de Patrick Scemama

en savoir plus

La République de l'Art
Pour Sheila Hicks, la couleur est dans le fil

Pour Sheila Hicks, la couleur est dans le fil

A la dernière Biennale de Venise, sur un des grands murs de l’Arsenale, on ne voyait qu’elle : une imposante installation de pelotes de fibres multicolores, qui réjouissait le regard et dans laquelle le visiteur fatigué que nous étions aurait rêvé de s’allonger (Escalade Beyond Chromatic Lands). Depuis plusieurs années, il est vrai, la présence de Sheila Hicks sur la scène artistique (française en particulier) se faisait de plus en plus manifeste : exposition au Palais de Tokyo et à la galerie franck elbaz en 2014, dans le cadre du Festival d’Automne en 2016, dans les bosquets du Château de Versailles en 2017, etc. Un peu partout, on voyait pendre ses monumentaux fils de laine, de lin ou de soie ou s’additionner ses blocs de coton dans des compositions multiples et sans cesse renouvelables.

Mais il fallait une rétrospective comme celle qui se tient actuellement au Centre Pompidou pour qu’on mesure à sa juste valeur le travail de l’artiste et qu’on n’y voit pas de simples débordements textiles, joyeux et hédonistes. Et pour cela, il fallait aussi qu’on rappelle la trajectoire de Sheila Hicks, qui est née en 1934 aux Etats-Unis et qui vit depuis le milieu des années 60 à Paris. Se destinant d’abord à la peinture, la jeune femme entre en 1950 à l’Université de Yale, où elle étudie sous la direction de Josef Albers, le grand prêtre du Bauhaus. Rapidement, elle comprend que le support de la toile la gêne, parce qu’il la contraint et absorbe la couleur, alors qu’elle préfère travailler avec la couleur pure, un peu comme Matisse avec ses papiers découpés. Dans le même temps, elle suit l’enseignement de George Kubler, un spécialiste de l’art précolombien, qui lui fait en particulier découvrir le livre de Raoul d’Harcourt, Les Textiles anciens du Pérou et leurs techniques (1934). Et là, c’est la révélation. Elle décide d’abandonner la peinture pour le textile et se rend au Mexique où elle approfondit ses connaissances en la matière avec d’éminents spécialistes. Dès lors, la voie de Sheila Hicks est tracée et elle n’en déviera pas une seconde : elle fera du tissage et des tissus sa matière première et mettra toute sa force créatrice et son inventivité pour lui donner des formes nouvelles.
Hicks 1Mais même si elle a élargi son activité aux domaines de la décoration et du design – suivant en cela la leçon du Bauhaus qui ne fait pas de hiérarchie entre art et artisanat-, elle a toujours pensé son œuvre en fonction de critères liés à la peinture ou à la sculpture. Et c’est ce que montre très intelligemment l’exposition du Centre Pompidou, Lignes de vie, qui ne suit pas un parcours chronologique, mais confronte dans un espace ouvert (et ouvert aussi sur la rue, puisqu’il s’agit de la Galerie 3, dont les grandes ouvertures donnent sur la place Stravinsky) des pièces de différentes périodes et de différentes influences. C’est d’ailleurs, paraît-il, parce qu’il n’est pas un spécialiste de l’art textile que Sheila Hicks a tenu à ce que ce soit Michel Gauthier qui en assure le commissariat. Il y a donc imaginé un dispositif  qui fait dialoguer des œuvres verticales comme les Pillar of Inquiry/Supple Column (qui font penser aux Stripes de Morris Louis, ces bandes de couleurs que le peintre américain faisait glisser sur le tableau), avec des œuvres horizontales, comme Pêcher dans la rivière (une installation qui juxtapose d’épaisses lianes de lin blanc sur lesquelles sont posés des foènes en fer du XVIIIe siècle), ou des œuvres installées en quinconce contre un mur, comme dans un atelier (Monument, par exemple, constitué de différents châssis en bois et en aluminium recouverts de fils teintés qui jouent sur la complémentarité chromatique). Et il a rajouté des œuvres « participatives », comme les Pockets, ces poches en coton blanc dans lesquelles le visiteur peut glisser quelque chose.
Hicks 2Mais l’œuvre la plus passionnante de l’exposition est peut-être la présentation des Minimes, ces minuscules tissages que Sheila Hicks commença à réaliser dans la seconde moitié des années 50 et qu’elle fabrique encore aujourd’hui. Comme leur nom l’indique, il s’agit d’œuvres de petite dimension, élaborées sur un métier à tisser de poche et qui constituent comme un journal intime, une sorte de laboratoire de sa pensée. Conçues comme des esquisses d’œuvres de grand format, ou comme de simples essais de matières ou de compositions, elles ont cette fraîcheur et cette liberté que seules possèdent les œuvres qui vadrouillent et ne cherchent rien à prouver. On y voit les humeurs de l’artiste, ses tentatives les plus abouties, comme celles qui resteront inachevées. On y perçoit son humour, sa fantaisie, sa poésie. En ce sens, elles constituent comme un résumé de l’exposition et peut-être le moyen le plus simple d’évaluer l’évolution et la variété du travail de Sheila Hicks.

A noter qu’à la même époque, un autre grande artiste de la génération de Sheila Hicks, et qui a un cheminement un peu similaire, expose des tapisseries, même si elle a fait le choix de rester avant tout peintre : Etel Adnan à la galerie Lelong. A noter aussi qu’au moment où la parole féminine se libère et qu’un livre sur le sexe féminin écrit par deux médecins norvégiennes (Les Joies d’en bas de Nina Brochmann et Ellen Stokken Dahl) devient un best-seller mondial, ce n’est pas seulement l’art des femmes, mais des pratiques considérées jusqu’alors comme féminines (le textile, la céramique, cf mon précédent post http://larepubliquedelart.com/johan-creten-le-gitan-de-largile/ ) qui gagnent en reconnaissance. La preuve que quelque chose est en train de changer profondément dans notre société et qu’elle va continuer d’imposer une importante relecture de l’art et de ses pratiques .

Lignes de vie de Sheila Hicks, jusqu’au 30 avril, à la Galerie 3 du Centre Pompidou (www.centrepompidou.fr)

-Tapisseries et estampes d’Etel Adnan, jusqu’au 10 mars à la galerie Lelong, 13 rue de Téhéran 75008 Paris (www.galerie-lelong.com)

 

Images : vues de l’exposition de Sheila Hicks, Lignes de vie, au Centre Pompidou. Photos Philippe Migeat.

Cette entrée a été publiée dans Expositions.

4

commentaires

4 Réponses pour Pour Sheila Hicks, la couleur est dans le fil

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

*