de Patrick Scemama

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La République de l'Art
Picabia et Lucian Freud en écrits

Picabia et Lucian Freud en écrits

Picabia et Lucian Freud, deux des plus grands peintres du XXe siècle : on réédite l’unique roman du premier, Caravansérail, écrit en 1924, et Geordie Greig, un journaliste anglais, consacre une biographie pleine de charme au second.

De Picabia, on connaissait bien sûr la géniale peinture et la poésie, mais on savait moins qu’il était l’auteur d’un roman. Il a pourtant écrit Caravansérail, que les éditions Belfond  avaient publié une première fois en 1975, mais qui avait rapidement été épuisé, et qu’ils republient aujourd’hui, à l’occasion du soixantième anniversaire de la mort de l’artiste. La genèse de ce livre, il est vrai, est en elle-même assez compliquée : Picabia l’écrivit en 1924, l’année même où Breton publiait le premier Manifeste du Surréalisme et il comptait  sur l’appui de ses amis surréalistes pour le faire éditer (il avait même demandé une préface à Aragon). Mais comme ceux-ci n’apprécièrent guère la désinvolture du roman, qui tranchait singulièrement avec le sérieux qu’ils entendaient donner à leur mouvement, ils ne l’aidèrent pas et Picabia eut une réponse négative du premier éditeur auquel il s’adressa. Comme l’homme n’était pas du genre à vouloir insister, qu’il n’avait qu’une estime moyenne pour ce texte qui, dira-t-il à Breton, lui aura coûté huit mois de travail, à raison de quatre à cinq heures par jour, « pour en fin de compte n’avoir presque rien trouvé à dire » et surtout que d’autres projets plus excitants se présentaient à lui (Satie venait de lui demander de collaborer à une nouvelle oeuvre, au Théâtre des Champs-Elysées,  pour les Ballets Suédois, qui allait devenir Relâche), il abandonna le texte qui sombra dans l’oubli. Ce ne fut qu’à l’occasion d’une visite à Germaine Everling, qui fut la maîtresse de Picabia, à Cannes, que Luc-Henri Mercié, un professeur de l’Université d’Ottawa, le redécouvrit, enfoui dans les archives, et décida de lui redonner vie, même si certaines pages ont définitivement disparues.

Caravansérail est un roman autobiographique qui se présente sous la forme d’une succession de saynètes, sans qu’une histoire véritable s’y développe. On y voit Picabia tour à tour  dîner chez des mondains, passer une soirée dans un bar nègre, jouer au casino à Cannes ou Monte-Carlo, fumer de l’opium ou aller à une séance chez les spirites de la rue Fontaine (là où habitait Breton), le tout à la vitesse de la voiture décapotable (une Mercer) qu’il précipite sur les routes de France. Le seul élément qui fait le lien entre ces différentes séquences est la présence de Lareincey, un laborieux romancier que l’on retrouve partout et qui impose à toute heure et dans toute circonstance la lecture de ses manuscrits ineptes et prétentieux (il finit par épouser la maîtresse du narrateur). A le lire aujourd’hui, on comprend l’agacement qu’il a pu susciter chez les surréalistes et en particulier chez Breton. Car Caravansérail est le contraire d’un pamphlet ou d’une thèse sérieuse dont  ils auraient pu se revendiquer ; c’est une pochade, un hommage libre, joyeux et n’appartenant  à aucune école à la vie et au plaisir. Comme l’écrit Luc-Henri Mercié dans sa préface : « Face au surréalisme en train de triompher, le baroud d’honneur du dadaïsme » (dont Picabia fut un des grands représentants). Et derrière son humour et sa légèreté, l’artiste ne prive pas non plus de régler des comptes avec certains de ses « amis » ou de se livrer à des commentaires sur le milieu de l’art de l’époque qui n’ont pas du plaire à tout le monde (tout le livre est d’ailleurs codé et, malgré les savantes notes du préfacier, certaines allusions se perdent).

