de Patrick Scemama

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Aux folies bâloises

Aux folies bâloises

Toujours plus grand, toujours plus beau, toujours plus haut : telle pourrait être la devise de la Foire de Bâle qui s’est ouverte cette semaine et qui se termine ce week-end. Une foire qui, cette année, semble avoir battu de nouveaux records puisque les américains, qui n’étaient pas venus l’an dernier, à cause des attentats, sont de retour et que les chinois n’entendent pas laisser leur part de gâteau. Dans la section principale, les meilleures galeries du monde (la sélection est drastique) ont sorti leurs plus belles pièces pour séduire les collectionneurs exigeants, qui, après la Biennale de Venise et la Dokumenta de Cassel, terminent ici leur marathon arty. On s’y promène surtout pour le plaisir des yeux, tant les œuvres affichent des prix la plupart du temps exorbitants (certaines, il est vrai, sont de qualité muséale). Mais la promenade vaut le détour et permet de tomber sur certaines pépites comme le stand de l’excellente galerie 1900-2000 qui présente ses chefs d’oeuvre sur des agrandissements de photos des lieux où elles se trouvaient à l’origine (des pièces de Duchamp, par exemple, sur la photo de l’appartement du collectionneur, Walter Arensberg, qui les possédait). Enfin, pour permettre au simple badaud de ne pas se sentir totalement exclu, la galerie Sadie Coles présente une œuvre d’Urs Fischer qui est une reproduction du Baiser de Rodin, mais en pâte à modeler : le visiteur peut ainsi y laisser sa trace ou en extraire un morceau qu’il pourra coller, en le façonnant à sa manière, sur les murs roses tout autour…

01e97d994e3d20df563b87a5294a8aef5f70bb5179Côté fun, à Bâle, c’est plutôt du côté de la section Art Unlimited que ça se passe, là où les œuvres sont tellement XXL, qu’elles échappent au marché, enfin au marché des collectionneurs privés, seuls les musées ou les institutions pouvant généralement envisager de se les offrir. On y trouve aussi bien un ballon de Chris Burden qui s’élève tout seul dans les airs (Ode to Santos Dumont, 2015), qu’un très hollywoodien « tableau vivant » de John Baldessari (Ear Sofa ; Nose Sconces with Flowers (in Stage Setting) avec vraie femme et vrai chien), une installation vidéo de Ragnar Kjartansson, Word Light-The Life and Death of an Artist, qui ne dure pas moins de 20 heures, un très beau film de John Akomfrah sur la crise financière grecque, The Airport, qui nécessite trois écrans pour être projeté ou une sorte de pavillon construit uniquement avec des casseroles par la star de l’art contemporain indien Subodh Gupta, dans lequel on fait effectivement la cuisine. Au milieu de ce parc d’attractions parfois un peu clinquant, une œuvre frappe : il s’agit d’une vidéo de l’artiste israélienne Michal Rovner, Anubis, du nom du dieu égyptien qui accompagnait les êtres dans la vie après la mort. Pour cette vidéo, Michal Rovner, qui a beaucoup travaillé à partir de l’état de guerre dans lequel son pays est plongé depuis longtemps, a filmé pendant plusieurs nuits d’affilée, à l’aide de l’équipement utilisé par la sécurité militaire, des chacals qui évoluent dans les champs. Lorsqu’on entre dans la salle plongée dans le noir, on ne voit que leurs regards qui se tournent vers nous. D’observateur, on devient observé et un sentiment de malaise, voire de peur, s’installe rapidement. D’autant qu’entre eux, les chacals font preuve de camaraderie et qu’on éprouve encore plus un sentiment d’intrusion…

