de Patrick Scemama

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La République de l'Art
Charlotte Salomon, retour aux sources

Charlotte Salomon, retour aux sources

Il a beaucoup été question, ces derniers temps, de Charlotte Salomon, cette artiste allemande morte en déportation à Auschwitz, à l’âge de 26 ans, alors qu’elle était enceinte de cinq mois. D’abord par Charlotte, le livre de David Foenkinos qui retrace son existence et qui a obtenu plusieurs prix littéraires, dont le Renaudot, l’an passé. Ensuite, par Charlotte Salomon, l’opéra de Marc-André Dalbavie, qui a été créé, l’été dernier, au Festival de Salzbourg, dans une mise en scène de Luc Bondy. Enfin par toutes les expositions de son œuvre Leben ? Oder Theater ? (Vie ? Ou Théâtre ?), qui ont été présentées un peu partout dans le monde et qui ont fait escale, en 2006, au Musée d’art et d’histoire du Judaïsme à Paris.

Il faut dire que le destin de cette jeune femme née en 1917 dans une famille de la bonne bourgeoisie juive de Berlin (son père était médecin et professeur) est tout à fait exceptionnel. A l’âge de 9 neuf ans, sa mère se suicide (on lui dit qu’elle est morte d’une mauvaise grippe) et son père se remarie, quelques années plus tard, avec une chanteuse lyrique pour laquelle Charlotte éprouve beaucoup d’admiration. En 1933, suite à la prise du pouvoir par les nazis et des premières lois antisémites, elle est obligée de quitter le lycée un an avant le bac. Elle s’inscrit à l’Académie des Beaux-Arts de Berlin et est pressentie pour un premier prix au concours de sortie, mais se le voit refusé à cause de sa religion. En 1939, après que son père a été arrêté et mis, de manière provisoire, dans un camp de concentration, Charlotte quitte l’Allemagne et se réfugie dans le Sud de la France, à Villefranche-sur-Mer, où ses grands-parents ont trouvé refuge.

musee juif amsterdam - 02Là, elle s’installe à la Villa L’Ermitage, qui appartient à une américaine, Ottilie Moore, qui accueille d’autres étrangers menacés par le nazisme. Mais en 1940, suite à la tournure que prennent les évènements et l’annonce des nouvelles lois concernant les Juifs dans la région, sa grand-mère se suicide à son tour et Charlotte apprend alors que toutes les femmes de sa famille, y compris sa tante dont elle porte le prénom, ont mis fin à leurs jours. Peu de temps après, son grand-père et elle sont internés dans le camp de Gurs, dans les Pyrénées, où ils restent quelques mois. Ils reviennent ensuite dans la région niçoise et c’est là que Charlotte, au bord de la folie et sur les conseils d’un médecin, le Dr Moridis, qui l’invite à créer pour ne pas sombrer, se met à concevoir les quelques 1300 gouaches qui vont constituer Leben ? Oder Theater ? et dans lesquelles elle raconte toute sa vie. En 1942, son grand-père meurt à son tour à Nice et, un an plus tard, Charlotte épouse Alexandre Nagler, un réfugié juif autrichien qui aurait été l’amant d’Ottilie Moore. Ils sont arrêtés en septembre 1943 et envoyés à Drancy, puis à Auschwitz, où Charlotte est gazée peu après son arrivée. Juste avant son arrestation, elle a eu le temps de remettre au Dr Moridis l’ensemble de ses gouaches en lui disant : « Gardez-les bien, c’est toute ma vie ».

Et effectivement, c’est toute sa vie qu’a racontée l’artiste dans cette œuvre étrange qui a la forme d’une comédie musicale ou d’un opéra (elle a pour sous-titre « Singspiel », « jeu chanté », comme La Flûte enchantée et est divisée en actes et en scènes), qui est basée sur ces trois couleurs primaires que sont le bleu, le rouge et le jaune et qui intègre le texte à la manière d’un story-board, voire même d’une bande dessinée. Sur le plan graphique, on pense à l’art brut, mais aussi à Chagall (surtout dans les gouaches évoquant son enfance) ou à l’expressionnisme allemand (dans la manière d’évoquer la ville ou le monde qui l’entoure). Mais parfois, surtout lorsqu’il est question de scènes amoureuses, l’œuvre prend une tournure presqu’abstraite, qui pourrait faire penser à Louise Bourgeois, et certaines gouaches ne comportent que du texte, ce qui est d’une modernité incroyable. Quoiqu’il en soit, au-delà des considérations esthétiques (Charlotte Salomon avait fait des études artistiques et n’était donc pas un peintre « naïf »), l’œuvre se situe dans un autre registre et fait preuve d’une force, d’une sincérité et d’une puissance qui lui donnent un caractère tout à fait unique.

musee juif amsterdam - 01L’exposition qui vient de s’ouvrir dans la Citadelle de Villefranche-sur-Mer est de taille modeste. Elle ne présente qu’une petite sélection de gouaches (qui sont d’ailleurs des fac-similés) et un film de fiction sur la vie de Charlotte. Mais elle a l’avantage d’être bien conçue, de donner des traductions des textes allemands et de proposer au visiteur de retrouver l’univers musical dans lequel baignait la jeune femme (car son œuvre, décidément très complexe, est truffée de références musicales). Surtout, elle a valeur de symbole, car elle montre enfin le travail de cette artiste dans le lieu même où elle a vécu et où elle l’a réalisé. Des plaques ont d’ailleurs été apposées sur la Villa l’Ermitage (divisée depuis en appartements) et sur le petit hôtel de Saint-Jean-Cap Ferrat où elle s’était aussi isolée pour peindre. Le jour du vernissage, qui a judicieusement eu lieu le 9 mai, c’est-à-dire le lendemain du jour de la capitulation allemande, de nombreux « officiels » se sont succédé pour lui rendre hommage. Parmi eux, le consul d’Allemagne, dans un discours très émouvant et responsable, a rappelé à quel point la fin des hostilités fut, pour son pays, « une délivrance ». Charlotte Salomon, qui en a payé de sa vie et qui s’est tellement sentie bien à Villefranche, aurait surement aimé l’entendre.

-Exposition Charlotte Salomon, jusqu’au 30 septembre à la Chapelle Saint-Elme de la Citadelle de Villefranche-sur-Mer (06230)

 

Images : gouaches extraites de Leben ? Oder Theater ?; Charlotte Salomon dans le jardin de la Villa L’Ermitage à Villefranche-sur-Mer (©Musée juif d’Amsterdam)

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