de Patrick Scemama

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La République de l'Art
Autour de Paris

Autour de Paris

On a souvent du mal à sortir de Paris tant les expositions en galeries, musées ou autres institutions culturelles y sont nombreuses et rassasient le plus affamé des amateurs d’art. Pourtant, en France, même si la vie culturelle se concentre beaucoup sur la capitale, elle ne s’y arrête pas, loin s’en faut, et il suffit parfois de franchir le périphérique pour trouver des propositions aussi excitantes qu’à Belleville ou dans le Marais, parfois même davantage, parce que moins pensées dans l’urgence et dans la rentabilité (je pense en particulier à tous les centres d’art en Ile-de-France reliés par le réseau Tram). Ainsi, ce week-end, à Pantin et au Pré-Saint-Gervais, deux villes où de nombreux artistes, pour des raisons de loyers, ont trouvé refuge, on pourra suivre la première édition de « Coordonnées », le circuit d’art contemporain organisée par l’association Bulb, dont le but est de rendre visibles les travaux d’une cinquantaine d’artistes dans leurs espaces de production et d’exposition. Et qui leur a demandé de réfléchir sur les liens existant entre les modèles économiques contemporains et la création artistique, une question au cœur de l’actualité. L’Atelier W, par exemple, à Pantin, a répondu avec une exposition intitulée Entrées Extraordinaires, qui est le prolongement d’une autre, organisée dans ce même lieu deux ans plus tôt et qui était basée sur un fonds d’archives récolté lors de la fermeture de l’usine Motobécane de la ville (des milliers de matrices en bois destinées aux tirages des pièces des moteurs de la marque). Pour ce second volet, l’Atelier W a utilisé les moules comme des formes destinées à repenser l’espace de l’exposition et a invité 50 artistes à prêter une œuvre qui fait écho aux conditions de présentation de ces archives.

Toujours à Pantin, ChezKit a imaginé une autre réponse à la question du lien à l’économie contemporaine, en proposant Jeux d’échange, une exposition dans laquelle le spectateur peut venir échanger une œuvre de sa propre production contre une autre présente dans l’exposition et tirée au sort. Ainsi, l’exposition n’est-elle jamais figée et, en imposant le hasard, remet-elle en cause la notion de choix et de valeur marchande. Mais à la galerie Louise, au Pré-Saint-Gervais, c’est dans le geste ou dans le matériau qu’on a interrogé la notion d’économie : comment faire le plus avec le moins ? Comment être le plus simple et le plus efficace pour donner à voir sans superflu. Et la dizaine d’artistes présents dans l’exposition y ont répondu chacun à leur manière, comme Bertrand Henry qui, à tout moment de libre de la journée, remplit les pages de ses agendas d’incroyables paysages réalisés au stylo bic et dessine sur des chiffons et des feuilles de Sopalin ou Pauline Deltour qui conçoit pour Puiforçat des objets de poches complètement épurés.

Des Monstiers 2D’autres ateliers ou espaces d’expositions ont peut-être répondu de manière moins immédiate au thème proposé, comme Entre-Deux, à Pantin, qui, sous le commissariat de Sarah Marcadante, et sous le titre de : C’est comme l’œuf de Colomb, invite à figer temporairement un lieu qui est, par nature, toujours en mouvement (avec une vidéo de l’excellent Marcos Avila Forero) ou comme Le Celsius, au Pré-Saint-Gervais, qui, avec En avril ne te découvre pas d’un fil, montre les travaux des artistes qui partagent l’atelier (dont Coraline de Chiara et Julien des Monstiers, présent avec une nouvelle toile d’une éblouissante virtuosité). Mais c’est toute la manifestation qui mérite d’être visitée, avec ses projections au Ciné 104, sa soirée de clôture à la galerie Thaddeus Ropac toute proche (à l’ombre des sculptures de Tony Cragg montrées actuellement) ou ses liens avec les institutions des villes voisines. Un dynamisme qui fait du bien et ne peut que revaloriser l’image de banlieues aux réputations pas toujours flatteuses.

