de Patrick Scemama

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La République de l'Art
Retour à la poésie

Retour à la poésie

Le 62e Salon de Montrouge, qui est aussi le 2e dirigé par Ami Barak et Marie Gautier, vient d’ouvrir ses portes et, comme celui de l’an dernier, il reprend une division en quatre sections thématiques, à l’intérieur desquelles sont regroupés les artistes (certains artistes figurant dans plusieurs sections à la fois). Le première a pour titre : Elevage de poussière, en hommage à la photo de Man Ray du Grand Verre de Duchamp, et elle réunit les artistes qui « visent à retranscrire une forme d’étrangeté à partir d’images, de matériaux ou d’éléments réputés ordinaires. » La deuxième s’appelle : Récits muets et elle regroupe des artistes qui « proposent une lecture du monde à travers des récits réels ou fictionnels, utilisant objets, paroles et corps ». Dans la troisième, Fiction des possibles, le métissage entre le réel et la fiction joue un rôle central (il s’agit moins, d’après les commissaires, « de signifier le réalisme des récits que le rôle de la fiction dans notre perception du réel »). Dans la quatrième, enfin, Laboratoire des formes, les formes reprennent le dessus et les artistes « nous montrent qu’elles possèdent, malgré tout, la capacité de se renouveler et d’enclencher de nouvelles dynamiques ». Outre qu’elle intellectualise artificiellement le propos, cette division ne me semble guère opératoire, surtout dans un salon de ce type, qui vise à faire découvrir des artistes émergents. Mais on l’oublie vite et, en dehors de quelques indications au sol, on visite les stands sans s’en soucier dans la scénographie fluide et ingénieuse de Ramy Fischler et Vincent le Bourdon.

Et plus que les distinctions que les commissaires ont voulu opérer, ce qui frappe, dans ce salon, c’est l’absence, dans le contexte actuel, d’œuvres véritablement engagées ou, en tous cas, qui abordent la politique de manière frontale. Comme si les artistes s’en méfier, comme s’ils ne voulaient pas paraître trop explicites et préféraient la métaphore, la litote, le symbole. Comme si la forme poétique, au fond, à laquelle beaucoup reviennent, leur semblait plus importante, car porteuse d’une résistance plus durable et plus efficace que le discours immédiat. Ce n’est pas pour autant que la question politique est absente ou au second plan, mais elle se traduit de manière détournée, par des actes plus quotidiens ou des chemins de traverse qui font de l’humour, de la dérision ou du second degré leurs composantes essentielles.

AbabriAinsi, par exemple, de Sofiane Ababri, un jeune franco-marocain qui interrogent les notions de désirs, de post-colonialisme et de violence dans des dessins faussement naïfs, réalisés en position allongée (Bed Works), qui renvoient, avec une nonchalance amusée, aussi bien à une imagerie homo-érotique qu’à des scènes banales de la vie quotidienne. Ainsi de Kokou Ferdinand Makouvia, né, lui, à Loumé, qui aborde les questions de migrations et de frontière, mais à travers des œuvres métaphoriques, qui utilisent les matériaux pauvres que l’on trouve si souvent dans l’art africain. Ainsi aussi, sur un registre plus sensible, de Constance Sorel qui expose des voilages usagés qu’elle a achetés sur des sites de vente par correspondance et qui sont porteurs, en quelque sorte, de la mémoire et de la lumière du pays dont ils proviennent.

La plupart de ces artistes sont inconnus. Certains, toutefois, ont déjà montré leurs travaux, comme Jeanne Briand, Valentina Canseco et Florian Mermin, qui ont récemment exposé ensemble (avec Camille Raimbault) à la galerie Backslash, dans une exposition intitulée Variables. La première crée d’étranges formes de verre soufflé et connectées entre elles, desquelles s’échappe un son délicat qui n’est autre que le souffle de l’artiste, mélangé parfois au bruit de l’eau. La deuxième recycle les matériaux de constructions comme des portes et surtout les cagettes en bois qu’elle imagine aussi bien en bronze qu’à plat, dans la découpe d’une plaque de plexiglas. Le troisième compose des environnements insolites avec des fleurs, mais d’emblée fanées, qui voisinent avec des objets aussi attirants que repoussants et qui semblent figés dans le temps.

FLORIAN MERMIN, J'ai laissé les fleurs du jardin se faner, 2016, céramique (c) Florian Mermin, Salon de Montrouge 2017D’autres encore interroge le mode de lecture des images, comme Andres Baron, qui montre des photos et des vidéos et qui, par les changements de rythmes, de formats, par la volonté de passer du collectif à l’individuel, s’inscrit dans la démarche d’un Wolfgang Tillmans. Ou Hélène Bellenger  qui, en dissimulant des posters à différents endroits du salon, révèle le vocabulaire plastique et l’inconscient collectif de nos objets quotidiens. D’autres enfin semblent plus avancés dans la carrière, comme Nicolas Bourthoumieux qui crée une installation à partir d’une photo et semble jouer sur le fort et le fragile dans un assemblage d’objets de provenance très hétéroclite, mais à l’ordonnancement impeccable. On ne saurait certes les citer tous, puisqu’ils sont plus d’une cinquantaine, mais force est de reconnaître que la sélection de cette année est de qualité, que les artistes y font preuve de subtilité et que les œuvres ne sont souvent pas de celles qui se laissent deviner immédiatement.

