de Patrick Scemama

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La République de l'Art
A Mouans-Sartoux, un art plus naturel que concret

A Mouans-Sartoux, un art plus naturel que concret

On va encore vanter le charme de l’Espace de l’Art Concret, ce centre d’art situé dans la ravissante commune de Mouans-Sartoux (Alpes-Maritimes) et où se trouve la donation Albers-Honegger (cf http://larepubliquedelart.com/concret-vous-avez-dit-concret/). En été, lorsque la chaleur s’abat sur la région et que les journées s’étirent paresseusement, c’est un bonheur d’arpenter les allées fraîches de son parc ou d’assister, le soir, à un spectacle ou à une projection dans la cour du beau Château qui est un de ses deux lieux d’exposition. Et celles qu’il propose sont bien souvent passionnantes, comme celle, il y a deux ans, consacrée aux années de formation de Bernard Venet (cf http://larepubliquedelart.com/bernar-venet-lavant-lapres/).

Les expositions présentées cet été ne le sont pas moins. D’abord celle qui se tient dans l’autre lieu d’exposition, c’est-à-dire le bâtiment construit en 2004 pour abriter la donation. Là, c’est Gérard Traquandi qui a été invité à montrer ses œuvres, en contrepoint avec les pièces qui y figurent (d’où le titre de l’exposition : Contrepoint). Un choix qui peut sembler curieux, tant la démarche de ce très bel artiste paraît lointaine de celle des artistes appartenant à « l’Art Concret ». Traquandi s’en explique : « Le manifeste de l’Art Concret appartient à une époque où une forme de dogmatisme s’imposait aux artistes pour se créer une légitimité afin d’incarner la modernité. Je regarde cela sans nostalgie. Exclure toute mimesis avec la nature faisait partie de leur position, le temps est venu de relativiser cette posture. »

Car si elle apparait souvent abstraite et monochrome (donc pouvant s’apparenter à l’esthétique de « l’Art Concret »), l’œuvre de Gérard Traquandi est en fait toute tournée vers les formes de la nature. C’est là qu’elle prend sa source et son inspiration. On le voit d’ailleurs dans ses dessins de feuilles et de plantes, qui font tout autant penser à Matisse et à Ellsworth Kelly qu’au maniérisme, et qui sont la préfiguration de son travail pictural. Une salle de l’exposition illustre particulièrement bien ce propos : on y voit, à travers une vitre, les branches feuillues des arbres du parc, à côté, une photo d’arbres en noir et blanc tirée selon un procédé qui lui donne des allures de dessin (une des autres activités –moins connue-  de l’artiste est la photographie) et à côté encore, une toile qui semble monochrome, mais qui révèle, quand on s’en rapproche, tout un tas de nervures, de figures, de pleins et de déliés qui l’incarnent, la font vivre, respirer. C’est donc l’inverse d’un art froid et cérébral : un art du frémissement, de l’impression, de la réminiscence, presqu’un art romantique.

En vérité, pour faire dialoguer son travail avec ceux des artistes de « l’Art Concret », Gérard Traquandi a fait un choix drastique dans la collection. Et il n’a gardé que ceux dont il se sentait proche ou dont les œuvres faisaient sens avec les siennes : Jean-Pierre Bertand, par exemple, qui a toujours privilégié les matières naturelles, Imi Knobel, qui présente une peinture « griffée » comme peuvent l’être certaines de ses pièces (Traquandi procède par frottement, report, griffures, jamais directement avec un pinceau sur la toile) ou Gottfried Honegger lui-même dont les monochromes peuvent sembler voisins, à première vue, des siens. C’est un peu triché, mais qu’importe : l’exposition est belle, lyrique, sensuelle. On se perd dans les noirs profonds ou les oranges éclatants de cet artiste inspiré, on est fasciné par tant de nuances qui surgissent au détour d’une forme, on resterait des heures à regarder les détails d’une œuvre qui miroite et se modifie en fonction de la lumière, comme celle-ci change imperceptiblement au sein du centre d’art…

De nature, il est aussi question dans l’autre exposition, Bis repetita placent, celle qui se tient au Château. De nature ou plus exactement de marche, « la marche dans son rapport intime avec le paysage et la durée et dans les liens qu’elle tisse avec l’écriture ». « Le titre de l’exposition puise d’ailleurs son origine dans le champ littéraire, puisque cet aphorisme a été créé d’après un vers tiré de l’Art poétique d’Horace », nous est-il encore précisé. « Ainsi la répétition engendrerait la familiarité et le plaisir de partager un commun à travers la répétition dans le texte. »

Dans cette incessante réappropriation du territoire, on trouve bien sûr les « marcheurs historiques » (si l’on peut dire, sans mauvais jeu de mots), tels que Richard Long et ses installations de pierres, André Cadéré et ses fameux bâtons  qu’il abandonnait au fil de ses déambulations et herman de vries et ses magnifiques herbiers. Mais d’autres artistes, moins connus, participent à l’aventure : Eleonora Strano qui emprunte tous les jours les jours le chemin sur lequel Nietzsche écrivit en partie son « Zarathoustra » à Eze (et photographie ce qui constitue pour elle un retour à la vie), Denis Gibelin, qui, redécouvrant l’ancienne voie ferrée reliant Cap d’Ail à Monaco, en a fait à la fois son territoire et son atelier, ou Eric Bourret qui a photographié de nombreuses fois la montagne Sainte-Victoire, mais en noir et blanc, en hiver et en superposant les négatifs. Une proposition, toutefois, émane de l’ensemble et il s’agit encore de peintures : celles réalisées par l’ancien alpiniste Jean-Christophe Norman pour tenter de retenir les sensations éprouvées au cours de ses sorties. Il s’agit de petites pièces, intitulées Biographie, faites avec beaucoup de délicatesse à l’huile et à l’encaustique pour traduire un climat, une heure, une impression. Et l’artiste, qui est aussi performeur, investit  horizontalement les villes pour en donner une autre topographie et écrire sur le sol des textes initiatiques tels que Ulysse de Joyce ou « La Recherche » proustienne. De ce travail sur le temps, la persévérance, la répétition naissent des rencontres et des échanges qu’une vidéo documente ici…

-Gérard Traquandi, Contrepoint, jusqu’au 5 avril 2020, et Bis repetita placent , jusqu’au 11 novembre 2019 à l’’Espace de l’Espace de l’Art Concret, Château de Mouans, 06370 Mouans-Sartoux (www.espacedelartconcret.fr)

 

Images : Vues de l’exposition Contrepoint, Gérard Traquandi & la Donation Albers-Honegger, 1, Œuvres de Imi Knoebel (Maria, 1991. FNAC 02-1261 Centre national des arts plastiques Espace de l’Art Concret, Donation Albers-Honegger) et de Gérard Traquandi (Courtesy de l’artiste et Galerie Catherine Issert, Saint-Paul-de-Vence) © photo eac. © Adagp, Paris 2019, 2, Œuvres de Gérard Traquandi  (Courtesy de l’artiste et Galerie Catherine Issert, Saint-Paul-de-Vence)© photo eac. © Adagp, Paris 2019 ; Jean-Christophe Norman, Ulysses, a long way, Paris (Biennale de Belleville), 2014 © photo droits réservés © Adagp, Paris 2019

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