de Patrick Scemama

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La République de l'Art
Radicalement vôtre

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En vérité, je n’avais pas l’intention de parler de l’actuelle Biennale de Venise, parce que beaucoup de choses ont été écrites à son sujet et qu’elle se termine dans un mois, fin novembre. Mais la force et la radicalité de la proposition d’Anne Imhof, Faust, qui a remporté le Lion d’or du meilleur pavillon national, m’incite à le faire. Anne Imhof, on l’avait découvert en France en 2015, au Palais de Tokyo, avec une surprenante performance, Deal, donnée dans le cadre du festival Do Disturb, qui mettait en scène des lapins et des hommes dans une chorégraphie nocturne basée sur la notion d’échange. A l’époque, peu de gens la connaissait, elle était encore en résidence à la Cité des arts, mais en quelques mois, la jeune femme (moins de quarante ans) est devenue une star : sensation à la Kunsthalle de Bâle avec Angst, dont plusieurs versions ont été données depuis, et consécration cette année à la Biennale de Venise avec ce Faust, représentant l’Allemagne, qui agit comme une véritable déflagration.

Le pavillon allemand -faut-il le rappeler ?- a été inauguré pendant la période nazie, il témoigne de cette architecture monumentale et de nombreux artistes se sont demandés comment faire pour le détourner (il y a quatre ans, la France et l’Allemagne avaient même échangés leur pavillons en signe d’amitié et d’oubli des antagonismes passés). Anne Imhof n’y va pas par quatre chemins : elle l’enserre par de grandes grilles en fer derrière lesquelles s’ébrouent deux dobermans. En fait, les deux chiens jouent à la balle et ne semblent pas le moins du monde menaçants, mais le ton est donné : nous sommes dans un espace de surveillance et de punition, qui rappelle les pires heures de l’histoire allemande, mais qui est surtout en lien direct avec le monde dans lequel nous évoluons aujourd’hui (on pense bien sûr au célèbre essai de Foucault, Surveiller et punir).

018fd11aef01cd728815981963cabd469b817bda7b_00001A l’intérieur du pavillon, le sol a été surélevé par des dalles en verre sur lesquelles le spectateur marche et qui laissent voir les activités étranges qui se déroulent sous nos pieds (comme une sous-population, les « Niebelungen » de la geste wagnérienne ?). Et les murs sont nus, seulement ornés de plaques en métal ou de sorte de pupitres sur lesquels les quatre performeurs (deux filles, deux garçons) vont de temps à autre venir se percher. Car ce monde-là est habité de créatures étranges, sortes de mutants à la peau pâle, au regard vide, le plus souvent vêtu de noir. Pendant tout le temps que dure la performance (cela peut aller de plus d’une heure à quatre heures, selon les cas), ils vont se livrer à tout un tas d’activité dont on ne décrypte pas le sens, mais qui vont de l’immobilité à la vitesse, de la douceur à la violence, de l’étreinte au combat. A un moment, sous les dalles de verre, ils s’amuseront à mettre le feu, à un autre, ils tagueront à la bombe les vitres qui les séparent des spectateurs  et, à la fin, dans un coin de l’espace qui fait penser à un laboratoire, ils se mouilleront avec un gros tuyau d’arrosage.

L’espace mental abstrait que donne à voir Anne Imhof est un espace hypnotique, où la musique a un rôle essentiel (on passe du silence au chant, puis au bruit assourdissant), où les accessoires SM abondent (on décèle, sous les dalles de verres, des chaînes et autres instrument de domination) et où les performeurs reçoivent parfois des textos pour leur indiquer ce qu’ils ont à faire. On a reproché à l’artiste un goût pour une certaine esthétique de corps jeunes, beaux et répondant à des critères précis, proches de l’androgynie. On lui a reproché aussi une certaine accointance avec le milieu de la mode (sa fiancée et son égérie, Eliza Douglas, qui est elle-même artiste et qui a fait partie des premiers interprètes de ce Faust, a été mannequin pour Balenciaga). Tout cela n’est sans doute pas complètement faux, mais le travail d’Anne Imhof va au-delà de ces simples considérations pour aboutir à un rituel glaçant sur la marchandisation des corps et de l’image, qui n’est en rien une glorification. Que nous dit-elle exactement ? Impossible de le savoir et chacun peut interpréter comme il l’entend ce « pacte avec le Diable » (mais de quel Diable s’agit-il ?). Il y est question en tous cas d’une privation de l’identité personnelle, d’un rapport de violence et de soumission, d’un retour de l’individu à des pulsions primaires, mais aussi d’un chaos où l’amour naît parfois. Bref, tout à la fois clinique et romantique, d’une noirceur furieusement contemporaine.

