de Patrick Scemama

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La République de l'Art
Viva Africa!

Viva Africa!

On le devine, on en sait la richesse et le potentiel, on réalise qu’il est en train d’envahir le marché et, pourtant, on le connaît mal, malgré les diverses expositions – dont Africa Remix à Beaubourg-, qui lui ont été consacré : l’art africain, en France, reste un continent à découvrir, de nouvelles pratiques et  une manière différente d’envisager le monde. L’occasion nous en est donnée avec l’exposition qui vient de s’ouvrir à la Villette, dans le cadre du festival pluridisciplinaire 100% Afriques, et dont un second volet sera inauguré la semaine prochaine à Lille, à la Gare Saint-Sauveur. La partie parisienne a la structuration d’une ville, ce qui, d’après son commissaire, Simon Njami, est le dénominateur commun entre les différents pays d’Afrique. « Même à Paris, précise-t-il, qui est pourtant « notre village », il nous arrive de découvrir des arrondissements qui nous sont moins familiers, des rues ou des bâtiments. Se perdre fait partie du jeu. Les rumeurs de la circulation, les lieux d’échanges et de rencontrent sont partout égaillés par des voix, des exclamations, donnant à chaque ville une tonalité propre. (…) Notre pari a été d’inventer la ville de toutes les villes. Une ville qui n’appartiendrait à personne, mais dans laquelle chacun pourraient trouver des repères qui lui soient personnels ».

Dans cette ville, donc, qu’on s’approprie à sa guise, on flâne, on se perd, on revient sur ses pas. Mais avant d’y pénétrer, on est accueilli par Le Salon d’Hassan Hajjaj, un lieu de sociabilité coloré et festif où l’on peut s’asseoir, prendre un verre, discuter. Puis on entre dans la « rue principale » et, tandis qu’une pièce sonore de Lucas Gabriel nous plonge dans l’ambiance d’une ville animée et gouailleuse, on a le regard attiré par la pièce monumentale de Youssef Limoud, Labyrinth, qui occupe une place centrale et qui relève autant de la ruine et de la destruction que du labyrinthe dans lequel on a plaisir à entrer. Il faut alors lever les yeux pour voir qu’au-dessus de nous, un des artistes les plus connus de la sélection, le camerounais Pascale-Marthine Tayou, a suspendu des maisons qui ont le toit à l’envers (Falling Houses). « Cette maison suspendue au plafond est la maison des dogmes, des joies, du répit, des peurs, des frustrations, du malheur, du bonheur, explique-t-il. Cette maison, c’est nous, l’espèce humaine ». Et tout autour de cette « rue principale », tout autant qu’à l’étage ou sur les côtés, sont  disposés des modules qui accueillent les œuvres ou leur servent de support (42 artistes pour 42 propositions différentes).

AfriqueOn trouve de tout dans cette exposition passionnante et très théâtralisée (une grande partie se déroule dans l’obscurité), qui mêle tous les genres et toutes les techniques, mais sans avoir la prétention de vouloir donner une vision globale de l’art africain (qui donc pourrait prétendre rendre compte d’un continent aussi vaste ?)Des artistes vivants sur place et qui donnent souvent une vision documentaire des conditions de vie (en particulier les photographes), d’autres abordant les sujets de société les plus cruciaux, comme la question des migrants dans le très beau Crossings de la regrettée Leila Alaoui, d’autres au contraire s’amusant des traditions culturelles (Katia Kameli qui s’inspire de la tradition ancestrale du « cercle de spectateurs » de la place Jamaa El Fna de Marrakech), d’autres qui font figures d’activistes (Tracey Rose, entre autres, qui montre une vidéo dans laquelle elle va du centre d’art contemporain de Bruxelles, le Wiels, jusqu’à la tombe de Léopold II en scandant « Die Wit Man », « l’homme blanc » »), d’autres qui utilisent les rebuts et les matériaux pauvres pour aborder les sujets les nobles (une version très contemporaine de Don Quichotte par Lavar Munroe, artiste des Bahamas), d’autres, enfin, qui  vivent en Occident, mais s’imprègnent de références africaines pour  alimenter leurs œuvres  (Joseph Kosuth ou, dans un autre registre, le très prometteur Emo de Medeiros). C’est la diversité de cette proposition qui en fait la richesse. Surtout, elle permet de réaliser que l’art africain fait preuve d’une vitalité et d’un engagement (en dépit parfois d’une certaine maladresse), qui tranchent singulièrement avec le formalisme et le repli sur soi qui caractérisent trop souvent les travaux des jeunes artistes occidentaux.

