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La République de l'Art
Une Biennale de Lyon moderne et contemporaine

Une Biennale de Lyon moderne et contemporaine

Dans le jargon de l’art, est appelé « contemporain » tout ce qui va, en gros, du Pop-Art des années 60 à nos jours. Et le « moderne » est ce qui le précède, depuis la fin du XIXe siècle. C’est sans doute pour transcender cette distinction un peu artificielle, puisque les deux termes ont des origines et renvoient à des concepts très proches, qu’Emma Lavigne, la commissaire de l’actuelle Biennale de Lyon, la deuxième du cycle consacré justement à la question du « Moderne », a choisi de faire se côtoyer des artistes catalogués dans ces deux registres et montré le dialogue qui pouvait s’établir entre eux. Elle a intitulé sa Biennale Mondes flottants, du mot japonais ukyiô, « qui envisage le monde dans son impermanence et dans son processus de renouvellement, sources de liberté et de créativité ». « La Biennale, poursuit-elle, place au cœur de ses enjeux les attitudes libertaires d’artistes qui ne cessent de repousser les limites de l’œuvre d’art afin de l’ouvrir encore davantage sur le monde ».

C’est d’ailleurs ce qu’il y a de plus intéressant dans cette manifestation, cette proximité d’artistes qualifiés de –relativement- anciens avec des plus jeunes pour voir comment les choses évoluent et se transforment. Ainsi au Musée d’art contemporain (Mac, l’un des deux lieux, avec La Sucrière, où se déroule la Biennale), on est confronté, dans une même salle, aux installations de Yuko Mohri, faites d’éléments disparates et renvoyant à l’inondation du métro de Tokyo, et aux travaux préparatoires de Duchamp sur le Grand Verre. Dans une autre salle, un peu plus loin, c’est l’œuvre en suspension de Cerith Wyn Evans (A=P=P=A=R=I=T=I=O=N), inspirée par la poésie de Mallarmé qui répond à un mobile de Calder ou fait écho à une vidéo de Marcel Broodthears qui montre justement la « disparition » du texte écrit. A un autre endroit, encore, c’est une sculpture moelleuse et réconfortante d’Ernesto Neto qui renvoie aux formes biomorphiques de Hans Arp ou aux œuvres « organiques » de Fontana.

PapeCertains cycles se font : il y a beaucoup d’œuvres sonores ou faisant références à l’univers de la musique (l’étonnante Sonic Fountain de Doug Aiken, les hélices qui tracent des cercles dans l’espace de Susanna Fritscher, le dadaïste ensemble d’objets produisant du son de David Tudor ou les dessins inspirés par Le Chant de la Terre de Mahler de Jorinde Voigt). Il y des œuvres qui pourraient s’inscrire dans un mouvement de flux et de reflux (la pièce de Jochen Gerz composée de mots tracés à la craie sur le sol et que le spectateur efface progressivement en marchant dessus, le Windbook de Laurie Anderson (elle-même musicienne), un livre dont les pages se tournent sous l’effet d’une soufflerie et que le spectateur ne peut lire que de manière aléatoire, le Watchword de Rivane Neuenschwander, un grand panneau sur lequel le spectateur est invité à épingler des mots qu’elle a elle-même brodés et qui sont empruntés au langage de la contestation).  Il y en a d’autres qui font appel au mouvement ou  à la circulation infinie (les Floats de Robert Breer, par exemple, qui se déplacent imperceptiblement dans l’espace d’exposition ou la voiture de Pratchaya Phinthong, qui, lorsqu’elle ne se recharge pas le jour, se déplace la nuit pour présenter une sélection de films).

