de Patrick Scemama

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La République de l'Art
Marcel Broodthaers, exposer c’est créer

Marcel Broodthaers, exposer c’est créer

On connaît mal en France l’œuvre de Marcel Broodthaers, cet artiste belge né 1924 et mort en 1976, âgé seulement de 52 ans. Sa dernière rétrospective, au Jeu de Paume à Paris, remonte à 1991. Pourtant, même bref, celui-ci a eu une importance considérable dans l’histoire de l’art du XXe siècle et influencé de nombreux jeunes artistes, dont Tacita Dean et Danh Vo. Situé à la croisée du Pop, du conceptuel, du minimal et de Fluxus, il se caractérise surtout par la réflexion qu’il établit entre l’œuvre d’art et la valeur marchande et sa manière de faire de l’exposition une œuvre à part entière. Faisant autant appel aux mots qu’aux objets, à la littérature qu’à la sculpture, aux films, aux performances, il occupe une place singulière et originale, qui, à l’instar de Duchamp, mais d’une manière différente, nous a amené à repenser totalement le statut de l’œuvre d’art. La Monnaie de Paris le célèbre en récréant une de ses pièces les plus fameuses, le « Musée d’Art Moderne – Département des Aigles ».

Marcel Broodthaers a commencé par faire des études de chimie. Mais il les a vite abandonnées pour se consacrer à sa vraie passion, la poésie. Pendant plusieurs années, il s’est adonné à cette activité, fréquentant les milieux littéraire, surréaliste et communiste et se plaçant sous l’égide de Baudelaire, de Mallarmé et de Magritte. Vers 1946, il s’est même installé comme libraire et bouquiniste à Bruxelles et a édité ses propres œuvres dans des tirages limités illustrés par des plasticiens de renom. Mais en 1964, à l’âge de quarante ans, lassé de cette existence précaire, il s’est demandé s’il ne pouvait pas vendre quelque chose et réussir dans la vie. « Cela fait un moment que je ne suis bon à rien, déclara-t-il sur le carton d’invitation de sa première exposition. Je suis âgé de quarante ans. L’idée d’enfin inventer quelque chose d’insincère me traversa l’esprit et je me mis aussitôt au travail. »

2599-23Le résultat de ce « quelque chose d’insincère » fut une sculpture qu’il réalisa en plantant dans du plâtre cinquante exemplaires invendus de son dernier recueil de poésie, Pense-Bête. Et c’est ainsi qu’il passa du domaine strictement littéraire à celui des arts plastiques. Mais chez lui, les deux ne furent jamais totalement séparés et une bonne partie de son activité de plasticien est basée sur la poésie. En témoigne en particulier l’œuvre qu’il réalisa en 1969, d’après le poème de Mallarmé, Un coup de dés jamais n’abolira le hasard, qui propose déjà une mise en page bien particulière : il recouvrit de noir les vers du poète pour ne plus en souligner que la disposition spatiale et en faire ainsi une œuvre abstraite et uniquement graphique. Se faisant, il cherchait à faire fusionner les langages des formes et celui des mots, ainsi que l’avait fait Magritte dans ses toiles avec mots (comme Ceci n’est pas une pipe), qui le fascinaient.

Mais en 1968, dans le cadre des évènements qui secouent l’Europe, Marcel Broodthaers devient un des acteurs majeurs de la réflexion sur les nouvelles relations entre art, société et institutions, en participant notamment à l’occupation de la Salle de Marbre du Palais des Beaux-Arts de Bruxelles. Dans la foulée, il invite dans son atelier un certain nombre de personnes pour discuter de ce qui n’allait pas du point de vue artistique en Belgique. Mais l’atelier est vide, il n’a pas de chaises pour les asseoir et il a l’idée alors de faire appel à une firme de transport pour leur demander des caisses à prêter afin que les gens puissent s’asseoir dessus : « Je trouvais naturel de les asseoir sur des caisses portant des marques d’emballage se référant à l’art, c’est-à-dire donc des caisses qui servent à emballer des tableaux, des sculptures, expliqua-t-il. Ces caisses ont arrivées. Je les ai disposées ici d’une manière finalement assez particulière, comme on disposerait justement une œuvre d’art. Et je me suis dit : mais au fond, le Musée, c’est ceci. Alors j’ai ajouté à ce décor des cartes postales reproduisant des œuvres du dix-neuvième siècle. »

