de Patrick Scemama

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La République de l'Art
Art en Provence

Art en Provence

Provence, terre de festivals. Pendant l’été, tandis que Paris s’endort, c’est beaucoup vers le sud que se déplacent les grandes manifestations culturelles. A Avignon, où le festival vient récemment de s’achever, la Collection Lambert présente quatre expositions, dont une, intitulée On aime l’art ! agnès b., qui est une partie de la collection de la célèbre styliste. Pour la réaliser, Eric Mézil, le directeur du musée, a choisi quelques 400 pièces parmi les 5000 que compte la collection, que l’on a déjà pu en partie voir cet hiver, à Paris, au Musée de l’Histoire et de l’Immigration, et qui devrait prochainement faire l’objet d’une fondation. Mais plutôt que de les regrouper par genre ou par thème, Eric Mézil  a voulu dresser une sorte de portrait sensible de la créatrice, qui est aussi mécène et galeriste, et il a conçu des salles qui renvoient à des univers qui lui sont chers, tels que la musique, le cinéma, l’adolescence, la rêverie ou l’Afrique.

On retrouve ainsi les pièces historiques de la collection, comme les Basquiat, qu’agnès b. a eu l’intelligence d’acheter avant qu’il ne devienne une star, les Donald Judd, Dieter Roth, Alighiero Boetti, Gilbert and George ou Calder. Mais aussi les pièces des pièces des artistes africains qu’elle beaucoup soutenus, comme Frédéric Bruly Bouabré, Chéri Samba, Barthélémy Toguo ou Malick Sidibé. Ou celles de jeunes, avec leur révoltes, leurs rêves, leurs désillusions (Cyprien Gaillard, Ryan McGinley, Harmony Korine, Claire Tabouret, entre autres). La photo a bien sûr une place importante, avec des ensembles de Nan Goldin, des œuvres de Pierre Molinier, Hervé Guibert, Peter Hujar Robert Mapplethorpe ou Patti Smith. Et tout ce qui touche à l’image animée est également très représenté avec des pièces de David Lynch, Jonas Mekas, Dennis Hopper ou Gus Van Sant.

AlaouiOn ne saurait citer toutes les œuvres de l’exposition qui forme un tout à l’image de leur propriétaire : généreux, éclectique, instinctif, engagé. Certes, la collection ne fait pas preuve d’une unité particulière ; certes certains médiums (la photo et la vidéo en particulier) sont un peu représentés au détriment des autres ; certes certaines œuvres se donnent à lire avec un peu trop d’immédiateté ; certes, les pièces du Street Art (et surtout la peinture) ne sont pas ce qu’on préfère. Mais l’ensemble, à défaut de susciter une admiration inconditionnelle, force la sympathie, l’enthousiasme et le respect pour le soutien qu’agnès b. a toujours apporté aux artistes. A noter que dans l’exposition se trouve une photo de Leila Alaoui, cette très belle photographe trop tôt disparue dans une attaque terroriste à Ouagadougou et que la Collection Lambert, aux côtés d’autres expositions consacrées à Keith Haring et à La Vie secrète des plantes d’Anselm Kiefer, ouvre son parcours par un accrochage qui lui rend hommage. L’occasion de découvrir un travail émouvant et sensible sur les questions de migrations et d’identité culturelle et qui se veut une réponse humaniste à la violence dont elle a été victime.

