de Patrick Scemama

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La République de l'Art
D’Hockney à Douard, le grand écart

D’Hockney à Douard, le grand écart

L’histoire commence à être connue: c’est alors qu’il était venu à Londres pour assister au vernissage d’une de ses expositions que David Hockney, voulant échapper à la foule et à la pression de la ville, trouva refuge en Normandie, à Honfleur, sur les conseils de son galeriste parisien Jean Frémon. Le lendemain, ils allèrent voir ensemble la Tapisserie de Bayeux, cette tapisserie du XIe siècle de près de 70m de long, qui raconte la conquête de l’Angleterre, en 1066, par Guillaume le Conquérant, que le peintre anglais avait découvert il y a bien longtemps et qu’il souhaitait revoir dans de meilleures conditions. Il fut tellement émerveillé par cette œuvre qui répondait à ses préoccupations picturales du moment (elle lui rappelait les anciens rouleaux chinois) et il trouva l’endroit si beau qu’il décida de s’y installer. En fait, comme il l’avait fait dix ans plus tôt dans le Yorkshire, où il possède une résidence, Hockney souhaitait y peindre l’arrivée du printemps sous la forme d’une narration. Rapidement, il trouva donc une maison, y fit faire quelques travaux pour pouvoir disposer d’un atelier suffisamment grand et confortable et y passa toute la durée du confinement (il y est toujours actuellement, puisqu’il souhaite peindre les autres saisons).

Les œuvres qu’il présente actuellement à la Galerie Lelong & Co, sous le titre Ma Normandie, sont le fruit de cette retraite normande. On y voit d’abord, dans l’espace de l’avenue Matignon, une sorte de fresque de douze mètres de long, qui est un agrandissement photographique d’un carnet de dessins (on connaît le goût de l’artiste pour les nouvelles technologies) et qui représente à 360° tout le paysage qui se trouve autour de la maison. Cette fresque, qui a donné lieu à une édition de 15, a deux versions : une en hiver et une en été, ce qui permet bien sûr d’évaluer le changement de végétation et de couleurs. Tout autour, ce sont des oeuvres qui reprennent cette même technique (agrandissement du dessin et impression jet d’encre) et qui représentent, elles, la maison vue de l’extérieur (une vieille bâtisse à colombages du XVIIe siècle) ou la place centrale du village près duquel elle se trouve.

Dans l’autre espace de la galerie (rue de Téhéran), ce sont essentiellement les peintures qui sont présentées. Là, on y voit des arbres qui se dégagent sur des ciels clairs, comme dans des portraits, d’autres arbres qui entourent la maison ou même la pluie qui fait des ronds dans l’eau de la mare (sublime toile qui rappelle la fascination d’Hockney pour les mouvements de l’eau). Le tout dans un style qui est une sorte de réinterprétation de l’impressionniste et plus particulièrement du pointillisme, le peintre ayant toujours entretenu une relation très étroite avec l’histoire de l’art. Certes, on peut trouver que la touche est désormais légèrement hésitante, que ces tableaux presque naïfs n’apportent pas grand-chose à l’œuvre d’un artiste qui parmi les plus grands de ce siècle, qu’on éprouve un peu un sentiment de redite et de déjà-vu. Mais comment ne pas être ébloui en même temps par ces toiles qui gardent une telle foi et un tel amour dans la peinture ? Comment ne pas être ému par ce cycle qui témoigne du passage du temps, de la nature qui se renouvelle sans cesse et qui se traduit par des couleurs toujours éclatantes ? Comment ne pas sentir la tendresse devant cette observation gourmande du paysage ? Oui, l’histoire retiendra plus sûrement le Hockney du « Bigger Splash » ou des dessins fulgurants. Il n’empêche, l’amour de l’art et de la vie qui l’anime, son inlassable curiosité, sa soif de connaissance et de modernité en font un modèle que l’on admire et à qui on ne peut rendre qu’hommage. Un grand Monsieur, incontestablement.