collectif raumlaborberlinAu sud-ouest de Paris, à Vélizy-Villacoublay, c’est-à-dire à l’exact opposé sur une carte, se trouve L’Onde, ce beau centre d’art qui partage ses locaux avec un grand théâtre. Là, c’est une exposition sur le banc public, Microscopie du banc, qui est présentée. Dans une scénographie du groupe d’architectes allemands raumlaborberlin (un empilement de bancs pliants comme on en trouve en été, en Allemagne, dans les « biergarten »), c’est toute un ensemble d’œuvres représentants des bancs ou ouvrant sur des paysages (une des fonctions du banc est d’inciter à la contemplation) qui est présenté. Cela va d’images de documentation céline duval qui se réapproprie des cartes postales, mais en les photographiant de biais, de manière à faire la mise au point sur le banc au premier plan à des drolatiques photos de Martin Parr, qui représentent des groupes de gens dans des positions que le banc leur impose, en passant par une vidéo d’Anne-Laure Sacriste , une grille en stuc envahie par la nature de Jorge Santos ou une très poétique et mystérieuse série de photos de Daniel Gustav Cramer montrant l’apparition puis la disparition de trois moutons sur une montagne (mais on se demande un peu le lien avec le reste de l’exposition). Celle-ci, au demeurant, se prolonge à l’extérieur, puisque des bancs d’Alexandra Sà ont été installés dans l’espace public environnant. Prolongeant les bancs déjà existants ou en créant de nouveaux, dont les lattes se prolongent jusqu’à faire des entrelacs dans le paysage, ils interrogent le rapport du corps à cet élément auquel on ne prête plus guère d’attention et couronnent avec pertinence et imagination cette exposition dont le thème est pour le moins original.

Ardouvin_Entre les deux, à Vitry, se trouve le Mac/Val, ce musée d’art contemporain qui, lui, n’a plus besoin de publicité, tant les expositions qui y ont été présentées ces dernières années étaient convaincantes. C’est maintenant Pierre Ardouvin qui y est célébré, avec une proposition dont le titre : Tout est affaire de décor est tiré d’un poème d’Aragon. Pierre Ardouvin, on le connait pour ses œuvres qui détournent du quotidien des objets un peu kitsch et les assemblent pour leur donner une dimension nouvelle et produire une sorte de déflagration poétique. Faisant souvent référence à des souvenirs d’enfance ou un imaginaire collectif, elles renvoient le spectateur à ses propres émotions, non sans révéler l’étrangeté et la violence qui peuvent y être attachées (un peu à la manière d’un Claude Lévêque, mais de manière moins radicale). Une de ses œuvres les plus significatives est sans doute Au théâtre ce soir, qui a été créée en 2006 pour la Foire de Bâle : il s’agit de la reconstitution d’une petite salle de théâtre à l’italienne (genre Théâtre Marigny, la salle où était filmée la célèbre émission de télé à laquelle renvoie le titre), dans laquelle le spectateur est invité à s’assoir, mais pour voir quoi ? Le spectacle du monde comme celui proposé par le théâtre de boulevard, à l’époque la foire de Bâle elle-même et son intense activité commerciale.

Cette pièce est en bonne place dans l’exposition qui fait dialoguer des œuvres anciennes avec d’autres, spécialement créées pour l’occasion. Elle l’est d’autant plus que toute l’exposition est très scénographiée et conçue comme une véritable scène de théâtre (compliments à l’éclairagiste, Serge Damon). Sur un sol et des murs recouverts de peinture noire pailletée, les oeuvres se détachent et constituent comme les étapes d’un surprenant parcours où l’imagination est sans cesse sollicitée (ou les repères d’une forêt dans laquelle on se perd). On y voit aussi bien un immense planeur noir posé au sol, que des « écrans de veille » (c‘est-à-dire des assemblages surréalistes d’images qui, a priori, n’ont pas de rapport les unes avec les autres, mais auxquelles l’artiste a donné une passerelle commune), ou un arbre déraciné et tombé sur un fauteuil (La Tempête, 2011), tandis qu’au plafond tournent des mobiles constitués de meubles anciens, qui projettent des ombres mystérieuses sur les murs…On peut ne peut pas toujours être sensible à l’art de Pierre Ardouvin (c’était mon cas jusqu’à présent), mais force est de reconnaître que dans ce cadre et dans cette confrontation, il devient le décor –justement – d’une pièce puissante et hautement fantasmagorique.

