « jumeau de l’infini », qui signifie simultanément tout et rien. Et ces tableaux sont incrustés de métaux ou d’alliages précieux (l’or et l’argent) qui sont tous conducteurs de lumière, donc qui apparaissent différemment selon la lumière et le moment de la journée. C’est beau, raffiné, un rien ésotérique, mais ce n’est pas une recherche du mystère pour le mystère, plutôt une manière poétique d’envisager la fuite du temps.

Dufy Raoul (1877-1953). Paris, Centre Pompidou – Musée national d’art moderne – Centre de création industrielle. AM4127P.

Mais il n’y a pas que les galeries qui vont pouvoir rouvrir, les musées aussi et, parmi eux, le charmant petit Musée de Montmartre qui propose une exposition intitulée : Le Paris de Dufy. L’idée, développée par les commissaires Didier Schulmann et Saskia Ooms, étant de montrer que Raoul Dufy que l’on associe surtout à la Normandie ou à la Côte d’Azur, où il est mort, a aussi beaucoup peint Paris et en particulier les lieux qui étaient les plus emblématiques de son époque : Montmartre, la Tour Eiffel, les Invalides, l’Opéra, la Seine, le Bois de Boulogne, etc. Et s’il y avait une raison de présenter cette exposition dans ce musée, au 12 de la rue Cortot, c’est parce que Dufy y a séjourné, qu’il y avait son atelier (dès 1911, il s’installa au 5 Impasse Guelma) et que de nombreuses toiles y sont nées.

On y voit donc les tableaux du jeune provincial qui débarque à Paris, mais aussi les scènes des différents ateliers, de la Butte dont la ligne d’horizon n’a pas tellement changé aujourd’hui, des hommages à Renoir qui a aussi eu son atelier à cet endroit, des salles de concert que l’artiste fréquentait assidument (il était doué de synesthésie) ou les nombreuses illustrations de la Capitale qu’il fit pour des livres. Mais on y voit aussi les chaises que Dufy, qui dessinait aussi des tissus, en particulier pour le couturier Paul Poiret, imagina pour le Mobilier national et dont le dossier de chacune représente un monument parisien, et le paravent, commande de l’Etat, ou les tapisseries qui sont comme des vues aériennes de la ville. Et surtout, on y découvre un document exceptionnel : la série des lithographies de La Fée Electricité. Comme on le sait, c’est par cette œuvre monumentale, commandée pour le Pavillon de l’Electricité à l’Exposition internationale de 1937 (et qui aujourd’hui au Musée d’art moderne de la ville de Paris) que Dufy se fit connaître auprès du grand public. Pour la diffuser davantage, il en fut tiré une série de dix lithographies qui furent réalisées dans le meilleur atelier parisien de l’époque, celui des frères Mourlot. Mais Dufy n’en fut jamais totalement satisfait (il ne retrouvait pas complètement les couleurs de l’original) et sur un exemplaire de chacune des dix lithographies, il intervint directement à la main et redonna contraste, vivacité à l’ensemble, n’hésitant pas à redessiner certains personnages. C’est cet exemplaire, qui donne lieu à une œuvre de plus de 6m2 qui est présentée ici et qui constitue une raison supplémentaire, si nécessaire, de se rendre dans ce lieu sur lequel le temps n’a, semble-t-il, pas eu d’emprise.

-Wolfgang Tillmans, Lumière du matin, jusqu’au 12 juin à la galerie Chantal Crousel, 10 rue Charlot 75003 Paris (www.crousel.com)

-Darren Almond, Dark Light, jusqu’au 4 juin à la galerie Max Hetzler, 57 rue du Temple Paris (www.maxhetzler.com)

Le Paris de Dufy, jusqu’à l’automne 2021 au Musée de Montmartre-Jardins Renoir, 12 rue Cortot 75018 Paris (www.museedemontmartrte.fr). Un catalogue coédité par le Musée et In Fine éditions d’art, avec des textes des commissaires et de divers spécialistes de l’œuvre de Dufy, paraît à cette occasion (bilingue français-anglais, 175 pages, 100 illustrations, 19,95€).

A noter qu’une exposition de la très jeune et prometteuse artiste Tirdad Hashemi (cf Seules les galeries… – La République de l’Art (larepubliquedelart.com)), qui n’aurait dû être montrée qu’une quinzaine jours chez Gb Agency, 18 rue des Quatre Fils 75004 Paris (www.gbagency.fr), sera visible jusqu’au 23 mai et que demain, à la Fondation Fiminco, dans le cadre de l’exposition Freedom of Sleep qui n’aura malheureusement pas pu être ouverte au public, une journée d’études aura lieu, en lien avec l’Institut d’art Contemporain (IAC) de Villeurbanne, dont le thème est: « La nuit. De l’insomnie au rêve éveillé : un espace-temps de subversion ? » (en ligne sur le site de la Fondation, www.fondationfiminco.com).

Images : Wolfgang Tillmans James’s Spine, 2016 Courtoisie de l’artiste et de la | Courtesy of the artist and Galerie Chantal Crousel, Paris. © Wolfgang Tillmans; vue de l’exposition de Dark Light de Darren Almond à la galerie Max Hetzler, © Darren Almond / Courtesy Galerie Max Hetzler Berlin I Paris I London. Photo Nicolas Brasseur ; Raoul Dufy, L’Atelier de l’impasse Guelma, 1935-1952 Huile sur toile, dim. 89 cm x 117 cm Paris, Musée National d’Art moderne, Centre Georges Pompidou, legs de Mme Raoul Dufy, 1963 © Adagp, Paris 2021


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