de Patrick Scemama

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Thomas Lévy-Lasne, la peinture maintenant

Thomas Lévy-Lasne, la peinture maintenant

Il y a beaucoup d’écrans dans le travail de Thomas Lévy-Lasne : écrans de portable dans lesquels on semble totalement absorbé, écrans d’ordinateur sur lesquels s’affichent les mails que l’on écrit pour communiquer avec un ailleurs, écrans de télévisions que l’on regarde avec ennui ou comme par habitude. Et lorsqu’ils ne sont pas suspendus à quelques cristaux liquides, les personnages qu’il met en scène sont plongés dans la lecture de journaux ou dans la contemplation d’œuvres d’art, classiques ou contemporaines, dans les musées et les grandes expositions. Enfin, lorsqu’ils ne regardent pas, ils dorment dans des chambres aux murs gris que seule la présence d’un miroir vient, la plupart du temps, égayer ou révèlent leur intimité face à une webcam qui irra nourrir les rêveries érotiques de destinataires inconnus: le monde de Thomas Lévy-Lasne est un monde désenchanté et triste, une sorte de monde « hoppertien » au XXIe siècle (que l’on pourrait qualifier de « houellebecquien » si ce n’était pas en passe de devenir un cliché1), un monde dans lequel les gens regardent ailleurs pour ne pas avoir à se regarder entre eux, notre monde d’aujourd’hui en somme. D’ailleurs, n’a-t-il pas intitulé sa dernière exposition au Centre d’art Albert Chanot de Clamart Hic et Nunc, c’est-à-dire « ici et maintenant » ?

Le paradoxe, c’est que pour exprimer cette solitude contemporaine, pour la rendre palpable, l’artiste utilise la plus ancienne des techniques, celle qui demande le plus de temps : la peinture et, pas n’importe quelle peinture, puisqu’il s’agit de la peinture figurative, qui plus est réaliste et qui, même si elle ne vise pas l’hyperréalisme, prend à un malin plaisir à soigner les détails. On pourrait donc penser qu’il s’agit d’une pause de dandy, de la volonté de se faire remarquer alors que les techniques actuelles comme la photo ou la vidéo sont tellement plus à même de saisir ce désarroi quotidien, si on ne se rendait compte que ce qui intéresse Thomas Lévy-Lasne n’est pas tant la vérité qu’il y a sur l’image que celle qui se cache derrière. Car pour cet artiste, qui est tombé dans la peinture comme Obélix dans la potion magique, le médium transfigure le sujet, le fait échapper à la temporalité, lui donne une autre dimension, renvoie à une histoire de l’art sans cesse recommencée. Peindre – même et surtout de manière figurative – n’est plus donner à voir, c’est révéler : « Il s’agit, précise-t-il dans un entretien donné à Klaus Speidel2, de représenter, de reconstruire une certaine logique du visible. Ce qui m’intéresse d’abord, c’est de rendre dans sa richesse et sa complexité un moment du monde des apparences, en rendre la densité. Le sujet, l’objet représenté, ne sont pour moi qu’un supplément d’âme, un enjeu souvent personnel, un instrument de séduction, parce qu’il faut bien peindre quelque chose ».