Il y a un même amour de la vie chez David Douard ou plus exactement du flux vital, de quelque chose qui circule et se propage et se transforme en permanence. Et plus particulièrement du langage, des textes et des poèmes qui circulent sur Internet et qu’il reprend sans rien y changer dans ses expositions. Un langage qui est celui de jeunes gens qui ont parfois du mal à s’exprimer, qui bégayent ou dont la bouche, ornée d’appareils dentaires, est à la fois une barrière et un lieu de passage. Car l’adolescence est au cœur de cette œuvre intrigante et secrète, cet âge où l’on doit choisir, où tout s’ouvre à soi, mais où il est aussi si difficile de trouver ses marques. Et cette difficulté à être, cette difficulté à affirmer sa « propre » identité se traduit par ces sculptures étranges et composites où l’élément liquide, l’eau, qui parfois en fait partie, peut être assimilé à la bave, à l’impureté qui accompagne ce langage.

L’exposition qu’il présente actuellement au Plateau du Frac Ile-de-France donne aussi une large place au son. Son titre, O’ Ti’ Lulaby est d’ailleurs assez explicite : « j’ai pensé à un chant collectif, précise-t-il, une berceuse, une rumeur, un souffle que l’on pose au coin du lit pour des enfants insomniaques. Cela peut être un chant du Moyen-Age comme le son et l’air d’un ventilateur de data center. Un truc qui nous relie tous et que l’on porte en nous dans notre sommeil, à l’intérieur de nos yeux clos ». Et, de fait, il se produit quelque chose lorsqu’on visite l’exposition, quelque chose qui n’est pas le simple fait de voir des pièces mises les unes à côté des autres, mais qui relève de l’expérience, presque de la révélation, un peu comme une réminiscence lointaine ou comme la musique du groupe anglais Tindersticks a pu, à une certaine époque, servir de négatif au monde nostalgique et poétique d’Ugo Rondinone.

Au plateau, David Douard a d’ailleurs conçu une mise en espace très élaborée, qui oblige à un certain parcours, à la fois montre et dissimule, permet de découvrit des pièces dans des coins cachés du centre d’art. On y trouve beaucoup de grilles aussi, qui sont comme les interfaces de nos ordinateurs, de notre monde connecté. Et les matériaux privilégiés de l’artiste : le verre, l’aluminium, les chaines qui à la fois diffusent, prolongent et protègent. « Je me suis intéressé aux data center, dit-il encore, à la ventilation pour refroidir les ordinateurs qui stockent nos informations. C’est aussi l’impact de cette activité, souvent cachée, sur la nature, qui m’a beaucoup inspiré : comment un poème peut-il aujourd’hui être écrit sur un téléphone, se retrouvé stocké, créer une chaleur qui va avoir un impact sur une fleur ou d’autres formes de nature en mutation. » C’est tout l’enjeu de cette ambitieuse exposition qui peut sembler abstraite, mais qui, lorsqu’on s’y abandonne, nous porte et nous chuchote à l’oreille ces bruits mystérieux qui racontent la vie et le monde actuel, dans sa perpétuelle mutation.

-David Hockney, Ma Normandie, jusqu’au 23 décembre à la Galerie Lelong & Co, 13 rue de Téhéran et 38 avenue Matignon 75008 Paris (www.galerie-lelong.com). A noter qu’à l’occasion de cette exposition exceptionnelle, la galerie publie un très beau catalogue avec des textes de Jean Frémon, Donatien Grau et David Hockney lui-même (108 pages, 39€) et les éditions L’Echoppe un texte plus détaillé de Jean Frémon qui relate l’installation du peintre en Normandie (David Hockney en Pays d’Auge, 96 pages, 13,50€)

-David Douard, O’ Ti’ Lulaby, jusqu’au 13 décembre au Frac Ile-de France (Le Plateau), 22 rue des Alouettes 75019 Paris (www.fraciledefrance.com)

Images : David Hockney, Apple Tree, 2019, acrylique sur toile, 91,4 x 121,9cm, © David Hockney, crédit photo Richard Schmidt, Courtesy Galerie Lelong & Co, Paris; In Front of House Looking East, 2019, impression jet d’encre sur papier, edition de 35, 86,3 x 109,2 cm, © David Hockney, crédit photo Jonathan Wilkinson, Courtesy Galerie Lelong & Co, Paris; vues de l’exposition de David Douard, O’ Ti’ Lulaby, jusqu’au 13 décembre au Frac Ile-de France(photos Martin Argyroglo)

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