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La République de l'Art
Cécile Chaput

Cécile Chaput

Quels liens y a-t-il entre les comédies musicales et les cuisines en Formica des années 60 ? Peu apparemment, si ce n’est qu’elles constituent deux axes essentiels du travail de Cécile Chaput, cette jeune artiste (elle est née en 1988) que l’on a découverte lors de l’exposition des Révélations Emerige (http://larepubliquedelart.com/emerige-recompense-les-jeunes-talents/) et qui se targue, d’emblée, de savoir faire des claquettes. Pourtant, à y regarder de plus près, on se rend compte qu’elles ne sont pas si éloignées que cela et qu’elles tendent vers un même but,  une même aspiration : le bonheur. Car si les comédies musicales sont, en règle générale, des hymnes à la joie de vivre et à la gaité, les cuisines en formica rappellent une époque bénie, celle des  Trente Glorieuses, qui, après les sacrifices de la Guerre,  étaient synonymes d’essor économique et  célébraient la modernité et le confort retrouvé (« le début euphorique et sans culpabilité de la société de consommation », précise l’artiste). On se souvient de leurs surfaces lisses et impeccables, de leurs couleurs souvent flashy, du côté pop et acidulé auquel elles sont souvent associées.

Mais ce bonheur, la jeune femme lui fait subir de nombreuses altérations, car les cuisines qu’elle recompose ont perdu toutes fonctionnalités et semblent comme atomisées de l’intérieur : « En fait, je m’intéresse aux cuisines parce qu’elles sont le cœur des émotions d’une famille, précise-t-elle. C’est là où la famille se retrouve, c’est là où elle partage un moment ensemble (on mange souvent dans les cuisines) et ce qui passe à l’intérieur d’une famille est souvent palpable dans cet endroit de la maison. Pour vous donner un exemple personnel, ma mère a été longtemps malade, elle délaissait un peu la cuisine et j’étais obligée de passer derrière elle pour la rendre normale. A l’inverse, j’avais une amie dont la mère passait tellement de temps à nettoyer la cuisine qu’elle sentait l’eau de javel, ce qui n’était pas non plus un signe d’équilibre parfait. Alors pourquoi le Formica ? Parce que c’est le matériau qui, justement,  a été essentiellement utilisé pour les cuisines et donc  qui est tout à fait porteur de cette trace humaine, de cet état du cœur des familles dont je viens de parler. Et puis les gens ne l’aiment plus, ils l’abandonnent (j’en trouve essentiellement chez Emmaüs ou par des amis qui en retrouvent dans leurs caves ou leurs greniers) et j’avais envie de le revaloriser, de lui redonner sa chance. Le redécoupage et l’assemblage que je lui fais subir introduisent sans doute de l’humour et de la distance, peut-être même de la séduction, mais aussi un déséquilibre qui peut sembler inquiétant. On est à un point de passage, un entre deux, un moment charnière entre la femme et l’enfant, la raison et la folie, un peu comme la transition qui s’opère dans les comédies musicales entre le parler et le chanter. »).

Chaput 3Alors comment cette jeune artiste nostalgique mais pas mélancolique (« il n’y a pas de douleur dans mon travail, juste un hommage tendre et respectueux à une époque disparue ») en est-elle arrivée à cette pratique si singulière et qui nécessite une certaine force physique ?  « Au départ, je voulais faire de la photo, explique-t-elle, mais mes photos étaient les traces d’installation ou de boîtes que je construisais moi-même, déjà en Formica. C’est mon grand-père – qui m’a en grande partie élevée – qui m’a appris la menuiserie et, très tôt, j’ai eu envie de mettre la main à la pâte. Aux Beaux-Arts, donc, je suis d’abord passée par l’Atelier photo de Patrick Tosani, mais j’ai vite intégré l’atelier de sculpture de Tadashi Kawamata où j’ai tout de suite trouvé ma place. Comme j’avais un petit atelier, je faisais de petites pièces qui étaient comme des origamis visuels, des condensations de grandes installations. Mais pour l’installation à la Villa Emerige, par exemple, Gaël Charbau,  le commissaire de l’exposition, m’a fait confiance et m’a incité à faire plus grand et même à utiliser du lino et du papier peint pour le fixer au mur et renforcer le sentiment de distorsion, comme je l’avais déjà fait précédemment. »

