de Patrick Scemama

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La République de l'Art
Concret, vous avez dit concret?

Concret, vous avez dit concret?

On ne dira jamais assez tout le bien qu’il faut penser de l’Espace de l’Art Concret, ce très beau centre d’art situé dans les Alpes-Maritimes, à Mouans-Sartoux, à mi-chemin entre Cannes et Grasse. Il est né en 1990, de la volonté de deux collectionneurs, Sybil Albers et Gottfried Honegger, de rendre leur collection accessible au public. En 2004, un bâtiment signé par les architectes suisses Annette Gigon et Marc Guyer a été construit dans le parc du Château, afin d’y accueillir définitivement cette collection qui, entre-temps, s’est enrichie de différentes donations, dont celle d’Aurélie Nemours. Un bâtiment posé comme un cube et qui s’élève comme un signe lumineux dans l’environnement boisé de l’Espace de l’Art Concret, avec de larges fenêtres protégées à l’extérieur par des écrans de verre destinés à refléter la nature. Un bâtiment qui a valeur de manifeste et qui s’inscrit bien sûr formellement dans la lignée de la forme d’art qu’il a pour vocation d’abriter. Et c’est ce bâtiment – et aussi la donation Albers-Honegger, qui appartient désormais à l’Etat – dont on fête cette année le 10e anniversaire.

L’art Concret, faut-il le rappeler, a vu le jour dans les années 30, sous l’impulsion de Théo Van Doesburg, lui-même proche de Mondrian, qui avait créé  un groupe avec Otto Gustav Carlsund, Jean Hélion, Léon Tutundjian et Marcel Wantz. Il proposait « une œuvre d’art entièrement conçue et formée par l’esprit avant son exécution », qui ne devait « rien recevoir des données formelles de la nature, ni de la sensualité, ni de la sentimentalité » et dont la technique devait être « mécanique, c’est-à-dire exacte, anti-impressionniste ». En fait, il cherchait à rompre avec toute l’expressivité et la subjectivé des précédents mouvements artistiques et à atteindre une forme de représentation de dimension universelle, les éléments picturaux composant les œuvres n’ayant d’autre signification que leur réalité propre (il anticipait en cela la maxime des minimalistes américains : « ce que tu vois est ce que tu vois »). Dans sa philosophie, le tableau devait être « entièrement construit avec des éléments purement plastiques, c’est-à-dire plans et couleurs » et sa composition, ainsi que ses éléments, devaient « être simple et contrôlable visuellement ».

Le groupe ne survit pas à la mort de son fondateur, en 1931, mais quelques années plus tard, le peintre, sculpteur et architecte suisse Max Bill en reprit les idées pour leur donner une nouvelle impulsion, en particulier grâce au groupe qu’il forma des « Concrets zurichois ». Ses oeuvres, ainsi que celles des autres membres du groupe (Richard Paul Lohse, Camille Graeser, entre autres), qui utilisent des formes géométriques élémentaires, se caractérisent par la rationalité mathématique de leur composition et l’usage de couleurs primaires et complémentaires. Dans la seconde partie du XXe siècle, d’autres artistes se sentant proches des théories de Van Doesburg se réclamèrent à leur tour de « l’art concret » (on pourrait citer, par exemple, Gottfried Honegger lui-même, mais aussi Bernard Aubertin, Aurélie Nemours et François Morellet). Quant aux protagonistes des mouvances minimalistes et conceptuelles (les membres de BMPT : Buren, Mosset, Parmentier et Toroni, mais aussi Venet ou Rutault), c’est aussi à l’art concert qu’ils se réfèrent pour mettre à mal l’Ecole de Paris vieillissante. Enfin, les artistes américains, de Carl Andre à Richard Serra, en passant par Joseph Kosuth ou  Donald Judd, se souvinrent tous de ce qu’ils devaient aux avant-gardes européennes.