BOURTHOUMIEUX Nicolas, Sans titre, 2015, photographie argentique (c) Nicolas Bourthoumieux, Salon de Montrouge 2017Un mot sur la lauréate de cette édition, Marianne Mispelaëre : elle performe à partir du dessin, soit en répétant une même ligne sur un mur jusqu’à épuisement ou jusqu’à ce que l’espace manque, soit en passant de l’eau avec un pinceau sur une feuille de manière à ce que la feuille se soulève en son milieu et fasse comme une sculpture. Cela fait penser aux performances à la fois simples, lumineuses et fortes de Marie Cool et Fabio Balducci. Cela ne tient à rien, juste à la justesse d’un geste, mais pas n’importe lequel, le geste poétique.

La poésie, c’est aussi ce qui anime le travail de Tris Vonna –Michell, cet artiste anglais dont avait pu découvrir le travail, en France, il y a quelques années au Jeu de Paume. Photographe au départ, Tris Vonna-Michell s’est rapidement séparé de sa propre production pour travailler sur les images d’archives ou de récupération. A partir d’elles, il a construit des récits qui partent de faits réels et structurés, mais aboutissent à des résultats surprenants et, d’une certaine manière, abstraits. Car ce qui intéresse l’artiste, c’est le langage, un langage qu’il utilise en virtuose et qui est à la base de ses performances (c’est en grande partie sur elles qu’il a bâti sa réputation). Sur les images, et sur un rythme très saccadé, Tris Vonna-Michell commence un récit quasi documentaire, mais rapidement les choses dérapent, les mots se répètent, s’entrechoquent, jouent sur l’allitération et on entre dans une autre dimension, un espace poétique qui n’est pas rappeler ces mêmes « poètes sonores » que sont Bernard Heidsieck et Henri Chopin.

2_TVonnaMichell_VerriereC’est pour cette raison que Guillaume Désanges l’a invité à exposer à La Verrière de la Fondation Hermès à Bruxelles, dans le cadre du cycle « Poésie balistique » qu’il a mis en place, un cycle qui « entend faire ressentir les liens invisibles qu’entretiennent certaines pratiques programmatiques –de l’art minimal à l’art conceptuel en passant par l’extrême rigueur de la photographie objective- avec une forme de poésie radicale, mutique, qui se manifeste plus qu’elle ne s’énonce » (il dit même que c’est le travail de Tris Vonna-Michell qui lui a donné l’idée de ce cycle). Pour la fondation bruxelloise, celui-ci a conçu une exposition qui se veut comme un paysage à l’intérieur duquel on déambule et qui, dans l’obscurité, fait se succéder photos, vidéos et aquariums à l’intérieur desquels sont plongés images, textes et objectifs d’appareils photo. Le film le plus important, Register, a pour origine une archive de photographies d’un voyage au Japon que l’artiste réalisa en 2008. Basé sur une alternance d’images fixes et animées, en couleurs et en noir et blanc, diurnes et nocturnes, il fait écho à un souvenir d’espace submergé par les eaux et résume bien l’esprit de l’exposition : parcellaire, troué comme les cartes téléphoniques nippones que Vonna-Michell collectionnait, mais aussi riche, pour qui veut bien s’y plonger, de potentiels et de connexions insoupçonnés.

-Salon de Montrouge, jusqu’au 24 mai au Beffroi, 2 place Emile Cresp, Montrouge

Ponctuations et perforations, Tris Vonna-Michell, jusqu’au 1er juillet à La Verrière-Hermès, 50 bld de Waterloo Bruxelles

Images : Kokou Ferdinand Makouvia, J’ai gardé le réflexe, sculpture, 2016 ; Soufiane Ababri, Bed Works, dessin, crayons de couleur, 24 x 32 cm, 2016 ; Florian Mermin, J’ai laissé les fleurs du jardiniers se faner, céramique, 2016 ; Nicolas Bourthoumieux, Sans titre, photographie argentique, 2015 ; Tris Vonna-Michell, Ponctuations et perforations, vue de l’exposition à la Verrière Bruxelles, courtesy de l’artiste, galerie Francisco Fino, Lisbonne, Jan Mot, Bruxelles, Metro Pictures, New York, Overduin & Co, Los Angeles et T293, Rome © Isabelle Arthuis, Fondation d’entreprise Hermès.

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