Certaines œuvres marquent plus que d’autres : l’immense tapis de soie blanc de Hans Haacke qui flotte au centre de La Sucrière, les spectaculaires recherches de Lygia Pape sur la destruction et l’envahissement de la nature, l’écosystème tout à la fois écologique et moderniste de Daniel Steegmann Mangrané. Mais l’ensemble fait preuve d’une belle fluidité, d’élégance, voire même d’une véritable harmonie. Certains ont reproché à Emma Lavigne de ne montrer que des valeurs sûres, de ne guère s’aventurer du côté de la création la plus pointue et il est vrai que sa Biennale, pour ambitieuse qu’elle soit, n’est guère prospective. Mais elle laisse quand même à quelques artistes émergents la possibilité de s’exprimer : Julien Creuzet, par exemple, qui présente au Mac un très poétique diptyque, vidéo et texte (un peu moins sensible à son ensemble de sculptures présentées à La Sucrière), Marco Godinho, qui tamponne les murs, jusqu’à en former un immense dessin, de l’empreinte « Forever immigrant », ou Julien Discrit qui avait eu une belle exposition, l’an passé, à la galerie Anne-Sarah Bénichou et qui souhaite créer une nouvelle cartographie du monde.

NetoCe week-end aura lieu toute une série de performances. On pourra y voir, entre autres, Variations in Time and Space de Stéphane Ghislain Roussel  et Julie Läderach qui rend hommage à la violoncelliste américaine Charlotte Moorman, A Spark kept alight d’Elisabeth S. Clark (une étincelle qui se déplace pendant plus de douze heures) ou Sleepers de Carole Douillard qui met en scène des dormeurs répartis comme des sculptures vivantes dans l’espace d’exposition. Et entre le Mac et La Sucrière, près de la place Bellecourt, est installé un dôme, structure de l’architecte visionnaire Richard Buckminter-Fuller, qui abrite une œuvre de Céleste Boursier-Mougenot, clinamen v2. Là, dans une piscine bleutée où l’eau est chauffée en permanence à 30°, des bols en porcelaine blanche de différentes tailles évoluent et se cognent, créant une partition musicale sans cesse renouvelée. Matérialisation des mondes flottants que la Biennale annonce dans son titre ?

-Biennale de Lyon, au Musée d’art contemporain, à La Sucrière et avec toute une programmation parallèle, jusqu’au 7 janvier (www.biennaledelyon.com)

 

Images : vues de la Biennale avec les œuvres de HAACKE Hans, Wide White Flow, 1967-2017, Courtesy de l’artiste, de la Biennale de. Lyon, 2017 Courtesy Paula Cooper Gallery © Hans Haacke – Artists Rights Society ARS © Blaise Adilon © Adagp; PAPE Lygia, Luar no Sertão, 1995, Courtesy de l’artiste, de la Biennale de Lyon 2017 et Projeto Lygia Pape, ©Blaise Adilon ; NETO Ernesto, Two columns for one bubble light; Minimal surface of a body Evolution on a field, 2017, Courtesy de l’artiste, de la Biennale de Lyon 2017, de la galerie Max Hetzier © Blaise Adilon

Cette entrée a été publiée dans Expositions.

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commentaires

4 Réponses pour Une Biennale de Lyon moderne et contemporaine

Sergio dit: 16 octobre 2017 à 9 h 45 min

« des bols en porcelaine blanche de différentes tailles évoluent et se cognent, créant une partition musicale sans cesse renouvelée. »

On peut également convertir logiciellement des images en son… On pourrait donc abandonner non seulement l’écrit littéraire mais également celui des partitions !

al manou dit: 19 octobre 2017 à 21 h 22 min

bonjour,

qu’avez-vous pensé du travail de jorinde voigt si vous avez eu la chance de le voir ? (artiste très peu présentée en France)
merci par avance

Patrick Scemama dit: 20 octobre 2017 à 7 h 35 min

Bonjour,
Oui, j’ai vu le travail de Jorinde Voigt et je l’aime beaucoup. C’est une artiste que je suis depuis longtemps et je regrette aussi qu’elle ne soit pas davantage montrée en France. Toutefois les dessins de la Biennale ne sont pas parmi ceux que je préfère. J’en préfère d’autres, qui sont moins monumentaux et qui s’apparentent davantage à des cartes ou à des partitions musicales.

al manou dit: 24 octobre 2017 à 14 h 54 min

bonjour,

merci pour votre retour.

j’ai eu la chance d’aller à sa galerie de munich il y a un an lors d’un solo show qui m’avait impressionné notamment de grands formats de paysages cartographiques tout en feuilles d’or en hommage à pietro cavallini. Mais vous avez raison la finesse de son travail s’exprime mieux sur de petits/moyens formats.

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