de Patrick Scemama

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Chloé Quenum, artiste en mouvement

Chloé Quenum, artiste en mouvement

On peut être surpris de voir le nom de Chloé Quenum, cette jeune artiste sortie des Beaux-Arts de Paris en 2011, associé à Vidéodanse, la manifestation du Nouveau Festival du Centre Pompidou qui se termine ces jours-ci (on lui a demandé de concevoir le dispositif sur lequel les gens s’assoient pour regarder les films), mais quand on y réfléchit un peu, cela semble évident. Car tout, dans le travail de cette fine et gracieuse brune aux cheveux bouclés qui pratique elle-même la danse et qui s’est fait remarquer pour la manière très subtile dont elle assemble les objets, n’est que mouvement, déplacement, transmutation. « Ce qui m’intéresse, explique-t-elle, c’est de voir comment un objet peut prendre un sens et une valeur complètement différents selon le contexte dans lequel il apparait. De la même manière qu’un mot peut signifier tout à fait autre chose selon la conversation dans laquelle il est prononcé. » Et de fait, dès sa première exposition chez gbagency (Là où les eaux se mêlent, « curatée » par Elodie Royer et Yoann Gourmel), en 2010, avant même qu’elle ne soit diplômée des Beaux-Arts, elle avait imaginé deux phases : une première dans laquelle les objets apparaissaient selon un certain ordre et une autre, dans laquelle ces mêmes objets, agrémentés de quelques pièces supplémentaires, apparaissaient selon un ordre différent, comme pour montrer qu’avec les mêmes éléments, on pouvait obtenir des résultats complètement autres, variables à l’infini. Multiplier les points de vue, intégrer l’objet à une partition : tels sont les enjeux majeurs du travail de l’artiste qui se dit autant intéressée par les techniques narratives du Nouveau Roman que par le cinéma ou la musique baroque française.

ARM120608-085Mais chez Chloé Quenum, les objets ne font pas que se déplacer, ils transmutent également. C’est ainsi que lors d’une exposition collective au Plateau Frac Ile-de-France (Le Sentiment des choses, 2012), elle avait conçu des éléments en acier qu’elle avait posé sur miroir, mais sans les fixer, à l’intérieur de deux cadres accrochés au mur (Statu Quo). Quelques mois plus tard, dans une autre exposition collective au même endroit (Le Mont Fuji n’existe pas), ces mêmes éléments, mais à une autre échelle, avaient été réalisés en plomb et ils étaient disposés au sol (« Etc »). Et ensuite, ils avaient donnés lieu à un mobile, réalisé lui-aussi dans une autre matière. Ne jamais fixer les choses et faire en sorte que l’on prenne toujours en compte le côté vivant est aussi un des credos de l’artiste.

Per_form 097De même qu’elle privilégie l’aspect ambivalent des objets, leur fonctionnalité empêchée. Dès ses premières expositions, elle a introduit des éléments de mobilier dans son travail, des chaises, des bancs, des paravents. Mais elle les a détournés de leur fonction première. Ainsi le paravent qui, d’ordinaire, sert à cacher et à dissimuler, était-il, dans l’exposition aux Beaux-Arts de Paris, en 2013, composé de plaques de verre transparents, qui permettait de voir de l’autre côté et avait surtout pour fonction de délimiter l’espace (Le Belvédère). Ou elle a mis en avant des espaces intermédiaires, qui étaient à mi-chemin entre l’espace public et le lieu de l’exposition (l’accueil, par exemple). En Espagne, où elle a été invitée, l’année dernière à participer à l’exposition Per/Form organisée par Chantal Pontbriand au CA2M de Madrid, elle a investi l’atrium, où elle a installé des bancs en marbres et en acier, des jardinières et des panneaux de faïences sous verre, comme des carreaux de Delft et des azulejos, qui avaient une fonction décorative. Chaque semaine, les gens étaient censés venir y raconter des contes qui étaient filmés et projetés ensuite sur un écran vidéo (et certains y avaient un lien très fort avec ce qui se passait dans la rue en Espagne à cette époque). Car si les sculptures, installations ou dispositifs de Chloé Quenum ne racontent rien en particulier, ils sont porteurs de récits, stimulent l’imagination et incitent, parfois en faisant apparaitre des images, à se raconter des histoires.

Toutefois, sauf dans l’exemple précédent, où le spectateur pouvait avoir une fonction active, dans les œuvres de l’artiste, le regardeur n’est pas amené à intervenir directement. Le mouvement y est plus implicite qu’explicite. Ainsi, dans deux de ses dernières expositions personnelles (Leeway à la galerie Joseph Tang et Figures, Speech and Commotions au centre d’art Les Bains Douches d’Alençon), elle a présenté des pièces qui renvoient à une attitude anthropomorphique. Dans la première, elle exposait des cadres à l’intérieur desquels étaient enserrés des hamacs (qui ont pour fonction normale de se déployer dans l’espace) et qui étaient prolongés par des extensions que l’on pouvait interpréter comme des bras ou des gestes de la main. Et dans la seconde, elle a carrément montré des sculptures qui, non sans humour, figuraient des jambes, un buste et étaient même accompagnées de mains et de pieds en plastique peints. Comme si, à la manière d’un Tom Burr, le minimalisme dont semble parfois issu son travail ne trouvait de sens que par la présence humaine ; comme si les matières froides ou les lignes pures n’étaient qu’un biais pour évoquer la chaleur et les courbes de l’enveloppe charnelle.

DSCF2664Récemment, Chloé Quenum a porté son attention sur les tapis, d’autres accessoires de nos vies quotidiennes, et on pourrait penser qu’il s’agit d’une nouvelle étape de son travail (c’est de tapis qu’est fait le dispositif qu’elle propose pour Vidéodanse et qui garde son statut d’œuvres malgré sa fonction faussement utilitaire). Mais encore une fois, ce n’est qu’une autre manière de se poser la question du mouvement. « Le tapis, explique-t-elle, est lié au nomadisme, au déplacement, il y a un mouvement dans ses motifs. Et entre les tapis persans ou les tapis afghans, c’est toute une géographie qui se dessine. J’en ai décoloré certains à l’eau de javel, pour inventer une nouvelle gamme chromatique. Et comme il s’agit de tapis récents, mais qui imitent les tapis anciens, la question de la copie et de l’authentique intervient, qui m’intéresse aussi beaucoup. Enfin, j’aime l’idée que l’on puisse marcher dessus comme cela avait été le cas lors d’une exposition au Palais de Tokyo ou chez Castillo/Coralles. Il y a dès lors un double déplacement : celui représenté par le tapis lui-même et celui qu’on opère en marchant dessus. » Décidément, chez Chloé Quenum, tout bouge, se déplace, se transforme, mais tout revient toujours au même, le socle reste stable, la démarche inébranlable.

Vidéodanse, jusqu’au 14 juin au Centre Pompidou, dans le cadre du Nouveau Festival (www.centrepompidou.fr)

From Milk to Fall, à partir du 13 juin à Rongwrong, Binnen Bantammerstraat n°2 1011 CK Amsterdam (www.rongwrong.org)

Les œuvres de l’artiste sont aussi visibles sur son site : www.chloequenum.com

Images : Chloé Quenum, vues des expositions : Figures, Speech and Commotions aux Bains Douches d’Alençon ; Le Mont Fuji n’existe pas au Plateau Frac Ile-de-France ; Per/Form au CA2M de Madrid ; Circuit III chez Castillo/Coralles.

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