de Patrick Scemama

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La République de l'Art
Air de Paris

Air de Paris

Air de Paris, c’est bien sûr le nom de l’œuvre que Marcel Duchamp créa en 1919, en France, afin de l’offrir à son ami et mécène américain Walter Arensberg (il s’agit d’une ampoule de sérum physiologique achetée dans une pharmacie que Duchamp fit vider puis ressouder pour y emprisonner l’air de la Capitale). Mais c’est aussi le nom que porte, en hommage à l’inventeur du ready-made, la galerie fondée en 1990 par Florence Bonnefous et Edouard Merino et qui représente des artistes de la trempe de Liam Gillick, Philippe Parreno, Sarah Morris ou Carsten Höller. Pourtant, c’est loin de Paris que l’aventure a commencé : à Nice, où les deux jeunes gens débarquent après leurs études, sans raison particulière et avec l’envie d’être au bord de la mer. « En fait, explique Florence Bonnefous, nous nous sommes rencontrés, Edouard et moi, au Magasin de Grenoble1 et très vite nous sommes rendus compte que nous avions les mêmes goûts et la même approche un peu intuitive de l’histoire de l’art. Lui avait fait des études universitaires et moi j’étais passée par les Arts décoratifs de Strasbourg, mais je n’avais pas eu mon diplôme, parce que plutôt que présenter mon propre travail, j’avais préféré montrer le travail d’autres artistes. A la fin de l’année d’études à Grenoble, nous nous sommes demandés ce que nous pourrions bien faire ensemble et il nous a semblé logique d’ouvrir une galerie, même si, avec le recul, je mesure la totale inconscience qu’il y avait dans cette décision. Nous avons donc trouvé un lieu à Paris, mais la veille de signer le bail, au dîner, nous avons réalisé que ce n’était pas une bonne idée, qu’il valait mieux aller ailleurs, s’éloigner du centre, dans un lieu où nous aurions plus de liberté et où nous pourrions échapper à la normalisation qui règne dans les endroits où le milieu de l’art est plus installé. Et comme les parents d’Edouard habitaient Monaco et que moi-même j’avais grandi entre le Brésil et la Grèce, nous sommes allés à Nice où nous ne connaissions personne. »

« Une fois sur place, poursuit-elle, nous sommes quand même allés voir Christian Bernard, le directeur de la Villa Arson de l’époque, pour lui faire part de notre projet. Il nous a vivement déconseillé de le faire, ce qui nous a confortés dans notre idée. Pendant plusieurs mois, nous avons cherché un lieu (nous avions dans la tête de trouver un bunker), mais finalement, nous nous sommes repliés sur un espace de près de 300 m2 situé rue Barillerie, une petite rue juste derrière le Cours Saleya, dans laquelle se trouvent aussi le local où sont stockées les grosses têtes qui servent au Carnaval de Nice et un autre où sont stockées toutes les poubelles de la vieille ville. La première exposition s’intitulait Les Ateliers du Paradise. Elle avait été réalisée par Philippe Parreno, Pierre Joseph et Philippe Perrin, trois artistes que nous avions connus à Grenoble et qui nous avaient suivis à Nice (nous avions réussi à leur obtenir des résidences à la Villa Arson). Elle avait pour sous-titre : « un film en temps réel » et ce qui était important là, c’était l’émergence de la notion de temps réel, en lien avec les questions du virtuel, des jeux vidéo, du tout début de l’intranet, des jeux de rôles, etc. Mais l’exposition se déroulait aussi bien à l’extérieur, dans les cafés du Cours Saleya ou sur la plage, la galerie n’avait pas d’heures d’ouverture, elle pouvait être soit ouverte, soit fermée. En fait, c’était plutôt l’aventure d’une bande d’amis qui apprenait en même temps qu’ils faisaient, qui n’avaient pas, au départ, de rôles vraiment bien définis et qui ne souciaient pas de questions commerciales. Nous étions proches de Fluxus et notre modèle était La Cédille qui sourit, la galerie que Robert Filliou avait ouverte, avec George Brecht à Villefranche-sur-Mer, dans les années 60, et qui fonctionnait avec un même esprit d’échange, d’accent mis sur le lien relationnel et sans aucune stratégie.