Neel, Alice

Neel, Alice

L’exposition de la collection d’agnès b. est organisée dans le cadre du programme hors les murs des Rencontres internationales de la photo d’Arles, qui ont lieu jusqu’au 24 septembre. Dans cette même et somptueuse ville se tient aussi, à la Fondation Van Gogh, une rétrospective d’une artiste américaine que l’on connaît très mal en France : Alice Neel. Alice Neel est née en 1900 en Pennsylvanie où elle a étudié l’art à la Philadelphia School of Design for Women. Dans les années 30, elle s’installe à New York, d’abord à Greenwich Village où elle se lie avec les sympathisants du parti communiste, puis à Spanish Harlem où elle est proche des Portoricains. A partir des années 60, on la trouve dans l’Upper West Side où elle consacre son travail aux portraits d’artistes, de galeristes ou d’autres personnalités du monde de l’art. Et ce n’est qu’à la toute fin de sa vie (elle meurt en 84) que son œuvre est enfin reconnu et qu’elle a droit à des expositions dans son pays (en France, on a pu voir quelques-unes de ses toiles dans l’exposition Féminin-Masculin, le Sexe de l’art, en 1995, au Centre Pompidou).

Si Alice Neel a mis si longtemps à être reconnu, c’est incontestablement à cause de son engagement politique très à gauche et de son style dont elle n’a guère changé au cours de sa carrière. Un style réaliste, direct, sans concession, qui semblait totalement hors de propos au moment où triomphaient l’expressionnisme abstrait, puis le pop-art ou le minimalisme. Ce qui a toujours intéressé l’artiste, c’est la figure humaine, qu’elle peint de manière frontale, souvent crue – sexes ouverts et apparents-, avec une forte charge psychologique, et qui témoignent des mutations sociales de la société américaine. Alice Neel a aussi représenté des scènes urbaines, vides de personnages, qui renvoient à la solitude et ne vont sans évoquer Hopper. Mais ce sont essentiellement l’homme et surtout la femme qui ont retenu son attention, une femme qu’elle a beaucoup peinte nue, enceinte ou avec un enfant (ses enfants et petits-enfants ont beaucoup servis de modèle) et qu’à la différence des peintres masculins, elle n’a pas cherché à magnifier ou à faire un objet de désir, mais qu’elle a montrée dans sa simplicité, sa beauté naturelle, sa intensité physique.

Alice_Neel_Ginny-and-Elizabeth_19751Ce sont tous ces portraits que montre la très belle et vaste exposition de la Fondation Van Gogh que le commissaire, Jeremy Lewison, a choisi d’accrocher dans la chronologie inverse, c’est-à-dire des dernières œuvres pour remonter aux premières (à la fin de sa carrière, Alice Neel semblait ne pas terminer le tableau, comme pour laisser au spectateur la possibilité d’y trouver une place). On est frappé par tous ces regards qui nous font face et nous interpellent et par la complicité qui paraît émaner de l’artiste et de son modèle (Alice Neel fut une des seules personnes, par exemple, à qui Andy Warhol accepta de montrer les cicatrices qui rayaient son abdomen après la tentative d’assassinat dont il fut victime).  Surtout, on y ressent une empathie et un goût pour l’humain comme il est rare d’en trouver dans l’art de la deuxième partie du XXe siècle. Et ce d’autant plus que dans une première salle, la Fondation Van Gogh expose huit tableaux du maître hollandais (venues de la collection Bürle), qui font eux-aussi une large place au portrait.

Un été à la Collection Lambert, jusqu’au 5 novembre, 5 rue Violette 8400 Avignon (www.collectionlambert.com)

Alice Neel, peintre de la vie moderne, jusqu’au 17 septembre à la Fondation Van Gogh, 33 ter rue du Docteur Fanton 13200 Arles (www.fondation-vincentvangogh-arles.org)

 

Images : Malick Sidibé, Nuit de Noël, 1965, tirage noir et blanc © collection agnès b. ; Leila Alaoui, Sans Titre (série No pasara), 2008, Courtesy Fondation Leila Alaoui & GALLERIA CONTINUA, San Gimignano / Beijing / Les Moulins / Habana ; Alice Neel, Andy Warhol, 1970, huile et acrylique sur toile de lin, 152,4 x 101,6 cm, Whitney  Museum of American Art, New York ; Ginny et Elizabeth, 1975, huile sur toile, 106,7 x 76,2 cm, succession Alice Neel, photo Ethan Palmer

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