de Patrick Scemama

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La République de l'Art
Reflets dans un oeil d’or

Reflets dans un oeil d’or

Pour le grand public, le travail de Jean-Michel Othoniel s’apparente avant tout au Kiosque des Noctambules, cette commande réalisée en 2000 pour la bouche de la station de métro Palais-Royal. Il est vrai que cette sculpture, colorée et chatoyante, fait partie des monuments les plus courus de Paris et que de nombreuses personnes se font photographier devant elle. Elle a aussi défini un style Othoniel, fait de boules de verre multicolores, qui forment de grands colliers ou des arches spectaculaires. Un style que beaucoup qualifient aussi de décoratif, de léger, voire de kitsch. Il faut pourtant se souvenir que, lorsque l’artiste à commencer à travailler cette matière, lors de son séjour à la Villa Médicis, avec les artisans de Murano, il l’a fait en mettant en avant ce que ces derniers appellent la « blessure du verre » (cette forme de cicatrice qui apparait lorsqu’on le souffle) et que, dans certaines de ses utilisations ultérieures, les boules de verre étaient apparentées à des larmes, comme dans Le Bateau de larmes de 2004, fait à partir d’un bateau ayant servi à transporter des boat-people. Dans sa rétrospective au Centre Pompidou, d’ailleurs, en 2011, intitulée My Way, on avait pu mesurer à quel point le cheminement personnel de l’artiste avait pu être douloureux et à quel ses points ses premières œuvres en tous cas étaient bien éloignées du glamour et de la magnificence de celles que l’on peut voir aujourd’hui.

L’exposition qu’il présente aujourd’hui dans différents espaces du Petit Palais – la plus importante depuis celle de Pompidou -, Le Théorème de Narcisse, joue la carte de l’éblouissement. Depuis les escaliers du musée recouverts de briques de verre bleues qui incitent à entrer dans le bâtiment comme on passe à travers le miroir, jusqu’à La Grotte de Narcisse, une salle du sous-sol où sont suspendus de nombreux « Nœuds » miroitants qui explorent la théorie des reflets infinis en passant par le jardin où des colliers sont accrochés aux branches des arbres ou se reflètent dans les bassins aux mosaïques orientales, tout est beau, étincelant, magique, fait pour la contemplation et le plaisir. Une beauté revendiquée par l’artiste, qui y voit un moyen de « libérer son imagination » et de « résister à la désillusion du monde ». Mais une beauté que certains, encore, au-delà de la qualité de la réalisation, jugeront facile, enfantine, uniquement formelle. A ceux-là, je conseillerais d’aller voir la salle du sous-sol qui précède celle où figurent les nombreux « Nœuds ». Là se trouve une Agora faite en brique de métal cette fois, dans laquelle on peut s’asseoir pour échanger, se protéger des agressions numériques ou faire ce qu’on a envie de faire à l’abri des regards. Et tout autour sont accrochés des pièces toutes simples, juste faites de briques de verre d’une même couleur, qui rappellent le goût de Jean-Michel Othoniel pour le minimalisme et qui incitent à la médiation et à la spiritualité. Le titre de ces œuvres est Precious Stonewall. Il fait clairement référence aux événements de « Stonewall », à New York, en 1969, lorsque les homosexuels osèrent se rebeller pour la première fois contre les répressions policières…

Laurent Pernot, lui, s’inscrit aussi dans la culture gay. Pour la commande publique qui lui a été passée pour le très beau jardin Arnaud Beltrame (du nom de ce gendarme mort pour avoir pris la place d’un otage lors de l’attaque terroriste de Trèves en 2018), il s’est inspiré de la très belle et très tendre histoire de l’Empereur Hadrien et de son bien-aimé Antinoüs, histoire immortalisée par Marguerite Yourcenar dans Les Mémoires d’Hadrien. Et il a parsemé le jardin de plusieurs oeuvres qui font référence à cette antique love story. Ainsi, une grande sculpture en béton blanc a été installée, qui reproduit le mot « Forever », mais en partie cassé, comme si cette éternité avait déjà été malmenée par le temps. Sur un mur adjacent, il a placé des mots d’un poème de Pessoa, Antinous, mais dans le désordre, laissant au spectateur le soin de les remettre dans le bon sens ou d’en inventer un autre. Au centre du jardin, un bassin d’eau laisse voir deux têtes collées l’une contre l’autre, l’une immergée et l’autre émergée, comme dans un reflet. Enfin, deux blocs de pierre, sur lesquels les enfants peuvent jouer, représentent deux bouches dont les lèvres se frôlent sensuellement, comme pour échanger un long baiser. Tout cela est infiniment délicat, sensible, beau, poétique, joue avec la mémoire et la fragmentation et on ne peut que se féliciter que l’amour entre deux personnes de même sexe soit évoqué de manière aussi directe (même si métaphorique) dans l’espace public.

Jean-Michel Othoniel et Laurent Pernot pourraient-ils être l’artiste à la mode qui est au centre du roman, Arty, que Louis Nègre (ce n’est pas un pseudo) publie aux éditions Cohen&Cohen ? On ne leur souhaite pas, car celui-ci finit assassiné dans les allées de la Fiac. Mais avant cela, c’est dans toute une série d’intrigues qu’on l’aura vu évolué, intrigues qui mettent en scène une assistante de galerie ambitieuse, des marchands sans vergogne, des « Art Advisors » dont les dents rayent le parquet et des collectionneurs fortunés prêts à tout pour obtenir la reconnaissance sociale. Le roman de Louis Nègre, qui est un mécène et amateur passionné, est amusant et bien fait. Il dénote surtout une parfaite connaissance du milieu de l’art contemporain, des foires, des transactions pas toujours très nettes qui s’y pratiquent. Bien sûr, le trait est un peu forcé et, fort heureusement, tout ce qui se passe dans cette sphère n’y est pas exactement similaire. Mais on ne peut que sourire à l’évocation de ces mœurs que l’on connaît trop bien, se délecter à mettre des noms derrière les personnages de l’histoire, prendre du plaisir à la lecture de ce récit qui nous mène aux quatre coins de la terre, là où, trop souvent, art rime avec fête fric et sexe.

-Jean-Michel Othoniel, Le Théorème de Narcisse, jusqu’au 2 janvier au Petit Palais, Avenue Winston Churchill 75008 Paris (www.petitpalais.paris.fr)

-Laurent Pernot, Antinoüs, Antinoüs, installation pérenne dans le Jardin Arnaud Beltrame 75003 Paris. D’autres œuvres de l’artiste sont présentées jusqu’au 30 octobre dans la galerie Marguo qui est adjacente (www.marguo.com)

-Louis Nègre, Arty, editions Cohen&Cohen, 20€

Images: Jean-Michel Othoniel, Vues de l’exposition Le Théorème de Narcisse 28 septembre – 2 janvier 2022 Petit Palais © Othoniel / ADAGP, Paris 2021. © Photo : Claire Dorn / Courtesy the artist and Perrotin ; Laurent Pernot, Forever, 2021. Steel, white concrete, 45 x 500 x 60 cm © Laurent Pernot. Courtesy of the Artist and Galerie Marguo. Photo: Tilt and Shoot.

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