ed_flo_2013_pressPendant quatre ans, nous avons vécu ainsi, en réseau, dans une sorte de communauté et en faisant ce qui nous passait par la tête. De très beaux projets sont nés de cette période, comme le Tattoo Show, une exposition autour du tatouage initiée avec Laurence Weiner et dans laquelle le Sida, qui faisait des ravages à l’époque, était très présent par l’idée de marque (au sens publicitaire du mot) sur le corps. Et des artistes niçois comme Jean-Luc Verna, Brice Dellsperger ou Bruno Pélassy, à qui une exposition est consacrée au Crédac d’Ivry en ce moment2, nous ont rejoints. Mais au bout d’un moment, il a bien fallu se rendre à l’évidence qu’en dehors des périodes estivales et des vernissages, la galerie n’attirait pas beaucoup de monde et que nous déployions beaucoup d’efforts pour pas grand-chose.  Nous avons donc décidé de revenir à Paris et nous avons ouvert un espace rue des Haudriettes, dans le Marais, qui était déjà l’épicentre de la vie artistique parisienne. Puis en 1997, est arrivée l’opportunité de la rue Louise Weiss3. Et c’est là que les choses ont commencé à changer, là que nous nous sommes professionnalisés. Jusqu’alors, nous étions restés un peu en dehors du milieu, nous fréquentions davantage les artistes que nos confrères ou les collectionneurs. Avec le projet de la rue Louise Weiss, qui était basé sur une synergie entre les galeries, nous avons dû rentrer un peu dans le rang et apprendre véritablement le métier. C’est l’époque aussi où la question du marché, qui était quasi inexistante jusqu’alors, a commencé à se poser. D’amateurs passionnés, nous sommes passés au rang de responsables d’une structure commerciale. Et les difficultés ont aussi commencé car les frais fixes ont augmenté et il a fallu y faire face : pendant longtemps nous ne dégagions pas de salaires et il nous est arrivé de ne même plus avoir assez d’argent pour acheter des timbres…

Mais nous avons réussi à tenir et c’est ce qui nous a permis de continuer notre activité sans trop renoncer à nos ambitions initiales. Et certains des artistes que nous représentions ont fait les carrières que l’on sait et nous ont permis de continuer d’en montrer d’autres qui se vendaient moins bien (nous n’avons jamais lâché un artiste parce qu’il ne se vendait pas). Sur le plan des artistes, d’ailleurs, nous avons continué à travailler avec ceux qui étaient dans notre galerie niçoise. Et s’en sont rajoutés bien sûr d’autres, comme Bruno Serralongue, que j’ai rencontré en 1996, alors que j’allais à la réunion internationale du Commandant Marcos dans le Chiapas (et je me suis immédiatement liée avec ce personnage étrange qui faisait des photos à la chambre alors que c’était la saison des pluies et qu’on était dans la boue jusqu’aux genoux). Ou des artistes étrangers comme Lily van der Stokker, rencontrée elle-aussi à la Villa Arson, Rob Pruitt ou Allen Ruppersberg, connu par l’intermédiaire de Laurence Weiner. Puis sont intervenues la succession de Guy de Cointet ou celles d’artistes d’une génération antérieure comme Dorothy Iannone. Aujourd’hui, toute galerie dite « sérieuse » se doit d’avoir un « Estate » dans sa programmation (de la même manière qu’il y a dix ans, il fallait pouvoir fournir tous les différents médiums susceptibles d’apparaître dans un univers domestique : peinture, sculpture, photo, etc). Mais à l’époque, cela ne correspondait à aucune stratégie « marketing » et l’œuvre de Guy de Cointet, par exemple, n’était connue d’un très petit noyau. Elle m’avait été recommandée par Paul McCarthy, qui n’était pas très connu non plus à l’époque et avec qui nous avions travaillé à Nice, sur les conseils de Jean de Loisy. S’occuper d’un « Estate » est une autre aventure, car il s’agit d’un travail muséal d’archivage et de classement pour lequel je n’étais pas préparée et qu’il m’a fallu aussi apprendre sur le tas. En fait, quand je regarde en arrière, je me rends compte que beaucoup de choses se sont faites au hasard des rencontres, des amitiés, sans qu’il n’y ait jamais eu de détermination d’ordre théorique ou commerciale derrière tout cela.

82-16-GCEAujourd’hui, nous représentons une trentaine d’artistes avec lesquels nous travaillons plus ou moins régulièrement. On dit souvent que notre galerie est la galerie des années 90, ce que nous assumons totalement, même si c’est en partie inexact, puisque nous avons aussi des artistes plus jeunes comme Moriceau/Mrzyk ou Aaron Flint Jamison. Lorsqu’on va à l’étranger, on nous parle aussi beaucoup de la fameuse « esthétique relationnelle » à laquelle auraient appartenu bon nombre de nos artistes. Mais c’est un concept qui a été théorisé plus tard, en 1998, par Nicolas Bourriaud, qui concerne les œuvres et non les personnes et dont nous n’avions guère conscience lorsque nous travaillions dans ces années-là. Ce qui est vrai, en revanche, c’est que ces derniers temps, nous avons consacré beaucoup de temps à des artistes plus âgés que nous et il est possible, en ce qui me concerne, qu’il s’agisse d’une sorte de prise de recul face à une hyper professionnalisation du milieu de l’art et des jeunes artistes eux-mêmes. Pour tout dire,  je ne me reconnais pas beaucoup dans les jeunes galeries qui ouvrent aujourd’hui et qui ont déjà leur « business plan », leurs « newsletters », leur plan com et relationnel, etc. Je ne trouve pas très excitante cette course à la carrière.

