de Patrick Scemama

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La République de l'Art
Patrick Neu: simplicité confondante

Patrick Neu: simplicité confondante

Il est des œuvres comme cela, que l’on ne soupçonnerait pas et qui, lorsqu’on les découvre, vous font vous demander comment on a pu passer à côté si longtemps. Celle de Patrick Neu, par exemple, cet artiste qui bénéficie d’une exposition cet été au Palais de Tokyo, lui qui, en trente ans de carrière, n’a quasiment jamais montré son travail à Paris, à l’exception de deux expositions collectives en 2007, au Louvre et au Musée Bourdelle, à l’invitation de Sarkis, dont il fut l’élève. Il faut dire que l’homme cultive le retrait et la discrétion : « J’ai fait le choix de ne pas être partout, précise-t-il. Je travaille tous les jours, mais je sors peu de pièces, parce que je pense qu’une pièce doit être absolument juste pour être montrée. D’ailleurs le mot même d’artiste me gêne. Il y a tellement de gens qui se prétendent artistes aujourd’hui ! Etre artiste, c’est une exigence, que beaucoup de gens n’ont plus. Moi, j’ai le sentiment de simplement faire mon travail et si celui-ci n’a pas été beaucoup vu, même s’il a toujours été soutenu par des critiques et des collectionneurs fidèles, c’est peut-être qu’à une époque, il n’intéressait pas grand monde. »

2632-26Comment une oeuvre d’une telle poésie, d’un tel raffinement et d’une telle délicatesse a-t-elle pu, alors, n’être pas davantage remarquée ? Peut-être parce qu’elle n’affirme rien, ne tient pas de discours, joue juste sur l’éphémère et la fragilité des choses, ce qui n’est sûrement pas le meilleur moyen de faire le buzz aujourd’hui. Ce qu’elle montre ? De sublimes aquarelles d’iris en train de se faner, des verres en cristal avec du noir de fumée à l’intérieur sur lequel des détails de tableaux célèbres ont été dessinés, une camisole de force uniquement constituée d’ailes d’abeille, une armure de samouraï, au contraire, uniquement constituée de morceaux de cristal reliés par du papier… Patrick Neu privilégie les matériaux fragiles, ceux qui pourraient si facilement se casser ou s’effacer, comme pour rappeler que la vie ne tient qu’à un fil et qu’il suffit de peu pour que celui-ci se brise : « J’ai commencé le travail avec la suie en utilisant les moules avec lesquels je faisais des soldats de plomb, explique-t-il. J’ai voulu y laisser une trace, comme une pensée ou la marque d’un ange, en tous cas quelque chose de complètement éphémère. Et puis avec le cristal parce je suis lorrain et que je travaille à la cristallerie de Saint-Louis. C’est vrai que j’aime ces matériaux fragiles. A la fois parce qu’ils nous rappellent la fugacité de notre existence (en ce sens, ce sont des Vanités), mais aussi parce qu’ils obligent les collectionneurs et les commissaires à prendre soin d’eux, à les protéger. J’aime découvrir les témoignages que les hommes ont pu laisser dans l’histoire (la grotte Chauvet, par exemple), mais à quoi bon vouloir laisser une œuvre qui résiste aux années alors que, dans le même temps, on détruit la planète ! »

D’ailleurs, plus que de fragilité, c’est de simplicité qu’il faudrait parler à propos du travail de Patrick Neu, une simplicité que lui-même revendique (« Je fais des œuvres simples comme j’utilise des mots simples »). Mais une simplicité qui n’exclut pas l’ambivalence, le double-sens, la violence cachée : les si délicates ailes d’abeille deviennent les mailles de la camisole de force, le cristal le métal défensif de l’armure, de chaleureuses mains en cire se parent de morceaux de verre coupants. Comme si tout se retournait, avait son double négatif. « En tant que lorrain, originaire du pays de Bitche, je parle encore le patois, précise l’artiste, qui dérive de l’allemand. Et j’aime beaucoup passer d’une langue à une autre en jouant sur les mots, leurs doubles significations parfois. Ainsi, ce qui a un sens dans une langue peut en avoir un autre dans une autre et ce glissement sémantique liée à ma région natale se retrouve dans mes oeuvres ».

2633-27Mais si la Lorraine est effectivement bien présente dans le travail de Patrick Neu (le noir de fumée pourrait d’ailleurs aussi évoquer les hauts fourneaux aujourd’hui en grande partie éteints de la Vallée de la Fensch), une autre influence semble marquante, celle de l’Extrême-Orient, et en particulier du Japon où il a d’ailleurs séjourné (il a été pensionnaire, en 1999, de la Villa Kujoyama de Kyoto). L’exposition du Palais de Tokyo (ici, bien nommé) est d’ailleurs très imprégnée de cette influence orientale, autant par le thème des œuvres (les iris qui se fanent, l’armure du samouraï), que par la manière dont elles sont présentées, séparées par des grands kakémonos blancs. Dans la culture japonaise traditionnelle, le passage du temps et la nécessité qu’il y a de s’arrêter pour regarder les choses (les cerisiers en fleurs au printemps, par exemple) sont de facteurs importants. Patrick Neu a bien sûr fait sienne cette conception du monde, lui qui se bat contre la rapidité de la technologie d’aujourd’hui (« parce qu’elle empêche la contemplation », explique-t-il) et qui peut mettre des années à réaliser une œuvre. Mais pour autant, il ne cherche pas à intégrer cette dimension temporelle dans le processus de production de l’œuvre, à la valoriser : « Je reviens souvent sur un travail pour le reprendre, pour le refaire, pour faire mieux, et c’est ce qui donne cette impression de lenteur, dit-il. Je n’ai pas à prouver une virtuosité ou…c’est juste de la rigueur. (…) Ce qui est important, c’est l’objet final, le concept ou l’idée. (…) Dans mon travail, on ne voit pas tout d’un coup. C’est important qu’on soit obligé de chercher, qu’on découvre ».