GBA-2017-Roman-Ondak-06En 2009, à cette même Biennale de Venise, l’artiste slovaque Roman Ondak avait eu un geste tout aussi radical : il avait transformé le pavillon de son pays, qu’il représentait, en une continuité des Giardini (les jardins) où il est situé. C’est-à-dire qu’il avait fait rentrer l’extérieur à l’intérieur et que le spectateur, en entrant dans le pavillon, ne savait plus s’il était face à une création artificielle ou à un prolongement naturel des arbustes, sentiers et autres plantes qui composent les jardins. Cette manière d’inverser les sphères publiques et les sphères privées – ou plutôt de les faire s’interpénétrer l’une dans l’autre – est d’ailleurs une des marques de l’artiste. Chez lui, tout est rattaché à une histoire personnelle, à un récit intime, mais ce n’est qu’en le faisant intervenir dans un espace collectif, en le rattachant, en quelque sorte, à la grande histoire, qu’il lui fait prendre tout son sens et sa raison d’être (comme, par exemple, dans l’installation Measuring the universe que l’on peut voir actuellement à la Fondation Vuitton, dans le cadre de l’exposition « le MoMA à Paris », et qui invite le spectateur à inscrire sur un mur la mesure de sa propre taille pour essayer ensuite de mesurer l’univers tout entier).

GBA-2017-Roman-Ondak-23 (2)Dans sa galerie parisienne, gb agency, il fait aujourd’hui preuve d’autant de radicalité. L’exposition qu’il propose, The Day Before Now, est le résultat d’une inondation qui aurait eu lieu avant le vernissage et dont on ne voit que la trace sur les murs et au sol, par les limons qui sont restés après l’assèchement. Des plaques en marbre indiquent même le niveau jusqu’où l’eau est montée, comme dans les précédentes grandes inondations parisiennes (et rappelons-nous que toute une partie de la capitale reste en zone inondable). C’est-à-dire qu’il fait une nouvelle fois entrer l’extérieur à l’intérieur et qu’on ne sait pas si l’inondation a réellement eu lieu ou s’il s’agit d’un artifice (mais on nous précise que les limons au sol proviennent bien de la Seine). Quoiqu’il en soit, au-delà de ces interrogations sur le « making-off », qui ne sont pas si importantes que ce ça, ce qui frappe, dans cette exposition, c’est la manière dont elle déstabilise le spectateur et le fait s’interroger sur l’espace dans lequel il se trouve. Vrai/faux ? Public/privé ? Intérieur/extérieur ? Les pièges illusionnistes tendus par Roman Ondak sont d’autant plus troublants qu’il intègre quand même quelques pièces dans l’espace laissé à nu : un crayon ayant appartenu à son fils mais qui a peut-être aussi été utilisé pour faire les traces sur les murs, des fils électriques qui sont vraiment au-dessus de sa maison, deux lambrequins trouvés, marques de règles, qui ont peut-être eux aussi servi à « mesurer » l’installation, etc. Autant dire autant de signes de piste qui viennent encore davantage perturber la perception du spectateur et qui font de cette folle aventure plus qu’une exposition : une expérience.

Faust d’Anne Imhof, jusqu’au 26 novembre à la Biennale de Venise (www.labiennale.org)

The Day Before Now de Roman Ondak, jusqu’au 25 novembre à la galerie gb agency, 18 rue des 4 Fils 75003 Paris (www.gbagency.fr)

 

Images : vues du Faust d’Anne Imhof (pavillon allemand) à la Biennale de Venise (1 et 2) ;  vues de l’exposition The Day Before Now de Roman Ondak à la galerie gb agency, Courtesy the artist and gb agency, Paris Photos Aurélien Mole (3 et 4)

Cette entrée a été publiée dans Expositions.

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commentaire

Une Réponse pour Radicalement vôtre

Sergio dit: 28 octobre 2017 à 13 h 14 min

« On a reproché à l’artiste un goût pour une certaine esthétique de corps jeunes, beaux et répondant à des critères précis, proches de l’androgynie. »

No problemo. Suffit de confier chacun son sien les murs, eux aussi nus, à Jean Rustin et Fernando Botero… En fresques gigantesques !

En attendant, papier très nourrissant, bravo !

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