Enfin, s’il faut célébrer le talent et la qualité qui sont à l’œuvre dans ces institutions culturelles de la région parisienne, il faut aussi en souligner la fragilité. C’est ainsi que le très beau Pavillon Vendôme de Clichy, un bâtiment du XVIIe siècle au plein cœur de la ville, après avoir proposé de riches expositions au cours de ses dernières années, s’apprête à fermer ses portes, la mairie souhaitant le récupérer pour en faire un office du tourisme ou un lieu destiné à l’évènementiel. En guise d’adieu, il propose une exposition intitulée D’autres possibles, sous le commissariat de Thomas Fort, qui réunit plus vingt-cinq artistes (parmi lesquels, entre autres, Damien Cadio, Clément Cogitore, Lionel Sabatté et Anne-Charlotte Yver) et des œuvres qui ont évolué tout au long de l’accrochage. Un chant du cygne qu’on ne peut que regretter et qui prouve que le soutien des pouvoirs publics n’est jamais, hélas, définitivement acquis.

PS (en date du 27-04-16): la ville de Clichy vient de me contacter pour me dire que, contrairement, à ce qui a été écrit précédemment, le Pavillon Vendôme ne fermera pas ses portes, mais infléchira sa programmation. L’accent ne sera plus mis sur l’art contemporain, mais davantage sur « l’art moderne ou des événements susceptibles de drainer davantage de public ». C’est justement le manque de public en dehors des jours de vernissage qui aurait incité la municipalité à prendre cette décision. On en prend acte, mais on rappellera à quel point l’art contemporain demande à être soutenu et ne peut trouver de fidélisation du public que dans l’accompagnement et l’inscription dans le temps. Par ailleurs, toujours selon la ville, un office du tourisme y sera bien installé, mais dans une salle, à l’entrée, qui occupe peu d’espace.

-« Coordonnées », jusqu’au 17 avril à Pantin et au Pré-Saint-Gervais (pour avoir toutes les adresses et tous les horaires, mieux vaut se connecter sur le site : www.circuitcoordonnees.fr)

Microscopie du banc, jusqu’au 25 juin au centre d’art de l’Onde, 8 bis avenue Louis Bréguet 78140 Vélizy-Villacoublay (www.londe.fr)

Tout est affaire de décor, jusqu’au 4 septembre au Mac/Val, Place de la Libération,  Vitry-sur-Seine (www.macval.fr)

D’autres possibles, jusqu’au 17 avril au Pavillon Vendôme, 7 rue du Landy, 92110 Clichy-la-Garenne (www.ville-clichy.fr)

 

 

Images : vue d’un agenda de Bertrand Henry, © Galerie Louise ; Julien des Monstiers, Tapis, 2016, huile sur toile, 250 x 190 cm, courtesy Galerie Christophe Gaillard ; collectif raumlaborberlin, The generator – Canapé Saint-Nazaire, 2011 Saint-Nazaire, France Commande par Le Grand Café, Saint-Nazaire – Centre d’art contemporain © raumlaborberlin; Pierre Ardouvin, La Tempête, 2011, Arbre, terre, fauteuil, 500 x 350 x 270 cm. Courtesy Pierre Ardouvin & Praz-Delavallade, Paris/Brussels, photo François Fernandez © CCC Tours. © Adagp, Paris 2015.

Cette entrée a été publiée dans Expositions.

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commentaires

2 Réponses pour Autour de Paris

périph' dit: 29 avril 2016 à 8 h 06 min

Hahahahaha,

Les bobos sont impayables !! « Bécassine passe le périph' » avec trousse de survie, lampe de poche, ration militaire S3, et hop….sus aux sauvages.

J’observe que ce pauvre Bellevilleest devenu lui aussi un quartier pour bobos geeks et autres snobinards pusillanimes.

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