Alors que découvre-t-on en regardant de près ces verres noircis par la fumée et qui peuvent aussi se présenter dans des armoires ou des vitrines ?  Des détails de tableaux célèbres (Rubens, le Douanier Rousseau, Bosch, etc.) qui ont été souvent reproduits, que lui-même avait dans ses livres de classes et que le spectateur peut facilement reconnaître, parce qu’ils appartiennent à la mémoire collective. « J’ai une passion pour l’histoire de l’art, reconnait Patrick Neu. Et j’ai moi-même peint, même si je n’ai jamais beaucoup montré ma peinture. Mais ce qui est important pour moi, c’est que les gens reconnaissent des images qui leur sont familières et que, du coup, ils ne sentent pas exclus. Rien ne me touche davantage que lorsque des gens qui ne sont pas des spécialistes de l’art se montrent sensibles à mon travail. Je ne cherche pas à toucher un grand public, parce que je sais bien qu’aujourd’hui, ce n’est plus vraiment l’art qui touche le grand public, mais je voudrais au moins que les gens, même ceux qui ne sont pas les habitués des musées, y accèdent simplement. » Une simplicité qui, décidément, semble être le maître-mot du travail et de la manière d’être de cet artiste singulier.

-Patrick Neu, jusqu’au 13 septembre au Palais de Tokyo, 13 avenue du Président Wilson 75116 Paris (www.palaisdetokyo.com)

Cette exposition s’inscrit dans le cadre de la nouvelle saison du Palais, intitulée Le Bel Aujourd’hui et qui présente aussi des expositions de Céleste Boursier-Mougenot, de Tianzhuo Chen, de Korakrit Arunanondchai et de Jesper Just. Si la première, comme celle du Pavillon français de la Biennale de Venise (cf http://larepubliquedelart.com/venise-2-les-pavillons-nationaux-et-danh-vo/) part d’une idée poétique, mais aboutit à un résultat décevant, les deux suivantes, représentatives de la culture pop d’aujourd’hui, donnent dans le clinquant et le tape-à-l’œil. Quant à la dernière, l’installation vidéo de Jesper Just, elle est belle et subtile, mais pêche un peu par sophistication.

Images : Vues de l’exposition de Patrick Neu, Palais de Tokyo (24.06 ­ 13.09 2015). Photos: André Morin. ADAGP, Paris 2015

PS : à propos de Japon, je voudrais évoquer le travail d’un artiste français qui y a vécu pendant plusieurs années et qui participe actuellement, au Pavillon Vendôme de Clichy, à une très intéressante exposition collective sur la place des minorités dans la société d’aujourd’hui : Et autres identités. Il s’agit d’Emmanuel Guillaud et la pièce qu’il a conçue en collaboration avec Casimir Leroy, Until the sun rises, est une série de photos réalisées sur des lieux de drague gays à Tokyo. Mais plutôt que de montrer des tirages papier de ces images ou de les projeter sur un écran classique, il a préféré concevoir une installation qui rappelle ces lieux de drague et dans laquelle on pénètre comme dans un labyrinthe où l’on a besoin de quelques minutes pour s’habituer à l’obscurité. On réalise alors que ces images, qui évoquent aussi des lieux carcéraux, sont projetées sur des tissus flottants, genre kakémonos, quitte à ce que leur définition en soit moins précise. Mais elles ont alors cette fragilité et ce côté éphémère qui vont aussi bien de pair avec le pays qu’avec le sujet évoqués. Le résultat n’en est que plus troublant. (Pavillon Vendôme, 7 rue du Landy, 92110 Clichy-la-Garenne, jusqu’au 26 Juillet.)

emmanuel guillaud

 

Vidéostill de l’installation, Until the sun rises d’Emmanuel Guillaud

Cette entrée a été publiée dans Entretiens/Portraits, Expositions.

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commentaires

15 Réponses pour Patrick Neu: simplicité confondante

ueda dit: 2 juillet 2015 à 10 h 43 min

Cher Patrick, on vous aura peut-être rapporté que mon camarade JC se répand en invectives contre vous dans d’autres « républiques », mais sachez que je me désolidarise de cette attitude.

Vous avez parfaitement le droit de virer qui vous voulez.

Disons que mon camarade de blog est un peu soupe-au-lait. Et il tient beaucoup à tout ce qu’il écrit, même quand, de son propre aveu, il n’a rien à dire.

Jacques Barozzi dit: 2 juillet 2015 à 10 h 53 min

Hélas, il est encore plus grand interdit que présent !
JC ou comment s’en débarrasser… définitivement ?
A part passer un « contrat », je ne vois pas…

l'équipe médicale dit: 8 juillet 2015 à 6 h 41 min

« il tient beaucoup à tout ce qu’il écrit, même quand, de son propre aveu, il n’a rien à dire. »

‘même quand’, c’est à dire toujours

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