Vacance1Mais peut-être faut-il revenir sur son itinéraire artistique pour mieux comprendre sa démarche. Après des études aux Beaux-Arts de Paris, où comme beaucoup de ses confrères peintres, il souffre d’un certain ostracisme, il travaille pendant quatre ans pour le critique Hector Obalk qui réalise des reportages pour la télévision sur les grandes expositions en Europe et aux Etats-Unis. Avec lui, il voyage sans cesse, découvre les grands musées, se trouve confronté aux plus grands chefs d’œuvre de l’histoire de l’art. Puis, pendant plus de deux ans, il s’isole dans un village perdu de Picardie pour se consacrer entièrement à sa pratique de peintre. Cette plongée orgiaque dans l’univers des musées, suivie d’une retraite quasi janséniste, va être essentielle pour Thomas Lévy-Lasne.  Elle va l’inciter à se confronter à tous les sujets (le portrait, le paysage, le nu, etc) et à étudier toutes les techniques pour les traduire au plus juste. Elle va l’amener à dialoguer avec toutes les œuvres qu’il a en mémoire et à faire des choix pour trouver sa propre voie, son propre univers. Au point qu’on pourra parfois se perdre dans tous ces genres et dans tout ce jeu de références. Au point qu’on aura parfois du mal à reconnaître ce qui constitue la colonne vertébrale et l’originalité véritable de ce travail. Mais l’artiste revendique cette diversité. S’inscrivant en faux contre une tendance actuelle qui consiste à travailler en séries ou à se forger un style unique et facilement reconnaissable, il préfère multiplier les approches, peindre sans chercher l’effet, dans une forme de classicisme qui refuse les fulgurances vaines et naïves du romantisme, parfois à la limite du kitsch, mais en se disant que tout vaut la peine d’être représenté, parce que tout peut être porteur de présence et de sensualité, même une fin de vie dans un lit d’hôpital (Agonie, 2009).

09 au portable (50x73cm)S’il est une série, toutefois, qui identifie son travail et qui l’a fait connaitre auprès du grand public (en particulier au Salon de Montrouge), ces sont les « Fêtes », ces aquarelles généralement de petit format qui, comme leur titre l’indique, représentent des fêtes où les gens boivent et dansent. Le grand solitaire qu’est Thomas Lévy-Lasne éprouve aussi le besoin de s’amuser et il se rend alors dans ces fêtes chez des amis où la musique résonne à fond, où les cendriers débordent et où la drague est toujours sous-jacente. Mais comme il culpabilise très vite lorsqu’il ne travaille pas, il prend des photos, un peu au hasard, et les recompose le lendemain. De là, il tire ces petites aquarelles qu’il exécute de manière particulière, en y cherchant « un maximum de densité, de présence, tout en gardant par définition une transparence ». Chaque aquarelle nécessite plusieurs jours de travail et une bonne dizaine de couches sur chaque partie du papier : « Le résultat, dit-il dans l’entretien déjà cité (cf note 2), est proche d’un regard alcoolique, qui correspond aussi à un regard de peintre. Il n’y a pas de hiérarchie entre les choses, une bouteille de bière est aussi importante qu’un visage, tout est au même niveau. Le décadrage amène aussi beaucoup cette impression de flottement. »

Ces « Fêtes », qui font preuve d’une exceptionnelle virtuosité technique et qui sont révélatrices de cette dualité temporelle (entre la fugacité de l’image et son temps de réalisation) qui est au cœur de la pratique de Thomas Lévy-Lasne, ces « Fêtes », donc, on en voit des exemples dans Vilaine Fille, Mauvais Garçon, le moyen-métrage de Justine Triet, dans lequel l’artiste joue son propre rôle. Car loin de se cantonner à une seule activité picturale, mais en faisant toujours en sorte que le reste l’enrichisse, il lit avec frénésie, va au cinéma et se passionne pour tout ce qui passe autour de lui (un de ses amis les plus proches n’est autre que le romancier Aurélien Bellanger, Prix de Flore 2014, et il vient d’écrire un texte passionnant sur le thème « Artiste, que lisez-vous ? » pour la revue L’Atelier contemporain). Et au mois de novembre dernier, il a été co-directeur scientifique, dans le cadre de la chaire du Professeur Claudine Tiercelin, du colloque La Fabrique de la peinture au Collège de France, qui, pendant deux jours, a invité des artistes, dont Jeff Koons et Hernan Bas, à venir parler eux-mêmes de leur peinture (il a lui-même fait une intervention très remarquée sur la matérialité de son travail). Enfin, il a en préparation la réalisation d’un court-métrage, Le Collectionneur, dont une version du scénario adaptée pour la scène vient d’être jouée au Centre Pompidou, dans le cadre du Festival Hors-Pistes. Il y est question, non sans humour, d’un artiste qui ressemble à bien des égards à Thomas Lévy-Lasne, d’un collectionneur qui possède d’incroyables trésors cachés et d’un marché faustien pour permettre au premier de pouvoir jouir pleinement de ce temps qui lui manque tant. Un marché qu’aurait sans doute accepté le vrai Thomas Lévy-Lasne, lui qui souhaiterait avoir davantage de temps, à la fois pour le consacrer à la vie et pas seulement à son travail (parfois seize heures de peinture par jour), mais aussi pour pouvoir être plus armé dans sa confrontation avec les grands maîtres.

