de Patrick Scemama

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La République de l'Art
Des vagues bonnes à surfer

Des vagues bonnes à surfer

La rumeur en disait le plus grand mal. Qu’allait être cette exposition qui portait le titre bateau (si l’on peut dire) de Nouvelles Vagues et qui apparaissait comme un grand fourre-tout estival, où l’on se repose un peu les méninges afin de mieux se concentrer sur les expositions de la rentrée ? Et puis quel était ce concept qui avait consistait à lancer une sorte de concours auprès de jeunes commissaires d’expositions pour les inciter à concevoir des projets d’expositions et à réfléchir ainsi sur le statut de « commissaire » (le mot anglais « curator » étant préféré car il n’a pas de connotation policière, mais signifie « celui qui prend soin ») ? Enfin, qu’est-ce que signifiait cette ouverture vers l’extérieur et cette collaboration avec des galeries qui acceptaient elles-aussi de faire appel à un « curateur » pour montrer des artistes qu’elles ne représentaient pas forcément ?

On allait donc au Palais de Tokyo et dans les galeries qui participent à l’aventure avec la plus grande crainte… Et on en ressortait ravi et convaincu. Car c’est tout sauf une exposition bâclée et mal préparée que présente le grand centre d’art parisien. D’abord parce que le parcours, qui s’étend sur la totalité de l’espace du Palais (il vaut donc mieux prévoir de bonnes chaussures)  en est parfaitement maîtrisé et balisé et évite les errements ou les oublis que l’on a pu connaître précédemment. Ainsi, l’exposition s’ouvre au deuxième sous-sol, dans cet espace un peu oppressant où l’on n’allait pas toujours  naturellement et où certaines propositions ont pu être un peu négligées, et remonte, selon un itinéraire obligé, jusqu’au rez-de-chaussée. Ensuite parce que chaque « module » (une vingtaine de dossiers ont été retenus au Palais de Tokyo et une trentaine pour les galeries extérieures parmi 500 qui ont été reçus) a été scénographié avec soin et avec un sens réel de l’accrochage. Enfin parce que les expositions proposées par les jeunes curateurs, qui font appel à des artistes que l’on connaît peu ou pas du tout, sont souvent passionnantes et révèlent des aspects multiples et divers de l’art d’aujourd’hui.

Il serait bien sûr vain de vouloir les citer toutes tant l’ensemble est vaste et riche d’œuvres en tous genres (si l’on veut vraiment voir les pièces attentivement, au moins deux visites s’imposent). Mais certaines propositions se détachent et brillent d’une aura toute particulière. On aime beaucoup, par exemple, celle intitulée « Companionable silences », qui a été conçue par Shanay Jhaveri, et qui présente des œuvres d’artistes femmes non occidentales qui ont toutes habité et travaillé à Paris à diverses périodes de la première moitié du XXe siècle (c’est une des seules expositions non exclusivement contemporaines). On y voit des sculptures et une toile de Saloua Raouda Choucair, une artiste libanaise, pionnière de l’art abstrait et qui a fréquenté à Paris l’atelier de Fernand Léger et une magnifique peinture de Amrita Sher-Gil, une icône de  l’art indien disparue tragiquement à l’âge de 28 ans et qui avait étudié aux Beaux-Arts . On aime beaucoup aussi « Artesur collectives fictions », une exposition conçue par plusieurs curateurs, dont Albertine de Galbert, et qui est dédiée aux artistes d’Amérique latine. Là, un très beau dessin du Palais de Tokyo lui-même a été sculpté directement  sur le mur par Leyla Cardenas ou une harpe de Guillermo Rodriguez Rivera a été intégrée à l’intérieur d’un autre mur, de manière à ce que deux personnes puissent en jouer, chacun de son côté, sans se voir. On aime beaucoup encore « The Real Thing ? », « curatée » par Antonia Alampi et Jason Waite, qui remet en cause la notion d’authenticité et la perception du réel. Là, on voit entre autres une vidéo géniale d’une artiste turque, Pilivi Takala, qui montre une jeune fille habillée en Blanche-Neige qui cherche à entrer à Disneyland Paris. On lui en interdit l’accès parce que, justement, elle est habillée en Blanche-Neige et qu’on risque de la prendre pour celle qui est à l’intérieur du parc. « Mais Blanche-Neige n’est-elle pas avant tout une image, demande la jeune fille ? »La confusion est à son comble et la perception de la réalité totalement troublée. Des gens lui demandent des autographes, mais lorsqu’on leur apprend que ce n’est pas la vraie Blanche-Neige, ils s’en vont, dépités…

SONY DSCOn aime enfin ce qu’on a vu dans les galeries, du moins celles de Saint-Germain des Près, où des artistes eux-mêmes interviennent comme curateurs : Laurent Grasso qui traque les fantômes de la Galerie 1900-2000 dans une superbe exposition qui mêle ses propres œuvres à celles de Duchamp, de Man Ray ou de Picabia ; Mathieu Mercier qui utilise la petite superficie de la Galerie Le Minotaure pour mettre en avant des œuvres autour de photographies de Carl Strüwe, un des pionniers de la microphotographie artistique. Mais bien d’autres expositions dans tout Paris complètent cette entreprise de grande ampleur, sur lesquelles nous auront sans doute l’occasion de revenir prochainement.

Alors, le statut de curateur est-il remis en question dans tout cela ? Non, pas vraiment, si ce n’est qu’il sort renforcé de la confrontation. On aurait pu craindre que le projet curatorial prenne le pas sur les œuvres elles-mêmes, les soumette autoritairement à son discours, mais c’est le contraire qui se passe. Dans ce contexte, les œuvres n’apparaissent que plus cohérentes, que plus à leur place, que plus signifiantes aussi. De ce point de vue, le pari est donc totalement réussi et le Palais de Tokyo remplit parfaitement la mission qui lui a été confiée : celle d’une tête chercheuse, d’un laboratoire constamment  inventif et innovant.

-Nouvelles vagues au Palais de Tokyo, 13 avenue du Président Wilson 75116 Paris, jusqu’au 9 septembre (www.palaisdetokyo.com)

-Galerie 1900-2000, 8 rue Bonaparte, 75006 Paris

-Galerie Le Minotaure, 2 rue des Beaux-Arts, 75006 Paris

Images: vues de l’exposition « Companionable silences » et « Artesur collectives fictions » (photos Aurélien Mole)

 

 

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commentaire

Une Réponse pour Des vagues bonnes à surfer

Lou Rogue Baismain dit: 27 juin 2013 à 10 h 28 min

Tres encourageant pour l’art et l’artiste.. Au Palais de Tokyo j’ai été épatée! Enthousiaste je vais « dessiner » un parcours des galeries parisiennes qui participent à cette initiative .. ~@~

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