Chaput 2Et comment, dans ces cuisines déstructurées, où tout semble mis dessus dessous, ne pas penser à celle qui est censée y avoir sa place : la femme, et plus spécifiquement la ménagère ? Doit-on lire un discours féministe dans le travail de Cécile Chaput ? « Féministe, je ne crois pas, répond-elle, car je me méfie un peu de tous les noms qui se terminent en « isme ». Mais une réflexion sur le statut de la femme, certes, le constat que, cinquante après, l’égalité homme/femme n’est toujours pas faite. Moi-même, pour gagner ma vie, je fais de la régie dans les musées, ce qui est plutôt un boulot d’homme. Mais je suis contente d’avoir trouvé mon indépendance dans ce milieu masculin. Quant à mon travail, il fait beaucoup référence au film de Chantal Ackerman, Jeanne Dielman, 23 quai du Commerce, 1080 Bruxelles, dans lequel on voit une femme (Delphine Seyrig) faire le ménage et s’occuper de sa cuisine en temps réel. Comme lui, il rend hommage aux heures silencieuses, à tout ce temps que les femmes passent à astiquer et qui ne leur apporte jamais de reconnaissance. »

Chaput 4Parfois, sur les sculptures, apparaît une vidéo, généralement un extrait de comédie musicale, dont le son a été détourné. Car Cécile Chaput s’intéresse aussi à la musique et aime en changer la nature, de manière à produire un nouveau sens et à en bousculer les codes. Comme elle aimerait d’ailleurs que ses installations deviennent le décor de spectacle et, pourquoi pas, de ces fameux « musicals » qu’elle n’a de cesse de regarder et auxquels elle a même consacré un mémoire lors de ses études aux Beaux-Arts. Justement : quelles sont les comédies musicales qu’elle préfère et qui l’ont le plus inspirée ? « J’aime beaucoup celles de Busby Berkeley, dit-elle, comme The Gang’s All Here. Mais je suis aussi très fan d’un film méconnu de Fritz Lang, You and me, qu’il a réalisé en 1938 et qui est un mélange de plusieurs genres, une sorte de films de gangster avec des intermèdes musicaux signés Kurt Weill (c’est comme cela que j’aimerais que soit mon travail). Enfin il y a Chantons sous la pluie que j’ai tellement regardé lorsque j’étais plus jeune que la cassette a fini par tomber en morceaux… »

 -On peut voir le travail de Cécile Chaput sur son site : www.cecilechaput.fr.

Images : The Slant Point, 2013, bâche, Formica, linoleum, papier-peint, bois, chaise, table, adhésif faux bois. 425 x 395 x 225 cm ; Flat Burst#3 (série), 2014, assemblage de bois, Formica, 53 x 59 x 2 cm ; Flat Burst#5 (série), 2014, assemblage de bois, Formica, 55 x 44 x2 cm ; Je t’entends plus, c’est fondu, 2012, 210 x 185 cm, papier-peint, Formica, moquette, bois, plaques de cuisson, adhésif faux bois, télévision.

Cette entrée a été publiée dans L'artiste à découvrir.

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commentaires

5 Réponses pour Cécile Chaput

Ecosamentale dit: 6 janvier 2015 à 9 h 31 min

Formidable ce travail et les explications de cette artiste lui donnent encore davantage de force.
Dans quelle galerie peut-on voir ses œuvres ?

Patrick Scemama dit: 8 janvier 2015 à 17 h 22 min

Pour le moment, Cécile Chaput n’est pas représentée par une galerie, mais on peut voir son travail et suivre son actualité sur son site, que je mentionne plus haut.

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