C’est à quelques-uns des artistes-phare de cette école que rend hommage l’exposition Dix ans !, en leur consacrant à chacun une salle. On commence, bien sûr, par Max Bill, mais une autre est réservée à Gottfried Honegger lui-même, une autre à François Morellet, une autre à Aurélie Nemours, une autre encore à Bernard Venet, etc. Et des artistes plus historiques encore sont présentes, comme Marcelle Cahn et Sonia Delaunay, la première pour sa nouvelle conception de l’expression plastique à travers la recherche d’un absolu formel et la seconde pour sa célébration de la couleur qui, dans son œuvre, devient forme et sujet. Enfin, des minimalistes anglais et américains sont là comme John McCracken et Alan Charlton et une salle est réservée au groupe BMPT. Cet accrochage clair, lisible, élégant, permet de se faire une idée assez précise de ce que peut recouper l’idée « d’art concret ». Et on réalise que certains artistes qui y sont associés, comme Bernard Aubertin, qui vient d’avoir une très belle exposition à la galerie Jean Brolly et pour qui la couleur (le rouge) constitue une énergie vitale essentielle, ou Jean-Pierre Bertrand, qui oscille entre poésie et art conceptuel, n’ont pas la place aujourd’hui qu’ils méritent dans l’histoire de l’art. Ils font pourtant partie des grands créateurs du XXe siècle et nul doute que l’avenir saura leur rendre justice.

georges_tonyJ’ai moins compris, en revanche, A corps perdu, l’exposition qui se tient à côté, dans la galerie du Château, et qui part du postulat qu’au XXe siècle, avec le refus de la figuration et l’effacement  du corps humain, celui-ci est revenu dans l’art au travers de la performance et de la photo. On y voit donc, en toute logique, des œuvres de Marina Abramovic, la reine de la performance, ou d’autres de Roni Horn, de Jürgen Klauke, de Georges Tony Stoll ou même de Roman Opalka qui, tous, d’une manière ou d’une autre, ont intégré la question du corps à leurs préoccupations, mais que viennent faire alors les œuvres, au demeurant bien belles, d’Aurélie Nemours (encore), de Marthe Wéry ou de Thomas Vinson, qui, elles, sont parfaitement abstraites ? On peut bien sûr dire que, dans l’abstraction, le corps se révèle en creux (il suffit de penser à Pollock), mais c’est alors le principe même de l’exposition qui est remis en question. Et pourquoi ces abstraits-là auraient plus de rapport au corps que d’autres ? Il faudra qu’on m’explique…

Dix ans ! et A corps perdu (jusqu’au 26 octobre), à l’Espace de l’Art Concret, Château de Mouans 06370 Mouans-Sartoux (www.espacedelartconcret.fr)

Images : Aurelie NEMOURS Rythme du millimètre, SB 42, 1977 Huile sur toile, 120 x 120 cm, FNAC 02-1444, Polychromie Colonne bleu-céleste, 1989, Oeuvre en 4 éléments jouxtés et superposés, Huile sur toile 320 x 80 cm,FNAC 02-1447(1à4), Polychromie, Colonne RP, 1989, Oeuvre en 4 éléments jouxtés et superposés Huile sur toile 320 x 80 cm, FNAC 02-1446(1à4), Polychromie, Colonne BBB, 1990, Oeuvre en 4 éléments jouxtés et superposés, Acrylique sur toile 380 x 80 cmFNAC 02-1452 (1à4), Polychromie, Colonne jaune (JF), 1988, Oeuvre en 4 éléments jouxtés et superposés, Huile sur toile, 320 x 80 cm, FNAC 02-1448(1à4) Dépôt du Centre nationale des arts plastiques, Espace de l’Art Concret, donation Albers-Honegger, © françois fernandez ; Georges Tony Stoll, Sans titre (Les Parfaits Amoureux), 1997, Photographie argentique, Dyptique de 100 x 67 cm , Collection privée © droits réservés

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