de Patrick Scemama

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La République de l'Art
Voir ensemble

Voir ensemble

Est-ce parce que Corentin Canesson et Lola Gonzàlez sont tous les deux nés en 1988 et qu’ils ont des attaches bretonnes (le premier a vu le jour à Brest où la seconde réside en partie), que Claire le Restif, la directrice du Crédac d’Ivry, leur a proposé d’investir en parallèle ses espaces d’exposition ? L’explication serait un peu  courte et n’aurait de valeur que générationnelle ou régionaliste. Non, une des raisons, semble-t-il, qui l’a incité à faire cohabiter leurs univers, c’est une manière de travailler ensemble, voire même « en famille », d’être l’auteur d’une œuvre qui ne peut se réaliser qu’avec un groupe de gens auquel on est fidèle et que l’on retrouve régulièrement. En somme, un positionnement, un rapport au monde qui tranche singulièrement avec l’image romantique de l’artiste solitaire qui œuvre dans son coin et qui est peut-être caractéristique de l’époque.

Corentin Canesson est peintre. Il peint de grands tableaux le plus souvent abstraits qui rendent hommage à des figures importantes de l’art du XXe siècle (Eugène Leroy, Baselitz, Bram Van Velde, Joan Mitchell, entre autres). Mais ce qui importe dans sa démarche, c’est plus de se fixer des protocoles qui seront source de plaisir et de curiosité intellectuelle (ici utiliser l’abstraction comme contrainte et outil de découverte) que la peinture en soit. Et il ne craint pas de peindre « à la manière de », pour trouver son propre style à partir de références avouées et revendiquées. Car il aime aussi montrer des œuvres qui ne sont pas de lui, comme celles de Jean-Pierre Dolveck, un plasticien finistérien oublié qui a beaucoup travaillé autour de l’oiseau, un motif que l’on retrouve souvent dans son propre travail. Ou celles de son beau-père, le peintre Jean-Pierre Bescond. Ou travailler à quatre mains avec un proche comme Damien Le Dévédec et écrire sur une porte les informations relatives à l’exposition d’un de ses amis, François Lancien-Guilberteau, et lui donner ensuite le statut d’œuvre d’art.

2908-03Mais Corentin Canesson est aussi commissaire d’expositions et, à ce titre, il est au cœur d’une aventure collective. Et il est aussi musicien : il fait partie du groupe The Night He Came Home, qui a composé la musique qui accompagne l’exposition (une partie du budget de production de celle-ci a été consacrée à cette composition) et qu’il a enregistrée (il a peint à la main toutes les pochettes du vinyle produit à 300 exemplaires et vendu 20€ l’unité). C’est donc un ensemble, qui tire son intérêt des forces centrifuges qu’il met en jeu : plus que les pièces isolément (les peintures restent un peu faibles), c’est l’énergie qui s’en dégage et la manière dont les choses circulent d’un registre à un autre qui  rendent le travail attachant.

Son exposition s’intitule Retrospective My Eye, en hommage au musicien anglais Robert Wyatt, fondateur du groupe Soft Machine. La question du regard est aussi au centre des préoccupations de Lola Gonzàlez, cette jeune artiste dont on a déjà pu voir le travail chez Marcelle Alix (c’est, semble-t-il, une des autres raisons pour laquelle Claire Le Rétif les a associés). Et elle aussi collabore avec un groupe d’amis que l’on retrouve régulièrement et qui sont constitutifs de son travail. Dans une précédente vidéo, Veridis Quo, reprise au Crédac, on voyait ce groupe de jeunes gens, dans une maison, au bord de la mer (toutes les vidéos de l’artiste se situent dans un cadre de ce type), s’entraîner avec des armes et devenir aveugles. Dans la nouvelle, Rappelle-toi de la couleur des fraises, qui donne son titre à l’exposition, un garçon et une fille échoués sur la plage sont recueillis par trois jeunes hommes dont la vision est altérée (ils voient le monde comme en négatif). Ils les conduisent dans une maison et les mettent dans des situations qui entraineront une modification de leur perception des couleurs. Sont-ils complices ? Adversaires ? Exercent-ils une forme de violence sur eux ? On n’en saura rien.

2908-20Cette vidéo de Lola Gonzàlez, comme toutes les autres que l’on connait d’elle, reste mystérieuse. Sans dialogues, volontairement sans expressions, uniquement rythmée par les bruits naturels, elle met en scène un univers étrange où un groupe d’individus, à l’abri du monde, semble réuni pour attendre quelque chose ou faire quelque chose en commun. On ne sait jamais exactement qui ils sont ni ce qu’ils représentent, mais on pressent qu’ils ne sont pas là par hasard, que quelque chose les a réunis qui les dépasse, comme s’ils appartenaient à une secte. Il y a donc un côté très banal et très quotidien, comme le fait de faire la cuisine et de manger ensemble, mais aussi une menace d’autant plus sourde et anxiogène qu’elle n’est pas identifiable. C’est d’ailleurs de là que l’artiste tire sa force : de ce malaise qu’elle crée, qui déstabilise et qui fait qu’on ne sait jamais comment se situer face à ses fictions.
Rappelle-toi de la couleur des fraises (on notera aussi que l’humour n’est pas complètement absent) marque cependant une évolution dans son travail en ce sens que, en s’attardant sur la question de couleurs, elle ouvre une brèche plus directement « plasticienne ». C’est sans doute la raison pour laquelle elle en a fait précéder la projection d’une salle dans laquelle sont montrées des œuvres de ses proches et amis qui travaillent sur cette question de chromie. On y voit des voilages teintés de Nicolas Rabant (La Baie de Guissény), des peintures sur tissu très colorées et symbolistes du  duo de peintres Accolade, Accolade, des photos de lichen de Pascale Gadon-Gonzàlez ou un autre de ses films, Here We Are, non-narratif, dont les images sont également en négatifs, comme celles qu’on aperçoit dans la vidéo principale. Là encore, c’est l’ensemble qui fait sens et le travail de Lola Gonzàlez se comprend d’autant mieux dans le prolongement du parcours proposé, mais ses vidéos sont suffisamment fortes et puissantes, elles, pour être envisagées individuellement.

-Corentin Canesson, Retrospective My Eye, Lola Gonzàlez, Rappelle-toi de la couleur des fraises, jusqu’au 2 avril au Crédac, La Manufacture des Oeillets, 1 place Pierre Gosnat 94200 Ivry-sur-Seine (www.credac.fr)

 

-Images : Lola Gonzàlez, vue de l’exposition « Rappelle-toi de la couleur des fraises », Centre d’art contemporain d’Ivry – le Crédac, 2017. © André Morin / le Crédac. Lola Gonzàlez, Veridis Quo, 2016 ; Corentin Canesson, vue de l’exposition Retrospective My Eye, Centre d’art contemporain d’Ivry – le Crédac, 2017. © André Morin / le Crédac ; Lola Gonzàlez, vue de l’exposition « Rappelle-toi de la couleur des fraises », Centre d’art contemporain d’Ivry – le Crédac, 2017. © André Morin / le Crédac. De gauche à droite : Accolade Accolade (Jenne Pineau et Paul Mignard), Les yeux de la lune et les oeufs de Saturne, 2016 et Point de silence, 2016.

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