Et c’est ainsi, dans sa maison bruxelloise de la rue de la Pépinière, que nait le « Musée d’Art Moderne – Département des Aigles », dont Broodthaers s’autoproclame directeur et conservateur. Il n’est fait, au début, que de cette Section XIXe, composée de cartes postales, d’une projection et de caisses vides de transport d’œuvres, qui va devenir le point de départ de sa renommée internationale. Par la suite, à chacune de ses présentations dans une ville différente, une nouvelle section s’ouvrira, comme la Section des Figures, la Section Publicité ou la Section Financière. Et l’institution durera quatre ans. « Le Musée d’Art Moderne – Département des Aigles, déclarera son créateur, est tout simplement un mensonge et une tromperie… Le musée fictif essaie de piller le musée authentique, officiel, pour donner davantage de puissance et de vraisemblance à son mensonge. Il est également important de découvrir si le musée fictif jette un jour nouveau sur les mécanismes de l’art, du monde et de la vie de l’art. Avec mon musée, je pose la question. C’est pourquoi je n’ai pas besoin de donner la réponse. » Sous l’aspect sérieux et important du questionnement, on ne peut bien sûr s’empêcher de déceler l’humour et la dérision caractéristiques d’une certaine tradition artistique belge.

2595-24L’exposition présentée à la Monnaie de Paris – une ville où Broodthaers n’avait jamais présenté de Section de son musée -, conçue par Chiara Parisi, la directrice des programmes culturels de l’établissement, et Maria Gilissen Broodthaers, l’épouse de l’artiste, donne un aperçu des différentes formes que prit ce musée et en particulier de la Section des Figures, qui fut créée à Düsseldorf en 1972 et qui est entièrement consacrée à la figure de l’aigle, de l’oligocène à nos jours. Grâce aux prêts de nombreuses institutions et de particuliers, on peut y voir plusieurs centaines d’objets, peintures, sculptures qui ont la représentation d’un aigle pour point commun et qui sont accompagnés chacun d’une plaquette disant : « Ceci n’est pas un objet d’art », et d’un numéro attribué arbitrairement par l’artiste. En jouant sur l’allégorie du pouvoir et de l’impérialisme (l’aigle napoléonien), Broodthaers cherche à montrer la puissance du discours sur la perception de l’œuvre d’art. A l’inverse de Duchamp qui partait d’un simple objet existant (ready-made) pour en faire, par le seul geste de l’artiste, une œuvre, il prouve que l’œuvre est dans le discours qui la produit plus que dans l’œuvre elle-même.

Mais l’exposition présente aussi d’autres sections, comme la Section Publicité créée pour la Documenta de Kassel en 1972 et qui est constituée de photographies et de documents reproduisant la Section des Figures. Jouant sur la notion de reproductibilité propre à notre époque, cette section introduit aussi l’idée de publicité qui va de pair avec la consommation. Ou la Section Financière, qui déclare le musée « à vendre pour cause de faillite » et qui propose un lingot d’un kilo d’or frappé de l’aigle, emblème du musée. Le lingot, devenu œuvre d’art doit être vendu à un prix calculé en doublant la valeur de marché de l’or, la surtaxe représentant la valeur de l’art. Ou encore d’autres pièces qui n’appartiennent pas à proprement parler à ce « Musée d’Art Moderne –Département des Aigles », mais qui pourraient en faire partie, comme des éditions de Broodthaers, des films (dont l’un est tiré de la fable de La Fontaine, Le Corbeau et le Renard) qu’il a réalisés ou d’une malle en osier qui accueille le spectateur au pied de l’escalier d’honneur et fait référence à sa dernière exposition, en 1975, réalisée avec la complicité de Pontus Hulten, L’Angélus de Daumier.

Soyons clairs : cette ambitieuse exposition ne se visite pas de la même manière qu’une exposition de peintures, de sculptures, de vidéos ou même d’installations. Il n’y pas véritablement d’oeuvres d’art ici (ou presque). Ce qui est œuvre d’art, c’est l’exposition toute entière, la manière dont elle repense le musée, le lien avec l’institution, la valeur relative de l’objet. Il y a donc lieu de la prendre en la contextualisant et se reportant au petit guide de visite bien fait qui est distribué à l’entrée. Et il ne faut pas oublier non plus l’humour qui la sous-tend et l’empêche toujours de la faire tomber dans la théorie verbeuse. Alors on pourra prendre un vrai plaisir à ce parcours singulier, où la poésie affleure à chaque instant et qui est l’œuvre d’un artiste unique, qui échappe à tous les dogmes et à toutes les écoles.

-Marcel Broodthaers, Musée d’Art Moderne – Département des Aigles, jusqu’au 5 juillet à la Monnaie de Paris, 11 quai de Conti 75006 Paris (www.monnaiedeparis.fr)

 

Images : vues de l’exposition de Marcel Broodthaers, Musée d’Art Moderne – Département des Aigles (Section des Figures, Monsieur Teste, Section Financière) à la Monnaie de Paris © André Morin

 

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