Kentridge 1Parmi les artistes exposés à La Villette, un des plus célèbres, outre Pascale-Marthine Tayou, est incontestablement William Kentridge, le sud-africain, qui présente sur huit écrans, More Sweetly Play the Dance, une incroyable installation vidéo figurant la procession d’une danse macabre (avec des personnages pouvant tout autant être des réfugiés fuyant une guerre).  On retrouve ce merveilleux artiste tout autant marqué par l’histoire coloniale de son pays que par l’histoire du cinéma d’animation, à la galerie Marian Goodman, où il présente, entre autres, O Sentimental Machine, une installation réalisée pour la Biennale d’Istanbul. Elle prend appui sur un film que l’artiste a retrouvé il y a quelque temps et dans lequel on voit Trotski, exilé en Turquie, en 1933, prononcer un discours pour un congrès à Paris où il ne pouvait se rendre. Kentridge l’a intégré à cinq autres vidéos, qu’il présente, comme des archives, dans la reconstitution d’une chambre d’hôtel  située non loin du lieu où le révolutionnaire résidait alors. Mais c’est plus la figure de sa secrétaire, Evgenia Shelepina, qui l’intéresse. Amoureuse, elle devient inefficace et se laisse submerger par ses tâches quotidiennes, en particulier son activité de bureau. Il y a un humour à la Marx Brothers dans le rapport surréaliste qu’elle entretient avec sa machine à écrire. Et de voir comment le sentiment peut subvertir le discours le plus huilé et le plus rigoureux, c’est-à-dire comment l’humain peut prendre le pas sur toutes les dictatures. Au rez-de-chaussée, Kentridge présente de très belles encres sur papier qui  ont aussi un lien avec Paris et qui posent une question qui le taraude depuis  longtemps : pourquoi Manet, qui avait peint L’Exécution de Maximilien, œuvre profondément politique, finit-il sa vie en ne s’intéressant plus qu’aux fleurs ? Il y apporte sa propre réponse, toute d’intelligence et de grâce.

Enfin l’Afrique est à l’honneur à Art Paris, le salon qui se tient jusqu’à dimanche au Grand Palais, dans de nombreux stands et en particulier chez Magnin-A, qui présente des œuvres, entre autres, de l’excellent Romuald Hazoumé et de Marcel Miracle. Mais c’est bien la seule chose intéressante dans cette foire d’un autre âge, où l’on trouve quelques pépites (comme le stand de Natalie Seroussi) au milieu de choses à la limite du regardable. Les années passent, mais la direction artistique ne parvient à relever le niveau de cette foire qui reste par trop inégale. Et le pire est que les plus mauvaises galeries, les plus clinquantes,  sont souvent à l’entrée, c’est-à-dire aux places les plus en vue…

Afriques Capitales, jusqu’au 28 mai à la Grande Halle de la Villette (www.lavillette.com)

O Sentimental Machine, jusqu’au 15 avril à la galerie Marian Goodman, 79 rue du Temple 75003 Paris (www.mariangoodman.com)

-Art Paris, jusqu’au 2 avril au Grand Palais (www.artparis.com)

 

Images : Godfried Donkor, LA LUTTE TRADITIONNELLE (2017), ŒUVRE MIXED MEDIA (NOUVELLES CREATIONS) EN 200 X 200 CM ; Leila Alaoui, Crossings, installation vidéo en triptyque, 6 min© Leila Alaoui ; vue de l’exposition O Sentimental Machine de William Kentridge à la galerie Marian Goodman, Photo Rebecca  Fanuele, courtesy de l’artiste et de la galerie Marian Goodman.

Cette entrée a été publiée dans Expositions.

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commentaires

3 Réponses pour Viva Africa!

MCourt dit :

Exécution d’ArtParis
il est vrai qu’on y trouve des galeries qui présentent des peintres de mérite , dont vous ne parlez pas. Il est vrai aussi qu’y trainaient quelques africaneries académiques.
Est-ce une raison pour trainer dans la boue un salon qui a le malheur de n’etre pas l’inénarrable Fiac aux Vanités?
De mauvaises langues constateraient que votre sélection n’embrasse que deux galeries situées au centre , à quarante mètres l’une de l’autre, que le travail de la première, sans etre déshonorant, n’a rien d’impérissable, et que ces quarante mètres vite parcourus pourraient bien etre tout ce que vous avez vu du salon.
Dans l’attente d’un compte-rendu un peu plus substantiel en 2018 -il n’est jamais trop tard pour bien faire- croyez à mon attention fidèle.
MC

Patrick Scemama dit :

Non, je ne suis pas contenté des quarante mètres dont vous parlez et je suis même retourné deux fois à Art Paris, espérant y trouver des stands et des artistes que j’aurais aimé défendre. Malheureusement, en dehors des galeries dont j’ai parlé et de quelques autres quand même, je n’y ai vu que trop d’œuvres médiocres ou décoratives (à mon goût en tout cas). Si la qualité s’en améliorait, je serais ravi, l’an prochain, de faire un commentaire plus détaillé et plus élogieux de cette foire.

Anna Fort dit :

Il faudrait que MCourt nous précise ce qu’est « un peintre de mérite » à ses yeux qu’on dirait fatigués

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