Mais au-delà de sa fantaisie et de son caractère trépident, le roman est aussi un formidable témoignage sur ce que furent les années 20, ces années dans lesquelles on voulut  oublier les horreurs de la guerre en vivant à cent à l’heure (un chapitre dans le livre y fait d’ailleurs référence). Et toutes les figures illustres de cette période y font leur apparition, sous leurs propres noms ou sous des noms imaginaires : Duchamp, Picasso, Breton, Eluard, Desnos Cocteau, etc. Derrière cette parade éblouissante, enfin, c’est aussi un portrait de Picabia lui-même qui se dessine : celui d’un être fondamentalement libre et frondeur, à l’image de sa peinture, mais aussi sombre et soucieux. Lorsqu’il évoque les dangers que représente la conduite à toute vitesse, ne dit-il pas aussi qu’un accident aurait pour mérite de mettre fin à son anxiété ? Et même s’il l’écrit avec une ironie qui donne lieu à une scène savoureuse, ne va-t-il pas consulter plusieurs médecins avant de se faire enlever l’appendicite ? On connaissait les dépressions du peintre et la cyclothymie qui l’a mené à des phases si différentes dans son travail, on en voit maintenant la trace dans ses écrits.

220px-LucienFreudAutre livre de peintre, mais plutôt cette fois sur un peintre : celui que Geordie Greig, un journaliste anglais qui est aujourd’hui rédacteur en chef du Mail on Sunday, consacre à l’immense portraitiste que fut Lucian Freud (Rendez-vous avec Lucian Freud). Pendant dix ans, les deux hommes se sont rencontrés le matin, pour prendre un petit-déjeuner, dans un restaurant sur Kensington Church Street, et autour d’une tasse de thé, ils ont évoqué ce qu’avaient été la vie et l’œuvre du petit-fils de Sigmund, qui avait fui l’Allemagne nazie avec sa famille pour se réfugier en Angleterre.  Et le portrait qu’il brosse de Lucian Freud ne correspond nullement à l’image rapide et superficielle qu’on peut parfois se faire de lui : loin d’avoir toujours vécu dans le luxe et l’aisance que lui a procuré, dans la deuxième partie de sa vie, le fait d’être un des peintres les plus chers du monde, le jeune artiste a quasiment commencé dans la misère, en ne vivant que  des droits d’auteur de son grand-père. C’est aussi le portait d’une sorte de punk avant l’heure, un adolescent rebelle à toutes les écoles dans lesquelles il a étudié, presqu’un enfant sauvage, qui n’a jamais hésité à faire appel aux services des truands du quartier de Paddington dans lequel il vivait et qui était de mèche avec les bookmakers. C’est enfin celui d’un homme qui malgré sa judaïté et ses mauvaises manières a très vite été introduit dans la meilleure société anglaise, qui en a séduit bon nombre de ses membres (des femmes surtout, mais quelques hommes aussi) et qui a laissé derrière lui un nombre considérable d’enfants, qu’il n’a pas toujours reconnus et avec lesquels il a entretenu des relations pour le moins conflictuelles.

Le livre de Geordie Greig est à l’image de celui que Martin Gayford, un autre journaliste anglais, a consacré à David Hockney (Conversations avec David Hockney, Editions du Seuil, 2011) : plaisant, vivant, bien documenté. On y parle davantage des mœurs dissolues de Lucian Freud, de son addiction au jeu ou de son caractère irascible qu’on y analyse sa peinture, mais cette biographie éclatée, qui se complète au fil des rencontres, a bien du charme et se lit avec un réel plaisir. Et derrière la figure acérée de celui qui eut pour modèle Bacon, Kate Moss et Elisabeth II, c’est toute une histoire de la peinture anglaise figurative qui se profile, une peinture qui n’a jamais cédé à la tentation de l’abstraction et dont la force est aujourd’hui unanimement reconnue.

-Francis Picabia, Caravansérail, Editions Belfond, 190 pages, 18€

-Geordie Greig, Rendez-vous avec Lucian Freud, Editions Christian Bourgois (traduit de l’anglais par Michel Marny), 272 pages, 25€

Images: Francis Picabia, en haut; Lucian Freud, en bas.

 

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