de Patrick Scemama

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La République de l'Art
Collections très haute couture

Collections très haute couture

Jacques Doucet/Yves Saint Laurent : deux des plus grands couturiers de leurs époques respectives, mais aussi deux des plus grands collectionneurs d’art du XXème siècle. C’est à cette dernière activité que rend hommage l’exposition qui se tient actuellement à la Fondation Pierre Bergé/Yves Saint Laurent, Vivre pour l’art, en recréant partiellement les demeures dans lesquelles les deux amateurs abritèrent leurs collections : le 33, rue Saint-James à Neuilly pour Jacques Doucet (qui ne put en disposer toutefois qu’un an avant sa mort) et le 55 rue de Babylone pour Yves Saint Laurent, appartement qu’il partagea longtemps avec Pierre Bergé. Mais la confrontation de ces deux ensembles exceptionnels, même s’ils ne sont que partiellement restitués, renvoient à deux rapports à l’art bien différents.

On connaît bien la collection Yves Saint Laurent, qui, en 2009, a donné lieu à une vente historique, largement évoquée dans de nombreux médias. Mais on connaît moins bien la collection de Jacques Doucet, dont certaines pièces ont d’ailleurs été achetées, plus tard, par Pierre Bergé et Yves Saint Laurent. Et peut-être est-il nécessaire aussi de rappeler qui était Jacques Doucet, car il n’est pas sûr que le nom de ce créateur/mécène dise encore beaucoup de choses à tout le monde aujourd’hui : né en 1853, Doucet avait habillé les vedettes de la « Belle Epoque » (Réjane, Sarah Bernard, etc.), au point de devenir le couturier le plus en vogue de son temps. Mais il était aussi collectionneur dans l’âme et avait consacré une grande partie de son argent à acheter de l’art et des livres de bibliophile. Dans un premier temps, c’est le XVIIIème siècle français qui l’avait attiré et il avait constitué un ensemble tout à fait remarquable de mobilier et de toiles de maîtres d’avant la Révolution (Chardin, Watteau, La Tour, etc.), mais à l’approche la soixantaine, il avait décidé de tout vendre pour se consacrer à l’art de son temps.

Douanier RousseauAidé par des conseillers tels que Henri-Pierre Roché et André Breton, il achète alors la fine fleur des artistes de son époque, mais passe aussi commande à des designers tels que Pierre Legrain ou Eileen Gray pour du mobilier et missionne de jeunes écrivains comme Aragon pour le tenir informé de la vie artistique parisienne. A partir des années 20, il crée dans une aile de son hôtel particulier de Neuilly un « studio-galerie » dont le but est de servir d’écrin à ses œuvres. Il n’y a même pas un lit pour dormir dans ce lieu qui est uniquement destiné à l’art et aux livres. Avant de mourir, il lègue aussi à l’Université de Paris sa fabuleuse bibliothèque, en grande partie composée de volumes pour lesquels il a commandé des reliures contemporaines (devenue depuis la Bibliothèque littéraire Jacques Doucet).

Ce sont donc quelques toiles et sculptures de cette collection que l’on découvre à la Fondation  Pierre Bergé/Yves Saint Laurent (un habile diaporama permet de voir à quoi ressemblait aussi bien le studio-galerie de la rue Saint-James que l’appartement de la rue de Babylone). Et l’on est bien sûr frappé par l’exceptionnelle qualité de cette collection à laquelle appartenaient quelques-uns des grands chefs-d’œuvre du XXème siècle (Doucet avait même été le premier propriétaire des Demoiselles d’Avignon de Picasso, la peinture fondatrice du cubisme, qu’il aurait, paraît-il, achetée sans même l’avoir déroulée, parce qu’elle traînait dans un coin de l’atelier du peintre). Dans la scénographie imaginée par Jacques Grange, ce sont des Brancusi (Danaïde, 1918), des Modigliani, des Douanier Rousseau, des Matisse, des Braque, des Picabia (dont Idylle, 1927, aujourd’hui au Musée de Grenoble), des Miro à tomber par terre, ainsi que les objets les plus emblématiques de l’Art-Déco. D’après ce que l’on sait, Doucet n’était pas un homme très cultivé, ses goûts n’étaient pas extrêmement sûrs, mais il a eu l’intelligence de se faire conseiller par les esprits les plus clairvoyants de son époque et c’est ce qui lui a permis de constituer cet ensemble qui était un des plus représentatifs de l’art de son époque et que bien des musées auraient pu lui envier.

