de Patrick Scemama

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La République de l'Art
Robert Mapplethorpe, provocateur néo-classique

Robert Mapplethorpe, provocateur néo-classique

Il est toujours étonnant de voir un artiste qui fut jugé scandaleux et sulfureux à son époque exposé dans les musées et les lieux officiels de la République. C’est le cas de Robert Mapplethorpe, à qui le Grand Palais consacre une rétrospective qui est une des plus importantes jamais organisées autour de son œuvre. Mais Mapplethorpe fut-il vraiment scandaleux ? Oui, si l’on s’en tient à certains sujets qu’il a pu photographier : des hommes nus, noirs le plus souvent, en un temps (les années 70) où les noirs étaient à peine tolérés dans les boites gays new-yorkaises ; des représentations frontales de la sexualité et en particulier du sadomasochisme ; une vision directe de la mort, comme en témoigne cette photo qui fait l’affiche de l’exposition et qui le montre, peu de temps avant son décès dû au SIDA à l’âge de 42 ans, le visage émacié, tenant dans la main, face à l’objectif, une canne avec un pommeau représentant un crâne.

Mais pour le reste, est-il approprié de parler de scandale à propos de Mapplethorpe ? Non, bien au contraire, car il fut toute sa vie obnubilé par un idéal classique de beauté, d’équilibre et d’harmonie. Jamais ses photos, le plus souvent en noir et blanc, ne se départirent d’élégance et de raffinement. Tout, du cadrage à la lumière en passant par le soin extrême apporté aux tirages témoignait d’une même volonté de perfection et d’un même souci de l’esthétique. D’ailleurs, ce n’est pas photographe que Mapplethorpe souhaitait être, mais sculpteur, mais dans le New-York électrique dans lequel il vivait, « la photographie était, selon lui, une façon rapide de regarder, de créer une sculpture ». Et s’il avait été sculpteur, il aurait eu Michel-Ange, à qui il a rendu plusieurs fois hommage, pour modèle. Comme le dit Jérôme Neutres, le commissaire de l’exposition, dans un texte du catalogue : « Michel-Ange magnifie la beauté masculine comme une ode à la création divine, se souvenant des statues gréco-romaines comme les canons de la beauté platonicienne. La première provocation de Mapplethorpe est de photographier ses modèles nus et ses amants noirs avec l’idéalisme de Michel-Ange et de les revendiquer ainsi comme les canons de la beauté 1980 ».

24713C’est cette recherche de l’idéal platonicien que montre l’exposition du Grand Palais qui s’ouvre par le fameux autoportrait à la canne (une exposition présentée il y a quelques années au Guggenheim de Berlin faisait même le lien entre Mapplethorpe et le maniérisme). Et elle a l’intelligence de se poursuivre par une alternance de photos de genres différents, réalisant ainsi le souhait de l’artiste qui disait lui-même : « Quand j’ai exposé mes photographies (…), j’ai essayé de juxtaposer une fleur, puis une photo de bite, puis un portrait, de façon à ce qu’on puisse voir qu’il s’agit de la même chose ». Bien sûr, certaines sections sont consacrées à des thèmes ou des personnalités comme Lisa Lyon, la femme culturiste qui le fascinait, ou Patti Smith, qui fut sa muse et qui vécut longtemps avec lui (elle a d’ailleurs écrit un très beau livre sur leur histoire, Just Kids, paru en 2010 aux Editions Denoël). Une autre rassemble les œuvres à caractère religieux (enfant, Mapplethorpe allait à l’église tous les dimanches). Mais l’accrochage juxtapose les photos qui, comme elles ont la plupart du temps le même format et le même encadrement, semblent traitées sur un pied d’égalité. Et l’on est surpris de voir avec quelle délicatesse l’artiste photographie aussi bien les fleurs (un thème souvent exploité, en particulier pour leur aspect métaphorique) que les sexes d’hommes, d’habitude associé au pouvoir et à l’agressivité, mais qui là semblent reposer avec une douceur angélique sur le vêtement qui les découvre.

Enfin, c’est à une magnifique ballade dans le New York des années 70-80 que nous convie l’exposition, avec en particulier un mur qui regroupe toutes ses célébrités. Au centre, le pape Andy Warhol et tout autour, tous ceux qui le fréquentèrent de près ou de loin et bâtirent la légende de la « Grande Pomme » : Keith Haring, William Burroughs, Phil Glass et Robert Wilson, Susan Sontag, Truman Capote, Cindy Sherman,  Louise Bourgeois, Lichtenstein, j’en passe et des meilleurs. A noter qu’une salle interdite aux moins de dix-huit ans regroupe les photos les plus hard de Mapplethorpe, celles où les sexes s’érigent et où triomphe le SM, dans lequel l’artiste entendait « sexe et magie ». Mais le paradoxe est que ces photos, qui sont traitées avec le même souci esthétique que les autres, sont reproduites dans le catalogue qui, lui, est en vente libre. Une situation qui l’aurait sûrement amusé, lui qui disait, dans le magazine The Advocate, en 1980 : « La photographie et la sexualité sont comparables. Elles sont toutes deux inconnues. Et c’est cela qui m’excite le plus. »

Robert Mapplethorpe, du 26 mars au 13 juillet 2014 au Grand Palais, Galerie sud est (www.grandpalais.fr). A cette occasion parait un beau catalogue dans lequel figure un texte d’Edmund White, qui a son portrait accroché dans l’exposition et qui fut un témoin privilégié de ces années 70 à New-York (272 pages, 320 pages, 35€).

Images : Robert Mapplethorpe, The Sluggard (Le Paresseux), 1988, 61×50,8 cm, épreuve gélatino-argentique, New York, Fondation Robert Mapplethorpe ; Leather crotch (Entrejambe en cuir), 1980, 50,8×40,6 cm, épreuve gélatino-argentique, New York, Fondation Robert Mapplethorpe. All Mapplethorpe works ©Robert Mapplethorpe Foundation. Used by permission.

Cette entrée a été publiée dans Expositions.

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commentaire

Une Réponse pour Robert Mapplethorpe, provocateur néo-classique

Tom Gurney dit: 30 avril 2014 à 12 h 52 min

La sculpture a été affichée dans plusieurs positions différentes au cours de son existence et est devenue si précieuse pour l’histoire de l’art que des répliques sont parfois exposées à la place de l’original, en partie en raison d’une attaque en 1991 qui a un petit peu abimé l’original.

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