0188c6c8a62ddc29e1388ca9707632de0c9766ba88A Bâle, donc, pendant une semaine, c’est une orgie d’art et de fêtes liées aux vernissages en tous genres (surtout qu’à la foire principale s’associent désormais plusieurs foires parallèles, comme la célèbre Liste, mais aussi Volta et YIA, la foire des jeunes artistes originellement créée à Paris). Mais il existe une vie en dehors de la « Messeplatz »  (le lieu où a lieu l’évènement) et si on veut échapper à l’ambiance trépidante des stands et de la loi du marché, il suffit de se rendre à la Fondation Beyeler, à quelques minutes de tram, sans doute un des musées privés les plus élégants, les plus reposants et les bucoliques du monde.  On y présente cet été une rétrospective Wolfgang Tilmans, c’est-à-dire pour la première fois une exposition consacrée au médium photographique, les lumineuses salles du bâtiment conçu par Renzo Piano étant davantage habituées aux sculptures de Brancusi ou aux peintures de Max Ernst. Tillmans, on l’avait quitté à Londres, où il présentait cet hiver à la Tate Modern une splendide exposition qui vient juste de s’achever (cf http://larepubliquedelart.com/tillmans-hockney-au-depart-etait-le-sexe/). La présente exposition est différente en ce sens qu’à travers près de 200 œuvres, elle couvre l’intégralité de la carrière du photographe, alors que l’exposition londonienne se concentrait sur des œuvres plus récentes (de 2003 à aujourd’hui). On peut la juger moins audacieuse dans le choix des œuvres et plus consensuelle dans la présentation. La part de la musique, par exemple, essentielle dans l’univers de l’artiste, est quasiment inexistante (alors qu’à Londres, une salle entière lui était dévolue) ; celle du travail pour les magazines, qu’il met à égalité avec ses photos, réduites à quelques vitrines ; les essais politiques, sur tables, à partir des collages réalisés avec des coupures de presse, totalement absents. Mais outre qu’on y découvre des choses qu’on ne connaissait pas (quelques dessins, par exemple), l’accrochage de la Fondation Beyeler, pensé bien sûr par Tillmans lui-même, est confondant d’évidence, d’une maîtrise absolue et révèle avec intelligence et pédagogie la complexité et les aspects multiples d’une œuvre qui est bien une des plus importantes de notre époque.

01d1d0bd6d8bb777034fdd0e08787d859334e19451Enfin, pour ceux qui en demanderaient encore, la Kunsthalle, dirigée par Elena Filipovic, présente deux expositions qui retiennent l’attention à plus d’un titre. La première, Ungestalt, présente des œuvres qui n’ont pas de forme définie et associent souvent l’objet quotidien, le textile, les matériaux qui n’ont pas d’habitude leur place dans le champ traditionnel de l’art. A côté d’œuvres d’Olga Balema, d’Adrian Villar Rojas, de Trisha Donnely ou d’Alina Szapocznikow, on y voit de nombreuses pièces de Liz Magor, cette très attachante artiste canadienne qui donne une seconde chance aux objets déclassés. Exposée un peu partout en Europe en ce moment, elle est particulièrement honorée à la foire, en particulier par la galerie Marcelle Alix qui, dans la section « Feature », lui consacre un solo show.

La seconde, Dangerous Afternoon, fait découvrir le travail de Yan Xing, un jeune artiste chinois (il est né en 86), qui vit à Los Angeles. A travers une sombre et complexe histoire de faux artiste et de faux commissaire qui sont engagés dans une affaire  personnelle où il est question d’adultère, de tromperie et de soumission, c’est tout un monde qu’il met en scène, un monde troublant et érotique, où les formes froides et épurées sont contrariées par des indices passionnelles. On n’est pas sûr d‘avoir tout compris, mais Yan Xing produit un univers suffisamment trouble et séduisant pour qu’on ait envie de retenir son nom.

-Art Basel, jusqu’à dimanche inclus (www.artbasel.com)

-Wolfgang Tillmans, jusqu’au 1er octobre à la Fondation Beyeler, Baselstrasse 101, Riehen (www.fondationbeyeler.ch)

Ungestalt, jusqu’au 13 août, et Dangerous Afternoon, jusqu’au 27 août à la Kunsthalle, Steinenberg 7, Bâle (www.kunsthallebasel.ch)

 

Images: John Baldessari, Ear Sofa ; Nose Sconces with Flowers (in Stage Setting), courtesy galeries Marian Goodman et Sprüth Magers; oeuvre d’Adrian Villar Rojas sur le stand de la galerie Kurimanzutto ; dessins de Wolfgang Tillmans à la Fondation Beyeler ; sculpture de Liz Magor sur le stand de la galerie Marcelle Alix.

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