de Patrick Scemama

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La République de l'Art
Dites le avec des fleurs

Dites le avec des fleurs

Comment mieux commencer l’année qu’avec des fleurs ? C’est ce à quoi nous invite l’exposition Narcisse ou la floraison des mondes qui se tient actuellement au Frac Nouvelle-Aquitaine de Bordeaux. Pourtant, pendant longtemps, dans l’histoire de l’art, la fleur fut considérée comme un élément décoratif se situant tout en bas de l’échelle des sujets à peindre (le haut étant réservé aux sujets d’histoire et de mythologie), en bref, un sujet pour les femmes ou les peintres du dimanche. Et ce n’est qu’au XIXe siècle, avec les natures mortes de Manet et, bien sûr, les Nymphéas de Monet, qui firent la jonction entre le figuratif et l’abstraction, qu’elles acquirent leurs lettres de noblesse. Dans l’art contemporain, le motif de la fleur fut souvent repris, en particulier chez les artistes pop (les Flowers de Warhol, par exemple) et surtout, on s’est rendu compte que la fleur, même si elle semblait moins porteuse de sens que l’arbre ou le jardin, était un élément important pour notre santé ou notre alimentation, qu’elle entrait dans la composition de nombreux médicaments et qu’en ces temps de préoccupations écologiques intenses, elle participait de l’équilibre naturel (seule un petit pourcentage des fleurs existant dans le mondee a été recensé à ce jour).

Avec près d’une centaine d’œuvres appartenant aux collections du Frac ou d’ailleurs, l’exposition entend donc rendre hommage à la fleur sous tous ses aspects et dans toutes ses symboliques. On y trouve par exemple l’aspect naturaliste, avec les échantillons de sol d’Herman de Vries (From Earth, 2015) qui permettent son éclosion, mais aussi l’aspect érotique, avec bien sûr le portrait de Duchamp par Man Ray en Rrose Sélavy, les iris du jardin de sa mère que Patrick Neu peint délicatement à l’aquarelle chaque printemps, les photos d’Araki et de Mapplethorpe, mais aussi une publicité que Jeff Koons fit paraitre à la fin des années 80 dans des magazines d’art et qui le représente entouré de jeunes filles peu vêtues et portant une gueule de lion au niveau du sexe (il entendait répondre ainsi par la provocation à ceux qui l’accusait d’être un macho pornographe).

Souvent, la fleur revêt aussi une dimension politique (on se souvient, par exemple, au Portugal, de la « révolution des œillets ») et ce sont alors des oeuvres de Bas Jan Ader (un bouquet de fleurs fait à partir de couleurs primaires, en hommage à son compatriote Mondrian), de Kipwani Kiwanga (un bouquet de fleurs qui reproduit celui figurant sur une photo d’un sommet politique africain et qui fane tout au long de l’exposition) ou de Majida Khattari (une installation qui rend hommage au Printemps arabe avec des cônes en céramique sur lesquels les vers du poète Abou el Kacem Chebbi ont été écrits) qui sont présentées.

Mais la fleur garde sa puissance poétique, son incitation à la rêverie ou tout simplement son témoignage de la beauté du monde et c’est ce que montrent, par exemple, le lit de Marc Camille Chaimowicz, dont les coussins font à la fois référence à Matisse et à Cocteau, la vidéo toute simple de Shimabuku qui consiste à jeter des pétales de fleurs dans la mer et à les voir se disperser ou les peintures de Maya Andersson qui, à partir d’un bouquet d’hortensias et d’un jeu de reflets, font le lien entre l’intérieur et l’extérieur de son atelier.

Il serait vain de vouloir évoquer toutes les douze sections de l’exposition, qui présente la fleur sous autant d’aspects différents et qui sont souvent surprenants. Mais on peut juste citer deux pièces qui nous ont paru particulièrement remarquables. La première est une vidéo de David Claerbout, The Pure Necessity, qui a consisté à entièrement redessiner Le Livre de la Jungle de Walt Disney, mais sans le personnage de Mowgli. Partant du constant que de nombreux films du cartooniste américain étaient dépourvus de toute nature, l’artiste belge a voulu reproduire celui-ci, mais en ne faisant ressortir que les éléments naturels, sur lesquels l’homme n’a pas encore agit.

La seconde est une installation de Suzanne Husky, qui est aussi présente dans l’exposition avec des céramiques dans lesquelles elle fait allusion, par exemple, aux violences policières. Dans cette installation, l’artiste dévoile un lieu de culte païen inspiré par une chapelle abandonnée dont la voûte est peinte d’une multitude de petites plantes et fleurs. En fait, elle fait référence à « l’écoféminisme », un mouvement né dans les années 70 aux Etats-Unis et qui met en parallèle la violence que l’on impose à la nature avec celle que subissent les femmes. Suzanne Husky a vécu à San Francisco et elle a été initiée aussi bien à la connaissance des plantes qu’aux rites chamaniques propres à ce mouvement.

Bref, une exposition aussi ludique qu’instructive, décorative que profonde, ouvrant des perspectives inattendues. Un seul regret : qu’on n’y sente pas davantage le parfum des fleurs !

Narcisse ou la floraison des mondes, jusqu’au 21 mars au Frac Nouvelle-Aquitaine MECA, 5 Parvis Corto Maltese 33800 Bordeaux (www.fracnouvelleaquitaine-meca.net). Un passionnant catalogue a été publié en coédition avec Actes Sud, avec des contributions des commissaires, Claire Jacquet et Sixtine Dubly, mais aussi des entretiens avec les artistes Suzanne Husky, Hicham Berrada et Delphine Chanet, entre autres, qui ont produit des œuvres spécialement pour l’exposition (29 €).

Images : Bas Jan Ader, Primary Time, 1974, video couleur silencieux ©Bas Jan Ader, Fondation Louis Vuitton, Paris; Jeff Koons, Art Magazine Ads, de l’ensemble Art Magazine Ads 1988-1989, collection Frac Nouvelle-Aquitaine MECA © Jeff Koons, photo Frédéric Delpech ; Kapwani Kiwanga, Flowers for Africa : Ghana, 2014, collection Frac Poitou-Charente© photo Aurélien Mole ©Kapwani Kiwanga & Galerie Jérôme Poggi, Paris, © ADAGP, Paris.

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