de Patrick Scemama

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La République de l'Art
Préhistoire, affaire de temps et d’origine

Préhistoire, affaire de temps et d’origine

Pour l’homme d’aujourd’hui, la notion de préhistoire a toujours existé, elle se confond avec les dinosaures, les cavernes ou la guerre du feu. Pourtant c’est une notion relativement moderne, qui a commencé à naître au tournant du XVIIIe et du XIXe siècle, grâce à la stratigraphie. A cette période, on apprend en effet à distinguer les « époques de la nature » dans les couches de la terre. Puis, vers le milieu du XIXe siècle, on apprend que l’homme a eu sa place sur la planète bien avant ce que l’on imaginait, en particulier par la découverte accidentelle des premiers objets symboliques du Paléolithique et c’est alors que le mot même de « Préhistoire » apparaît. Enfin, au début du XXe siècle, on apprend à reconnaître l’art pariétal, comme en témoignent les immenses relevés réalisés en Afrique par les équipes de Léo Frobenius entre 1912 et 1936. Mais celui-ci reste difficilement compréhensible pour nous, comme le sont les représentations de femmes dites « Vénus » que l’on a trouvées dans des cavernes et auxquelles on a donné une connotation érotique qu’elles n’avaient vraisemblablement pas ou les alignements de menhirs sur les côtes bretonnes. Il a suscité le mystère, l’incompréhension, le retour aux sources et a donc beaucoup stimulé l’imaginaire des artistes qui prenaient connaissance de ces découvertes.
Mais il les a aussi beaucoup interpellés, parce qu’il renvoyait à la notion de temps et, par là-même, à celle de finitude. Or, tout au long de ce XXe siècle marqué par des catastrophes et guerres en tous genres – et même aujourd’hui, où la situation semble moins violente, mais où la menace reste forte -, cette idée de mort et de survie a été très prégnante et donc les artistes n’ont cessé de se référer à ces formes de la préhistoire, qui répondaient à ce questionnement. C’est ce que montre la passionnante exposition qui vient de s’ouvrir au Centre Pompidou, Préhistoire, une énigme moderne, sous le commissariat de Cécile Debray, Rémi Labrusse et Maria Stavrinaki. Elle y confronte des chefs-d’œuvre de l’art préhistoriques  venus de musées comme le Musée de l’Homme et exceptionnellement montrés au Centre à des œuvres d’artistes de la modernité comme Max Ernst ou Man Ray et contemporains comme Louise Bourgeois ou Dove Allouche. Et surtout elle révèle à quel point bien des pièces que l’on croyait directement sorties de l’imagination des créateurs sont en fait inspirées par les formes liées à la Préhistoire et donc par cette question des origines.

Elle s’ouvre d’ailleurs sur un couloir noir, comme un gouffre (très théâtrale scénographie de Pascal Rodriguez) dans lequel deux pièces, emblématiques du propos de l’exposition, se répondent : un crâne d’homme dit « de Cro-Magnon » découvert en 1868 et une aquarelle de  Klee intitulée Le Temps (Die Zeit). Puis une première salle montre des toiles de Cézanne, entre autres, qui fut un des premiers à s’intéresser  aux questions géologiques, en particulier grâce à son amitié avec l’archéologue Antoine-Fortuné Marion. Une deuxième, plus loin, La Terre sans les hommes, présente aussi bien une Messe de terre de Dubuffet qu’une très grande toile de Graham Sutherland (The Origins of the Land). Plus loin encore, des silex ou fragments de mammouths gravés voisinent avec des documents scientifiques, un dessin de Maurice Denis ou un film de Buster Keaton. Dans la salle suivante, Hommes et bêtes, ce sont des statuettes préhistoriques représentant des animaux qui dialoguent avec des pièces de Jean Arp, de Beuys ou de Miro. Etc., etc., etc. Jusqu’à la dernière, l’Epilogue, qui met en regard une Statuette féminine des Cyclades venue du Musée du Louvre avec une somptueuse et délicate sculpture de Penone faite de terre cuite reposant sur un tronc de bois (Struttura del tempo).

Picasso Pablo (dit), Ruiz Picasso Pablo (1881-1973). Paris, musée national Picasso – Paris. MP293.

Tout au long de ce parcours, on trouve des pépites, comme cette Vénus du gaz de Picasso, une sculpture réalisée à partir d’un brûleur de cuisinière mise en parallèle avec les « Vénus » paléolithiques ou ces galets gravés du même maître catalan qui font écho au galet gravé datant de -22 000 à -20 000 ans découvert en Dordogne. Et sur le plan contemporain, on n’est pas en reste avec la caverne en bois de cèdre de Carl André (Hearth) version moderne de la caverne préhistorique, la fresque murale en argile sur les fenêtres du Centre de Barceló, la réactivation de la magnifique Cripta de Claudio Parmiggiani (des traces de mains comme on en trouvait dans les cavernes) ou avec les impressionnnates photogravures de Tacita Dean représentant un paysage comme figé dans le temps (Quaternary, 2014). Et que dire enfin du sublime film de Pierre Huyghe, Untitled (Human Mask), qui est présenté en fin du parcours et qui met en scène un singe portant un masque humain et évoluant comme serveur dans un restaurant abandonné après la catastrophe de Fukishima ? Qu’il est une métaphore de la survie après la destruction et donc d’un retour à l’origine. En ce sens une œuvre qui revient complètement à la condition humaine et à sa relation avec l’animal et une métaphore toute entière de cette exposition particulièrement pertinente.

Préhistoire, une énigme moderne, jusqu’au 16 septembre 2019 au Centre Pompidou (www.centrepompidou.fr).

Images : Tacita Dean, Quaternary, 2014, 5 photogravures encadrées sur Somerset Wite satin 400 gr., 329,5 x 709 cm © Tacita Dean, Marian Goodman Gallery, New York/Paris, Frith Street Gallery, Londres, Courtesy the artist, Marian Goodman Gallery, New York/Paris, Niels Borch Jensen Editions, Frith Street Gallery, Londres. Photo: Marc Domage; Figure féminine dite “ Vénus de Lespugue” (grotte des Rideaux, Lespugue, Haute-Garonne), époque gravettienne  vers -23 000 ans), Ivoire de Mammouth, 14,7 x 6 x 3,6 cm, Musée de l’Homme, Paris © MNHN, Jean-Christophe Domenech ; Pablo Picasso, Buste de femme, Boisgeloup, 1931, plâtre original, 42,5 x 28 x 41,5 cm, Musée national Picasso, dation en 1979 © Succession Picasso, photo © RMN-Grand Palais (Musée national Picasso – Paris)/Béatrice Hatala.

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