De même, la plupart des galeries ont désormais quitté la rue Louise Weiss pour aller s’installer dans le Marais, alors que nous, nous sommes restés. En fait, c’est un choix par défaut, au sens taoïste du terme, c’est-à-dire qui a à voir avec le « laisser-passer ». La raison principale pour laquelle les galeries sont parties est qu’en se développant, elles ont manqué d’espace pour leur stockage, leur bureaux, leurs lieux d’expositions, etc, et qu’elles ne trouvaient pas plus grand dans le quartier. Certains ont commencé à partir et, du coup, ont libéré des espaces que nous avons pu récupérer. La galerie est ainsi passée de 100 à 300 m2 et comme nous avons  délocalisé le stockage à un autre endroit, nous avons vraiment pu obtenir la superficie que nous souhaitions. En revanche, nous n’avions pas anticipé que ce ne serait pas perçu de manière positive par beaucoup de gens. Nous pensions que les visiteurs seraient surtout sensibles au fait que les expositions étaient plus nombreuses ou de plus grande ampleur, pas qu’ils se mettraient tout d’un coup à trouver trop excentré ce coin du XIIIe arrondissement. Et il y a eu une certaine désaffection du public et surtout de la presse. Nous nous en sommes  accommodés, parce que l’époque étant ce qu’elle est, il ne nous semblait pas que ce soit le meilleur moment pour nous mettre à dos des crédits importants et nous compensons en faisant beaucoup de foires. Comme beaucoup de nos confrères, nous y réalisons une bonne partie de notre chiffre d’affaires, surtout à la FIAC et à la Foire de Bâle. Notre choix est de louer de grands stands, ce qui est risqué, parce que c’est très couteux et qu’on ne doit pas se tromper, mais cela nous permet de montrer, à côté des œuvres chères d’artistes reconnus, des œuvres de jeunes artistes beaucoup plus accessibles.

Actuellement, nous montrons à la galerie une exposition de l’artiste américaine Trisha Donnelly qui fait suite au travail qu’elle a présenté récemment à la Serpentine Gallery de Londres. Il s’agit de manipulations d’images numériques travaillées comme de la matière à sculpter. Elle a repensé la configuration de la galerie et projeté sur les murs des sortes «d’images qui coulent ». Trisha Donnelly ne souhaite donner aucune explication sur son travail parce qu’elle ne veut pas diriger le spectateur vers telle piste ou telle autre et il n’y a donc pas de communiqué de presse, ce qui déboussole beaucoup les visiteurs. Nous-mêmes qui travaillons avec elle ne connaissons pas l’origine de ces images et, même si nous en savons quelque chose, il n’est pas prévu de le dire. Ses vidéos tendent de plus en plus vers l’abstraction et sont comme des formes atmosphériques et contemplatives. C’est une exposition mystérieuse, mais que j’aime particulièrement. Tous les matins, d’ailleurs, j’en fais ma petite visite en buvant un café et en fumant une cigarette… »

1Le Magasin de Grenoble est un centre d’art qui forme les étudiants aux pratiques curatoriales.

2cf http://larepubliquedelart.com/nos-chers-disparus/

3En 1997, Jacques Toubon, alors maire du XIIIe arrondissement, proposa à de jeunes galeries prometteuses de bénéficier de locaux appartenant au Ministère des Finances à des loyers avantageux.

-Air de Paris, 32 rue Louise Weiss 75013 (www.airdeparis.com). L’exposition Trisha Donnelly se poursuit jusqu’au 14 mars. Une exposition consacrée à Guy de Cointet, « Who’s that Guy », se tient aussi jusqu’au 27 février à la Galerie du 8 rue Saint-Bon 75004 Paris.

Images : Trisha Donnelly, Sans titre, 2015, Projection, Courtesy l’artiste et Air de Paris ; Edouard Merino et Florence Bonnefous; Guy de Cointet, You shouldn’t write that, 1982, encre sur papier BFK Rives, 28 x 38 cm, Collection Hugues de Cointet, Courtesy Air de Paris

 

 

 

 

Cette entrée a été publiée dans La galerie du mois.

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commentaires

2 Réponses pour Air de Paris

Jean dit: 28 mai 2015 à 20 h 52 min

Excellents ces articles de la série la galerie du mois.
On aimerait en avoir…tous les mois:-)

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