Oiseau SeofouCe qui n’est pas le cas de la collection d’Yves Saint Laurent et de Pierre Bergé. Car en dehors des grands portraits du couturier commandés à Andy Warhol (et qui ne font pas partie de la production la plus novatrice de Warhol), pas ou peu d’œuvres contemporaines. Comme il est dit dans le texte qui accompagne l’exposition, « Yves Saint Laurent vit et collectionne en grande partie à travers des artistes du passé, dans la nostalgie d’un temps perdu qui fut précisément celui de Jacques Doucet, où l’on cultivait l’art de vivre pour l’art ». Mais une des forces de la collection a été de mélanger les styles et les époques avec une exigence et un œil qui excluaient les pièces de moindre qualité. Ainsi, Goya y côtoie Mondrian (dont le fameux Composition avec bleu, rouge, jaune et noir de 1922, qui appartient aujourd’hui au Louvre d’Abou Dhabi), Géricault (Portrait d’Alfred et Elisabeth Dedreux, 1818) Fernand Léger, Picasso (Instruments de musique sur un guéridon, 1914) un Oiseau Sénoufo de Côte d’Ivoire (fin XIXème siècle). Et une des autres forces de la collection a été de redécouvrir l’Art Déco qui, après la Guerre était tombé en totale désuétude. Saint Laurent a été un des premiers à s’intéresser à ce style pourtant si novateur (son achat de grands vases de Jean Dunand date de 1968) et, avec des pièces de Miklos, de Frank, de Groult ou de Ruhlmann, il a constitué un ensemble exceptionnel de ce genre.

Vaut-il mieux alors sélectionner les meilleures pièces de son temps ou plonger dans le passé pour révéler les liens secrets que tissent les œuvres entre elles ? Chacun y apportera sa réponse. En attendant, il peut courir à la Fondation Pierre Bergé/Yves Saint Laurent pour voir, dans un espace relativement réduit, une concentration d’œuvres majeures dont on a peine à croire qu’elles ont pu appartenir, il n’y a si longtemps que cela, à des collections privées.

Jacques Doucet/Yves Saint Laurent, Vivre pour l’art, jusqu’au 14 février à la Fondation Pierre Bergé/Yves Saint Laurent, 3 rue Léonce Reynaud, 75016 Paris (www.fondation-pb-ysl.net)

Images : Vue de l’exposition « Jacques Doucet – Yves Saint Laurent, Vivre pour l’Art » du 15 octobre 2015 au 14 février 2016 à la Fondation Pierre Bergé –

Yves Saint Laurent © Luc Castel ; Henri Rousseau, La charmeuse de serpents, Huile sur toile, 1907, Musée d’Orsay, Paris © RMN-Grand Palais (musée d’Orsay) / Hervé Lewandowski Ancienne collection Jacques Doucet ; Oiseau Sénoufo Côte d’Ivoire, fin du XIXème siècle, Collection Yves Saint Laurent – Pierre Bergé, Photographie Nicolas Mathéus.

Cette entrée a été publiée dans Expositions.

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commentaires

2 Réponses pour Collections très haute couture

court dit: 22 décembre 2015 à 16 h 58 min

Rosine Bernard de son nom civil, mais Sarah Bernhardt de son nom de scène. Il y a des détails qui ont leur importance…
MC

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