Fête 1D’ailleurs ce dialogue permanent avec l’histoire de l’art ne fait-il pas occuper une place un peu à part dans la scène contemporaine à ce jeune homme qui, à propos, n’est âgé que de trente-quatre ans ? « Si la peinture a une place singulière, répond-il toujours dans cet entretien (cf note 2) qui est décidément riche d’informations passionnantes, c’est, je crois, parce qu’aujourd’hui, après tout le modernisme du XXe siècle qui a abouti à la libération de l’idée de ce qu’est un artiste, de ce qu’est l’Art, elle entretient un rapport différent à l’innovation. Faire de la peinture, à mon avis, c’est avoir un rapport différent au temps, à la mémoire, à la transmission. (…) Quand on fait de la peinture, comme quand on fait l’amour, comme quand on raconte une histoire au coin du feu, comme quand on cueille des framboises dans la forêt, on est relié à quelque chose de très ancien, on est dépassé. Il y a un autre rapport à l’innovation. J’aime bien la phrase de Radiguet : « Tous les amants, même les plus médiocres, s’imaginent qu’ils innovent. » Ne vous avais-je pas dit que Thomas Lévy-Lasne était un peintre lettré ?

1Il vient d’ailleurs de peindre une série de toiles pour le film adapté du roman de Michel Houellebecq, La Carte et le Territoire, qui met en scène un peintre.

2Dans le catalogue co-édité en 2013 par la galerie Isabelle Gounod et Les Editions Particules à l’occasion de l’exposition Visiblement. On peut lire l’intégralité de l’article en cliquant sur le lien suivant: http://www.thomaslevylasne.com/Ecrit_files/entretienspeidelthll.pdf.

 

Thomas Lévy-Lasne participe aux expositions collectives suivantes :

Ma Patience a des limites – Still Life, jusqu’au 14 mars, à la galerie Duboisfriedland à Bruxelles (sur une proposition de Hervé Ic)

Who’s afraid of picture (s)? Le peintre et l’image, une liaison scandaleuse, du 26 février au 24 mars, à la Galerie de l’Ecole supérieure d’art de Grenoble (commissariat : Frédéric Léglise)

L’Arbre, le Bois, la Forêt, du 22 mars au 21 juin, à l’Abbaye Saint-André, Centre d’art contemporain de Meymac (19250)

On peut voir son travail sur son site : www.thomaslevylasne.com. Par ailleurs, les interventions des différents intervenants du colloque La Fabrique de la peinture sont en ligne sur le lien suivant: http://www.college-de-france.fr/site/claudine tiercelin/p3727306232142939_content.htm. Et celle, plus précisément, de Thomas Lévy-Lasne, sur celui-ci: http://www.college-de-france.fr/site/claudine-tiercelin/symposium-2014-10-31-11h00.htm.

 

Images : Thomas Lévy-Lasne,  Couple 01 (200x200cm huile sur toile) 2011 ; Vacance (180x180cm huile sur toile) 2014 ;  Au portable (50x73cm huile sur toile) 2009 ; Fête n°61 (15x20cm aquarelle sur papier) 2014

 

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